LXYI. — L'ASSEMBLÉE A LA MAIRIE DU X*^ ARRONDISSEMENT
Enire cinq et six heures du matin, les troupes s'étaient mises en mouvement pour prendre leurs positions et appuyer les arrestations qui s'opéraient au même moment. Une des plus importantes était celle du général Changarnier qui habitait rue Faubourg-saint-Honoré. Au bruit que iît dans l'appartement l'invasion des agents de police, le général saisit d'abord ses pistolets, mais il comprit la situation et redevint calme. « Le Président était sûr de sa réélection, dit-il, c'est se donner inutilement la peine d'un coup d'État ; quand l'étranger lui fera la guerre, il sera content de me mettre à la tète d'une armée. » M. Thiers parut aussi disposé à résister et représenta vainement au commissaire qu'il violait la constitution. Le général Cavaignac, qui demeurait rue du Helder, ne perdit rien de sa dignité. Le général Lamoricière fut moins patient ; on voulait lui faire promettre de ne pas essayer de fuir. c< Je ne promets rien, dit-il, faites de moi ce que vous voudrez. » Le général Bedeau voulut qu'on employât la force. On arrêta également à leur domicile Roger du Nord, Lagrange, Cholat, Greppo et ces députés, d'opinion si différente, se trouvèrent bientôt réunis dans la prison Mazas.
C'était le colonel Espinasse qui avait été chargé d'empêcher l'Assemblée de se réunir. Le palais était gardé par un bataillon de son régiment sous les ordres du commandant Meunier, et le bataillon avait été désigné par les questeurs. Il fallait relever le bataillon et lui substituer des troupes sur les officiers desquelles on pût compter. A cinq neures et demie le colonel Espinasse partit à la tête de quatre ^'ompagnies de son régiment et accompagné des sapeurs. On fit halte à quelque distance du palais Bourbon et le colonel, montrant à ses sapeurs une petite porte qui donnait sur la rue de l'Université, leur dit de le suivre sitôt qu'on lui aurait ouvert. Il était six heures. Le colonel frappa ; on ouvrit. Il entra ; les sapeurs arrivèrent, puis les grenadiers. Le chef de bataillon Meunier se présente ; Espinasse lui dit : K Je viens prendre le commandement du palais. » Le chef de bataillon proteste au nom de la consigne qu'il tient de l'Assemblée: « Me reconnaissez-vous pour votre colonel? répond Espinasse, obéissez. » Le commandant donna aussitôt sa démission et Espinasse renvoya le bataillon à l'École militaire. Presque au même moment entraient les commissaires chargés d'arrêter les questeurs, le général Le Flô et M. Baze.
Les députés, lorsqu'ils arrivèrent, trouvèrent le
palais fortement gardé. Le président Dupin, homme flexible, ne chercha nullement à lutter contre la force armée, mais un grand nombre de représentants, moins prompts à accepter le fait accompli, cherchèrent un autre local. Ils se réunirent dans la mairie au X'^^ arrondissement (ancienne division), située rue de Grenelle-Saint-Germain et démolie depuis pour l'ouverture de la prolongation de la rue des Saint-Pères. Là ils constituèrent une véritable assemblée.
Le bureau était composé de MM. Benoit d'Azy, Vitet, vice-président, Chapot, Moulin, Grimault, secrétaires ; une vive agitation règne dans la salle oîi sont réunis environ trois cent membres appartenant à toutes les opinions politiques. L'Assemblée sur la proposition de Bcrryer, vote un décret par lequel elle déclarait Louis-Napoléon Bonaparte déchu de la présidence de la République ; le pouvoir exécutif passait dès lors de plein droit à l'Assemblée. Mais bientôt on signale l'arrivée de la force armée. Le silence se fait. Un sergent et une douzaine de chasseurs de Vincennes du 6® bataillon occupent les dernières marches de l'escalier. MM. Grévy, de Charencey, Vitet et Chapot se présentent sur le palier. M. Vitet s'adressant au sergent. « Que voulez vous ? Nous sommes réunis en vertu de la constitution. » Sur leur demande le capitaine faisant fonction de chef de bataillon arrive, mais ne veut pas discuter. Pendant ce temps l'Assemblée a rendu un décret qui investit le général Oudinot du commandement en chef des troupes. Le général Oudinot interpelle l'officier de chasseurs qui se retranche toujours derrière les ordres qu'il a reçus. Deux commissaires de police se présentent ensuite et déclarent qu'ils ont mission de faire évacuer les salles de la mairie.
Le général Oudinot parlemente encore. Le général Forcy se présente. En vain lui oppose-t-on la Constitution : il ne veut point discuter. Les représentants de leur côté déclarent qu'ils ne céderont qu'à la force. Les soldats alors entrent dans la salle, les représentants sont saisis et emmenés jusqu'à la caserne du quai d'Orsay, au nombre de 220. De là ils furent transportés les uns à Mazas, d'autres au Mont-Valérien, et une centaine à Vincennes.
La Haute Cour de justice avait essayé, elle aussi, de se constituer et de rédiger la mise en accusation du Président, mais elle s'était séparée aux premières sommations des commissaires.
LES DÉPUTÉS CHASSÉS DE LA MAIRIE DU X*' ARRONDISSEMENT (2 DÉCEMBRE IS.Hl)
JOUHNKb^S DES 3 KT 4 DECEiMBRE 1851
Le 3 décembre la résistance commença à s'organiser : des atlroupemenls se formèrent au faubourg Saint-Antoine. Mais presque aussitôt arriva la brigade Marulaz qui prit position sur la place de la Bastille, occupa les maisons situées aux angles des rues et mit en batterie trois obusiers h l'entrée du faubourg. De ce côté quatre représentants, revêtus de leurs insignes, dirigeaient la construction des barricades : c'étaient Baudin, Esquiros, Madier de Montjau et Schœlcher. Trois compagnies du 9° léger, conduites par le commandant Pnjol, s'élancent sur les barricades élevées au coin de la rue Sainte-Marguerite. Baudin s'adresse aux soldats, leur parle de la constitution violée, de la déchéance du Président et les adjure de ne pas tirer. Presque aussitôt un coup de feu part, le commandant ordonne une décharge générale et le député Baudin tombe frappé d'une balle au front. Les soldats détruisirent les barricades et occu[)('rent le faubourg.
Cependant la lutte s'engageait au centre même de Paris, mais il n'y avait pas d'ensemble, pas de direction et la journée se passa en escarmouches. Le général Magnan, qui avait été choisi à dessein pour commander l'armée de Paris et qui était entièrement dévoué au Président, ne se pressait pas de commencer une action décisive. Il attendit jusqu'à la journée du 4 pour se rendre compte du degré de résistance qu'il avait à vaincre. Dès le 4 au matin on comprit que le jour du vrai combat était arrivé. Les barricades deviennent formidables. Mais le général Magnan, à deux heures, fît à la fois sortir toutes les troupes dont il disposait ; les boulevards furent occupés par plusieurs brigades appuyées par de l'artillerie. De Vincennes anivaient des troupes qui prenaient à revers le faubourg Saint-Antoine. Sur le boulevard Montmartre la cavalerie fit des charges répétées. II y eut des combats dans la rue Saint-Honoré, rue des Poulies, dans les rues Montmartre et Montorgueil. A huit heures du soir des barricades étaient encore défendues près de la pointe Saint-Eustache. La lutte fut vive également à la chapelle Saint-Denis. Mais les troupes paraissaient si peu disposées à fraterniser avec le peuple comme elles avaient fait en 1848, que la résistance dut cesser.
Dans les provinces, des troubles plus graves marquèrent les protestations du parti républicain : dans les départements de l'Allier, de la Nièvre, de la Côte-d'or, de Saône-et-Loire, du Jura, du Gard, du Gers, de rYonne, de la Drôme, de Lot-et-Garonne,
du Var, des Basses-Alpes. Des tentatives de jacquerie changèrent dans plusieurs localités le caractère de ces protestations et hâtèrent, en démontrant les progrès des idées communistes et en effrayant la société, le triomphe du nouveau pouvoir.
Les 20 et 21 décembre, sept millions et demi de suffrages donnèrent à Louis-Napoléon la Présidence l)Our dix ans et le laissèrent libre de formuler une Constitution qui reporta la France au commencement du siècle. Le chef de l'État, déclaré seul responsable, avait seul l'initiative des lois, la haute main sur l'administration, le commandement de l'armée, la direction de la politique extérieure : seul il décidait la guerre et seul il faisait la paix. Élu par le suffrage universel, renouvelable tous les six ans, le Corps législatif votait l'impôt et les lois qu'on lui proposait. Une publication analytique des débats, rédigée sous la surveillance du président du Corps législatif, fut d'abord seule permise. Le Sénat, composé de i50 membres nommés par le chef de l'État, mais h vie, revisait les lois votées par le Corps législatif.
Dans chaque département, des commissions mixtes, composées du préfet, du général et du chef du parquet, reçurent le pouvoir de statuer sur le sort des individus accusés d'avoir pris part aux soulèvements de 1851, en dehors de ceux qui devaient passer devant les conseils de guerre. C'était la suppression de toutes les formes judiciaires.
Le retour aux institutions de l'Empire faisait prévoir le prochain rétablissement de l'Empire luimême. Déjà le Président, dans une fête militaire, le 10 mai 1852, avait replacé sur les drapeaux l'aigle romaine. Il entreprit ensuite des voyages, l'un à Strasbourg, l'autre dans le midi de la France, qui donnèrent lieu à une série de manifestations populaires en sa faveur. A Bordeaux, il prononça un discours où, répondant aux objections qu'on pouvait faire au rétablissement de l'Empire, il calmait les craintes de l'Europe par le mot désormais célèbre : « L'Empire, c'est la paix ! » En passant par Amboise, il rendit la liberté à Abd-el-Kader qui devait se retirer à Brousse, en Syrie, et qui a témoigné depuis, avec éclat, sa reconnaissance.
Le sénatus-consulte du 7 novembre rétablit, à litre héréditaire, la dignité impériale en faveur de Louis-Napoléon. Proposé à l'acceptation du peuple, le sénatus-consullefut ratifié, le 21 et le 22 novembre, par plus do huit millions de suffrages.