LIX. - LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER EN EUROPE
Comme le premier coup de foudre dans un ciel chargé d'orage, la révolution de Février avait enflammé l'Europe. Le 13 mars, la population de Vienne, exaltée par les récits venus de Paris, demande l'abolition des droits féodaux, la liberté de la presse, l'organisation d'une garde nationale ; elle n'est calmée que par l'éloignement du ministre Metlernich.
Le 15 mars, le bateau à vapeur de Presbourg amenait à Vienne les députés de la diète hongroise, qui réclamaient de l'empereur Ferdinand 1°'' un ministère indépendant pour la Hongrie. L'attitude de la population arracha encore au gouvernement cette concession. Quelques jours après, se répandait une nouvelle des plus graves : Milan se révoltait (17 mars). Ces embarras du gouvernement exaltèrent encore la population de la capitale. Le 25 avril, l'empereur accorda une constitution. Une nouvelle émeute éclata le 16 mai; l'empereur dut quitter en toute hâte sa capitale et se réfugier dans le Tyrol. Enfin il consentit à la convocation d'une assemblée constituante, qui se réunit le 2 juillet.
En Italie le pape Pie IX, dont les premiers actes avaient excité de vives espérances, s'était arrêté circonvenu par les amis de l'absolutisme. A la nouvelle des événements de Paris l'Italie entière frémit. Une agitation redoutable commencée depuis le mois de janvier dans le royaume de Naples, devint une révolution ; le roi Ferdinand II dut promulguer la constitution de 1812. En Piémont Charles-Albert se hâla de publier la Constitution qu'il avait préparée (4 mars). A Rome Pie IX cédant également aux événements ainsi qu'aux conseils de l'ambassadeur français Rossi, i)romulgua de son côté une Constitution (15 mars).
Le gouverneur du Lombard Vénitien, et le commandant de l'armée, Radetzki, contenaient à grand'peine les Milanais. A la nouvelle des événements de Vienne, Milan se soulève (17-22 mars). Radetzki vaincu est forcé do se retirer. En même temps Manin chassait les Autrichiens de Venise. Dès le 23 mai, Charles-Albert profitant de l'occasion lance au delà du Tessin ses solides bataillons. Les populations entraînent les souverains. Le pape laisse partir les volontaires, le grand-duc de Toscane envoie ses régiments rejoindre les Piémontais ; le roi de Naples donne une partie de son armée.
Pendant que les Italiens cherchaient à so détacher du faisceau artificiel formé par rhai)ileté de la maison de Habsbourg, quatre millionsde Tchèques se
soulevaient en Bohême à la voix de Tchafarik. Un congrès de députés des populations slaves se réunit à Prague le 2 juin et un combat sanglant s'engagea dans cette ville (12). Chassés, les Autrichiens bombardèrent Pragueet dispersèrent lecongrès(14juin).
Les Hongrois voulaient également relâcher les liens qui les attachaient à l'Autriche. La cour de Vienne lança contre les Madgyars le ban de Croatie Jellachich, puis le désavoua et accorda une assemblée nationale. Mais les succès de Jellachich (septembre) déterminèrent un revirement. L'Empereur déclara dissoute la diète hongroise et approuva Jellachich. Kossuth appela alors ses compatriotes aux armes et la diète se déclara en permanence (27 sept.). Le général hongrois Moga bat Jellachich à Pako&d (29 sept.) et cette victoire détermine le soulèvement du 6 octobre à Vienne. L'Autriche était bien compromise.
La Confédération germanique traversait aussi une crise périlleuse. Dans le grand duché de Bade, dans les deux Hesses, dans le Wurtemberg, dans le duché de Nassau, dans le royaume de Saxe, les souverains durent compter avec la démocratie. En Bavière, le roi Louis, monté sur le trône en 1825, avait depuis 1830, en conservant les formes constitutionnelles, fait peser sur le royaume le poids de l'arbitraire. Il dut abdiquer. En Prusse les populations, mécontentes de la patente bizarre et gothique que leur avait octroyée, le 3 février 1847, Frédéric- Guillaume IV, monté sur le trône en 1840, s'agitèrent. A Berlin, le 18 mars, une émeute éclata dès qu'on apprit l'émeute de Vienne du 17. Le roi dut annoncer une constitution démocratique pour la Prusse et une Confédération unitaire pour l'Allemagne.
Le pacte fondamental du 8 juin 1815 avait fait de l'Allemagne une fédération d'États indépendants, rattachés par un lien insuffisant. La diète se composait des (..élégués des princes, mais ne représentait point la nation : les princes même n'y exerçaient pas une influence en rapport avec l'importance de leurs domaines. L'antagonisme de la Prusse et de l'Autriche mettait en présence au sein de la Confédération deux systèmes de gouvernement et des intérêts opposés. L'Allemagne sentait donc le besoin d'une réforme fédérale et voulait une représentation nationale. Un grand parlement germanique se réunit à Francfort (11 mai), un prince autrichien, l'archiduc Jean, devint vicaire de l'empire en attendant le choix d'un empereur
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LX.— LA contre-ri^:yolution.— rentrée des autrichiens a milan
En France les vainqueurs de février, républicains modérés, avaient refusé de s'ériger en champions de la révolution européenne. Lamartine avait, dès les premiers jours, adressé à l'Europe un manifeste pacifique. « La proclamation de la République française, disait celui-ci, n'est un acte d'oppression contre aucune forme de gouvernement dans le monde.... La guerre n'est pas le principe de la Républi(|ue française, comme elle en devint la fatale et glorieuse nécessité en 1792.... Les traités de 4815 n'existent plus en droit aux yeux de la République française ; toutefois, les circonscriptions territoriales de ces traités sont un fait qu'elle admet comme base et comme point de départ dans ses rapports avec les autres nations.... Mais nous le disons hautement, si l'heure de la reconstruction de quelques nationalités opprimées en Europe, ou ailleurs, nous paraissait avoir sonné dans les décrets do la Providence ; si les États indépendants de l'Italie étaient envahis ; si l'on imposait des limites ou des obstacles à leurs transformations intérieures ; si on leur contestait à main armée le droit de s'allier entre eux pour consolider une patrie italienne, la République française se croirait en droit d'armer ellemême pour protéger ces mouvements légitimes de croissance et de nationalité des peuples. »
Le gouvernement provisoire forma bien, pour appuyer l'Italie, une armée des Alpes ; mais Charles- Albert ne tenait pas alors au secours de la France, qu'il devait bientôt implorer. L'Angleterre n'appuya non plus aucun peuple, bien qu'elle attisât le feu.
Dès que la France et l'Angleterre ne jetaient point leur épéc dans un des côtés de la balance, on devait prévoir le prochain rétablissement de l'ancien équilibre de l'Europe. L'Italie retomba dans ses divisions. Le 29 avril, Pie IX, dans une encyclique, désapprouva, comme pontife, la guerre contre l'Autriche. Le 20 mai, le roi de Naplcs, qui venait de vaincre la révolution dans sa capitale, rappela du nord de l'Italie les 16 000 hommes qu'il avait envoyés à regret. Charles-Albert, qui avait poussé les Autrichiens au delà du Mincio, remporta encore la victoire de Goïlo (30 mai) et s'empara de Peschiera ; mais il ne tarda pas à être enveloppé par des forces supérieures et battu à Custozza (24 juillet). Il perdit la Lombardie aussi vite qu'il l'avait conquise. Le 10 août Radetzski rentrait à Milan.
Le 13 septembre Ferdinand de Naples reprenait Mossine et recouvrait la Sicile. A Rome Pie IX était livré à une profonde irrésolution. Il avait fini
par recourir aux lumières de Rossi, jurisconsulte éminent, patriote sincère, ancien ambassadeur français auprès du Saint-Siège et qui était resté à Rome après la révolution de févrer. Le 15 novembre avait lieu en grande pompe l'ouverture du parlement que Rossi avait convoqué et où il devait donner lecture de son programme. Comme le .ministre traversait le vestibule pour se rendre à la séance, il tomba frappé d'un coup de poignard par un misérable, qui disparut dans la foule. Troublé par ce crime et par l'agitation qui le suivit, Pie IX accorda tout ce qu'on lui demandait, et la Constituante italienne ; mais le 24 novembre il quitta Rome en secret dans la voiture du ministre de Bavière et se réfugia à Gaëte, dans les États du roi Ferdinand II.
Le parlement romain envoya une députation à Pie IX pour le conjurer de revenir ; les députés ne furent pas même admis sur le territoire napolitain. Alors il organisa le suffrage universel et convoqua une Constituante. Le 6 février 1849, cette Constituante se réunit, prononça le 9 la déchéance temporelle du pape et proclama la République. Un triumvirat fut investi du pouvoir exécutif. Une révolution semblable s'opéra à Florence que le grand-duc de Toscane avait quittée (18 février 1849).
Le roi de Piémont, Charles-Albert, qui prévoyait une prochaine intervention des puissances européennes et auquel son parlement commandait la guerre, se décida à jouer encore une fois sa couronne en attaquant de nouveau l'Autriche. Seule mais profondément dévouée à l'Italie, l'armée piémontaise partit pleine de tristesse, comme son chef, pour cette seconde campagne. Le 20 mars, elle franchit le Tessin à Buffalora pendant qu'une émeute éclatait à Brescia. Mais la disproportion des forces était trop grande. Après quelques jours d'opérations, les Piémontais durent reculer sur Novare. Là s'engagea une bataille désespérée où l'armée piémontaise déploya la plus grande valeur (23 mars). Le roi, toute la journée, chercha la mort qui s'obstina à le fuir. Vaincu, il réunit ses généraux et leur déclara qu'il abdiquait pour ne pas être un obstacle à la paix. Il partit aussitôt refusant d'indiquer le lieu de sa retraite. Victor-Emmanuel fut proclamé roi et dut aussitôt envoyer le général La Marmora contre Gênes qui ne voulait point accepter la paix et proclamait la Répubhque. C'était commencer sous de tristes auspices un règne qui devait réparer, et au delà, les désastres de Charles-Albert.
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