IX. — L'ASSASSINAT DU DUC DE BERRY
Apres la retraite du duc de Richelieu, le comte Dccazes ne larda pas à devenir président du conseil (17 novembre d8i9). Il s'opposait à la réaction, sans adhérer toutefois au programme des libéraux : il rejetait l'ancien régime, sans admettre sincèrement le nouveau. Aussi les ultras l'accusèrentils de pactiser avec la Révolution, les libéraux de servir la contre-révolution. Impuissant à maintenir l'équilibre entre les deux principes, dont la lutte agitait encore l'Europe, il fut victime de ce qu'il appelait son jeu de bascule.
De graves agitations en Allemagne et en Italie effrayaient alors les royalistes. Le 22 mars, le ministère proposa une loi qui rendait à la presse une certaine liberté et soumettait les délits à l'appréciation du jury : elle ne fut votée qu'après les plus vifs débats (17-26 mai).
Aux élections de 1819, pour le renouvellement du cinquième de la Chambre, les libéraux gagnèrent 28 sirges, ce qui porta le chiffre de leur groupe à 90 sur 257 députés. L'élection d'un ancien conventionnel , l'abbé Grégoire, qui n'avait pas voté la mort de Louis XVI, mais qui s'était associé à ce vote par une lettre postérieure, excita une clameur générale dans les rangs de tous les royalistes et la Chambre annula l'élection. Le comte Decazes ouvrit les yeux et tenta un rapprochement avec le côté droit. II résolut de modifier la loi électorale, qu'il avait, l'année précédente, voulu maintenir à tout prix. Ce fut en vain : un déplorable événement hâta sa chute.
Le dimanche 13 février (1820), le dimanche gras, le duc et la duchesse de Berry étaient allés à rOpéra. Ce théâtre était alors situé dans la rue de Richelieu (où se trouve aujourd'hui le square Louvois). La duchesse de Berry, se trouvant fatiguée, vouhit se retirer avant la fin du spectacle, vers onze heures. Le duc la reconduisit à sa voiture, comptant rentrer ensuite. Le factionnaire présentait les armes cl tournait le dos à la rue de Richelieu. Le comte (le Choiseul, le comte de Mesnard, le comte de Glermont-Lodève accompagnaient le duc et la duchesse. Tout à coup, un homme, venant du côté de la rue de Richelieu, passe rapidement entre le factionnaire et un valet de pied qui relevait le marchepied du carrosse. Il heurte ce dernier, se jette sur le prince, au moment où celui-ci se retournant pour rentrer à l'Opéra, disait à la duchesse : « Adieu, nous nous reverrons bientôt. » L'assassin, appuyant
la main gauche sur l'épaule gauche du prince, le frappa de la main droite au côté droit. Le comte de Choiseul, prenant ce misérable pour un homme qui en rencontre un autre en courant, le repoussa, en lui disant : « Prenez donc garde à ce que vous faites. » Le prince dit aussitôt : « Je suis assassiné, cet homme m'a tué, je tiens le poignard, w Au premier cri du prince, MM. de Clermont et de Choiseul, le factionnaire, plusieurs autres personnes avaient couru après^ l'assassin qui s'était enfui par la rue de Richelieu. La duchesse de Berry, dont l"* carrosse n'était pas encore parti, entend la voix de son mari et veut se précipiter par la portière qu'on entr'ouvre. Malgré les efforts que font ses dames pour la retenir, elle s'élance et rejoint le duc qu'on asseoit sur un banc, dans le passage où se tenait la garde. La blessure rendait beaucoup de sang : des médecins accoururent et on transporta le prince dans le petit salon de sa loge. Les chants et les danses continuaient dans la salle.
Bientôt la famille royale accourut éplorée; le duc d'Angoulême, frère aîné du duc de Berry, le comte d'Artois son père. Le célèbre chirurgien Dupuytren, mandé, arriva en toute hâte, mais la blessure était mortelle. Le couteau, dont le prince avait été frappé, avait six à sept pouces de longueur, la lame en était plate, étroite, à ('eux: tranchants. Dans son agonie, le duc de Berry dit à sa femme : « Mon amie, ne vous laissez pas accabler par la douleur, ménagez-vous pour l'enfrnt que vous portez dans votre sein. »
Louis XVIII arriva à cinq heures du matin. Le duc de Berry lui demanda la grâce de « l'homme ». Le roi, ému, répondit : « Mon neveu, vous n'êtes pas aussi mal que vous le pensez, nous en reparlerons. » Bientôt le duc perdit connaissance et mourut. Le roi tint à lui fermer les yeux et se retira sans prononcer une parole.
L'assassin, qu'on avait pu arrêter, déclara qu'il n'avait été poussé à ce crime par aucune société, mais par sa haine contre les Bourbons; qu'il n'avait point de complices et qu'il avait frappé le duc de Berry pour tarir à sa dernière source le sang des Bourbons. Louvel, c'était le nom de ce misérable, était un garçon sellier; il n'avait pas plus de vingtsix ans. Il persista dans ses déclarations devant la Chambre des Pairs qui lui fit son procès (juin 1820); il y persista jusque sur l'échafaud.
LE DLC DE BRRRY
ASSASSINAT DU DUC DE BERRY (l3 FÉVRIER 1820)