LYIII. — L'ELECTION DU 10 DECEMBRE
La candidature du général Gavaignac à la Présidence de la République était indiquée par les circonstances et les services qu'il avait rendus. Il détenait le pouvoir et on pensait que l'élection serait une pure formalité. Mais il trouvait d'ardents adversaires parmi les républicains qui avaient gouverné la France jusqu au mois de juin. Le général eut à se défendre contre les accusations que les anciens membres ou ministres de la commission executive portaient contre sa conduite au 23 juin : on voulait le rendre responsable de la gravité qu'avaient prise les événements de juin. Le général provoqua sur ce point un débat public (25 novembre). Sa fière attitude à la tribune, son discours ferme et habile lui donnèrent gain de cause et l'Assemblée renouvela le vote qu'elle avait émis quatre mois auparavant : « Que le général avait bien mérité de la patrie ». Toutefois cette discussion avait réveillé de vieilles calomnies toujours nuisibles.
De plus, l'élection du président avait été remise au suffrage universel : dix millions de citoyens allaient être appelés à donner leur suffrage et ces millions d'hommes ne connaissaient que de la veille le nom du général Gavaignac tandis que depuis un demi-siècle, dans tous les villages, le nom de Napoléon n'avait cessé de retentir. Sous le chaume, tout le monde savait son histoire et le prince Louis-Bonaparte comprit toute la force que lui donnaient ces souvenirs. Il avait, par deux fois, tenté de renverser le gouvernement de Louis-Philippe ; il avait échoué, mais cette fois l'obstacle était renversé et l'occasion s'offrait à lui d'arriver au pouvoir légalement.
La révolution de février lui avait rouvert les portes de la France et il était accouru à Paris. Le gouvernement provisoire lui fit dire de retourner à Londres, mais aux élections partielles du mois de juin, Paris et trois autres départements, l'Yonne, la Gharente-Inféricure, la Corse, le nommèrent leur représentant à la Constituante. L'Assemblée ne vota qu'à grand'peine son admission (13 juin). De son côté, Louis-Napoléon refusa le mandat que lui avaient décerné les électeurs, mais au 47 septembre, une quintuple élection de la Seine, de l'Yonne, de la Charente-Inférieure, de la Moselle, de la Corse le rappela à la Chambre. Admis, il se vit presque aussitôt l'objet des défiances de ses collègues parce que, de toutes parts, se posait d'elle-même sa candidature à la Présidence.
Le 10 décembre, 5 562 834 suffrages se réunirent sur le nom de Napoléon. Le général Gavaignac n'obtint que 1 469166 voix. Le parti radical put se compter : 370 119 voix furent données â M. Ledru- Rollin; 36 226 données à M. Raspail ; M. de Lamartine, si populaire quelques mois auparavant, ne réunit pas 20000 voix, et fut vivement affeclé de celte marque d'ingratitude.
Le résultat de l'élection fut proclamé le 20 décembre à l'Assemblée, à la fin d'une séance. Il faisait déjà nuit et les lampes venaient d'être apportées. On vit tout à coup paraître Louis-Bonaparte, en habit noir, avec la plaque et le cordon de la légion d'honneur. Les représentants liés à lui par des liens de famille ou d'amitié, l'entouraient. Le président de l'Assemblée, Armand Marrast, donna la parole à M. Waldeck-Rousseau, rapporteur de la commission chargée de vérifier l'élection.
Le rapport terminé, le général Gavaignac demanda la parole, monta à la tribune et s'exprima ainsi soi milieu de l'émotion universelle. «Citoyens représentants, j'ai l'honneur d'informer l'Assemblée que MM. les ministres viennent de remettre à l'instant entj'e mes mains leur démission collective. Je viens à mon tour remettre entre les mains de l'Assemblée les pouvoirs qu'elle avait bien voulu me confier. L'Assemblée comprendra, mieux peutêtre que je ne pourrais l'exprimer, quels sont les sentiments de reconnaissance que m.e laissera le souvenir de sa confiance et ses bontés pour moi. » Ces paroles, prononcées d'une voix ferme, furent suivies de longues salves d'applaudissements. Les conclusions du rapport ayant ensuite été mises aux voix et adoptées, le président Armand Marrast se leva et proclama le prince Charles-Louis-Napoléon Bonaparte Président de la République française jusqu'au deuxième dimanche du mois de mai 1852, puis il ajouta : « J'invite le citoyen président de la RépulDlique à monter à la tribune pour y prêter serment à la Constitution. » Louis- Napoléon se dirigea alors vers la tribune et M. Armand Marrast ayant lu la formule par laquelle le prince s'engageait à respecter et à observer la constitution, celui-ci leva la main et dit à voix haute ; « Je le jure ! « Il lut ensuite un discours modeste, conciliant et partit accompagné d'un détachement de cavalerie prendre possession du palais de l'Elysée affecté à sa résidence.