‹ Cent récits d'histoire contemporaineChapitre 57 sur 86 · LXV, — LE COUP D'ÉTAT DU 2 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

LXV, — LE COUP D'ÉTAT DU 2 DÉCEMBRE

Le Président ne voulut point renoncer à son ambition et se mit de plus en plus en hoslililé ouverte avec l'Assemblée. Comme il devait son élection au suffrage universel, il demanda l'abrogation de la loi électorale du 31 mai dont on se faisait une arme en prétendant qu'une Constituante élue par le suffrage restreint n'aurait pas le droit de touclier à une Constitution faite sous l'empire du suffrage universel. Dans un message du 4 novembre. le prince Louis-Napoléon proposa donc le rétablissement du suffrage universel.

Cette proposition jeta le trouble et la division dans l'Assemblée et mémo dans chaque parti. La majorité conservatrice l'accueillit avec des murmures, car la loi du 31 mai, son œuvre de prédilection, lui semblait un acheminement vers de nouvelles réductions du droit électoral. Le parti républicain ne pouvait au contraire repousser le principe du suffrage universel et une notable fraction appuya le Président.

La majorité monarchique répondit au message par une proposition qui donnait au président de la Chambre et aux questeurs le droit de requérir la force armée. Une vive discussion s'engagea sur ce point important, et le ministre de la guerre, le général Saint-Arnaud, entièrement dévoué au prince, dénia à la Chambre ce droit avec une telle brus- (jucrie de langage qu'un membre s'écria : « C'est le tambour de brumaire ! » La proposition des questeurs fut repoussée grâce aux voix de la gauche qui ne voulait point mettre une force militaire entre les mains de la majorité monarchique (17 novembre). Les républicains toutefois ne tardèrent pas à comprendre qu'ils avaient porté un coup à la puissance de l'Assemblée elle-même : ils se rap- \)rochèrcnt de la majorité pour restreindre dans les plus étroites limites le pouvoir exécutif, qu'on soupçonnait de préparer un coup d'État.

Le Président, dont toutes les mesures étaient prises, feignit de ne point s'alarmer de cette coalition qui se formait contre lui.

Le soir du lundi l^"" décembre, il y avait, comme c'était l'habitude toutes les semaines, grande réception au palais de l'Elysée. Les ambassadeurs et les ministres étrangers, les représentants napoléoniens, un grand nombre de fonctionnaires militaires ou civils, des officiers de la garde nationale et beaucoup de femmes élégantes remplissaient comme à l'ordinaire, les salons et les galeries du rez-de-

chaussée ; le prince, entouré de diplomates et de dames, conservait une attitude pleine d'aisance. Peu à peu la foule s'écoula, le désert se fit dans les salons, les flambeaux s'éteignirent. Alors le général de Saint-Arnaud et M. de Maupas, préfet de police, rejoignirent le Président dans son cabinet. Bientôt arrivait l'autre confident, celui qui allait le plus contribuer au succès du coup d'État, M. de Morny, dont la ressemblance avec le prince trahissait la secrète parenté.

Le soir du l^"* décembre, M. de Morny était allé à rOpéra-Comique. Une dame vint avec son mari le saluer dans sa loge. « Vous vous occupez sans cessi de votre Assemblée, lui dit-elle, mais on dit qu'on va lui donner du balai. Que ferez-vous, monsieur de Morny ? — Je ne sais si cela arrivera, répondit-il, mais s'il y a un coup de balai, soyez sûre, madame, que je tâcherai de me mettre du côté du manche. » Dans la matinée du même jour, on avait demandé à M. de Morny deux billets d'entrée pour la séance de l'Assemblée du 2 décembre. M. de Morny remit les deux billets et ajouta en souriant ; « Si on vous fait des difficultés pour entrer, vous m'enverrez prévenir. »

Lorsque de Morny, de Maupas et Saint-Arnaud furent réunis et que les proclamations, les décrets préparés eurent été envoyés à l'imprimerie nationale, le prince Louis-Napoléon ouvrit une petite boite oîi se trouvaient, sous des plis cachetés, ses recommandations et des instructions précises : il les remit à ceux à qui ils étaient destinés. M. de Morny, s'adressant à ses collègues, leur dit simplement : « Il est bien entendu, messieurs, que chacun de nous y laisse sa peau. — La mienne est d('jà bien usée, répondit M. Mocquard, secrétaire du prince, et je n'ai pas grand chose à perdre. »

Un officier d'ordonnance du Président, M. de Béville, avait porté les pièces à l'Imprimerie nationale qui fut tout de suite occupée militairement. Dès les premières heures de la matinée, partout furent afllichés les décrets par lesquels le Président, de sa seule autorité, déclarait dissoute la Chambre sur laquelle la constitution ne lui donnait aucun droit. Il abolissait aussi la loi du 31 mai, proposait une constitution nouvelle et convoquait le peuple français dans ses comices pour qu'il lui confiât le soin de rédiger cette Constitution qui devait être modelée sur la Constitution consulaire de l'an VllI.

LA MATINEE DU 2 DECEMBRE n 51

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