LV. — LES JOURNEES DE JUIN
Contraints à la répression, les républicains modérés se voyaient accusés de trahir la République. Les ateliers nationaux s'encombraient d'une population exaltée qu'on ne pouvait ni employer ni payer, et encore moins contenir. Cent mille hommes s'y trouvaient réunis, embarras quotidien pour les finances, menace perpétuelle pour la sécurité publique. Pire que le mal auquel on l'avait appliqué, le remède des ateliers nationaux effraya la Commission executive et l'Assemblée. L'Assemblée demanda leur dissolution; le gouvernement la prépai-;!. G 3 lut le signal de la guerre civile.
Le 21 juin, la Commission executive rendit un décret qui enjoignait à tous les ouvriers de 18 à 25 ans de s'enrôler immédiatement dans l'armée ou de se tenir prêts à partir pour les provinces, particulièrement pour la Sologne. Le 22, des rassemblements tumultueux répandirent l'alarme. Le 23, l'émeute éclatait et des barricades s'élevaient simultanément aux faubourgs Saint-Martin, du Temple, Saint-Antoine, Poissonnière, sur la place du Panthéon et dans la Cité.
Le 23, le général Lamoricière, sur la rive droite de la Seine, le général Damesme sur la rive gauche, emportèrent quelques barricades. On avait essayé de parlementer plusieurs fois : rien n'avait pu ramener les insurgés, qui ne s'expliquaient pas sur leurs intentions et par leurs devises odieuses redoublaient les craintes. La garde nationale soutint presque seule et avec beaucoup de fermeté, le poids de cette première journée.
Le général Bedeau avait dirigé ses troupes dans la Cité, qu'occupaient un grand nombre d'insurgés, protégés par les ruelles étroites et tortueuses qui ont composé, jusqu'à nos jours, cette île, berceau de Paris. Il divisa ensuite ses troupes en deux colonnes qui devaient monter au Panthéon pour rejoindre le général Damesme, en passant, l'une par le pont Notre-Dame, la rue de la Cité, la rue Saint-Jacques ; l'autre par le pont d'Arcole et le parvis Notre-Dame. La première colonne enlève rapidement une barricade qui fermait le Petit-Pont. Mais elle rencontra une résistance opiniâtre aux barricades qui fermaient l'entrée des rues Saint- Jacques et de la Huchette. Il fallut employer le canon. La barricade fut enlevée ; le général Bedeau entra dans la rue Saint-Jacques que coupaient des barricades placées de vingt pas en vingt pas. A la hauteur de la rue des Noyers, il est atteint d'un coi'pde feu à la cuisse. La nuittombe : on ne peut
espérer aller jusqu'au Panthéon. Les troupes se replient et le général Bedeau est remplacé par le général Duvivier.
L'insurrection se développant, le gouvernement manda par le télégraphe les régiments et les gardes nationales des départements voisins. L'Assemblée, enfin, revêtit le général Cavaignac de la dictature.
Eugène Cavaignac était le fils d'un conventionnel, Jean-Baptiste Cavaignac, et le frère de Godefroy Cavaignac, l'un des chefs les plus populaires du parti républicain sous le règne de Louis-Philippe. Né en 1802, il était entré à l'École polytechnique en 1820, avait passé deux ans à l'école d'application de Metz et avait été incorporé dans le régiment du génie : en 1828 il était capitaine. A la Révolution de Juillet, Cavaignac qui se trouvait à Arras, fut le premier des officiers de son régiment à se prononcer pour le nouveau gouvernement ; mais bientôt ses opinions républicaines le séparèrent de la dynastie de Juillet. Mis en disponibilité, puis rappelé en 1832, il fut envoyé en Afrique, où il ne tarda pas à se faire remarquer par ses talents. Le maréchal Clauzel le chargea de garder la citadelle de ïlemcen, avec 500 volontaires, contre les forces d'Abd-el-Kader ; il tint quinze mois dans cette place sans être soutenu et presque sans être ravitaillé. En 1841, il remplaça, comme colonel des zouaves, Lamoricière, nommé maréchal de camp. A la bataille d'Isly, il commandait Tavantgarde (1844). 11 fut promu au grade de maréchal de camp et mis à la tête de la subdivision de riemccn. Dans la dernière lutte contre Abd-cl- Kader, en 1845 et 1846, son nom se trouva glorieusement mêlé aux exploits de l'armée.
La Révolution de Février 1848 éclata. Eugène Cavaignac fut immédiatement nommé par les membres du gouvernement provisoire général de division et gouverneur de l'Algérie. Le 20 mars, le ministère delà guerre lui fut offert, mais il le refusa. Ëlu représentant du peuple par les départements de la Seine et du Lot, il opta pour ce dernier et vint à Paris remplir son mandat. Le surlendemain de l'attentat du 15 mai, le général accepta de la commission executive le portefeuille de la guerre et promit de défendre à l'avenir, contre toute tentative, l'Assemblée nationale. Celle-ci ne craignit point de lui déférer la dictature, parce que la République n'avait rien à redouter d'un républicain aussi ancien et aussi sincère.
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