LXVIII. — GUERRE DE CRIMÉE. — BATAILLE DE L ALMA
L'Empire avait à peine eu le temps de s'établir (ju'il s'engageait dans une guerre contre la Russie, pour protéger la Turquie. L'ambition de la Russie avait été peu contrariée depuis 1830. Voyant l'Europe mal affermie à la suite des événements de 1848 et de 1849, le tzar Nicolas I" pensa le moment venu de couronner sa longue carrière en provoquant le démembrement de la Turquie et en essayant de mettre la main sur Gonslanlinoplc. 11 lenta, par une conversation avec l'ambassadeur anglais sir Hamilton Seymour, d'intéresser l'Angleterre à ses projets, mais il ne fit que les dévoiler et éveiller la défiance des puissances occidentales, Le 10 avril, la France et l'Angleterre conclurent un traité d'alliance offensive et défensive. Un mois auparavant, le 12 mars, elles avaient signé un traité avec la Turquie, par lequel elles lui assuraient leur appui.
On avait résolu d'attaquer la Russie par les deux points où elle donne prise aux puissances occidentales ; la mer Baltique et la mer Noire. Une flotte anglaise commandée par l'amiral Napier était partie dès le 11 mars 1834, pour la Baltique; une flotte française la rejoignit le 13 juin, .et toutes deux se portèrent devant Gronstadt, où elles bloquèrent la flotte russe. Mais l'attaque de cette forteresse inaccessible était impossible. Voyant donc que les vaisseaux russes n'osaient sortir de leur retraite, les alliés se retournèrent contrôles îles d'Aland et songèrent à détruire la forteresse de Bomarsund. Un corps de troupes françaises, commandé par le général Baraguay-d'Hilliers, partit de Franco, le 16 juillet, sur des vaisseaux anglais, et débarqua, le 8 août, non loin de la forteresse de Bomarsund devant laquelle le génie, sous les ordres du général Niel, commença ses opérations. L'action combinée de l'infanterie et de l'artillerie des vaisseaux amena, le 16 août, la reddition de cet important établissement militaire, grâce auquel les Russes dominaient la Baltique et menaçaient les côtes de Suède.
Pendant ce temps, une armée française de 50,000 hommes, commandée parle maréchal Saint-Arnaud, et une armée anglaise sous les ordres de lord Raglan, débarquaient à Gallipoli. De cette ville, l'armée française se dirigea au nord de la Turquie, il Varna, comme pour opérer sur les bords du Danube, où les Russes s'acharnaient au siège de Silistrie (avril-juillet). L'approche des troupes alliées détermina les Russes à renoncer à ce siège où ils éprouvèrent des portes considérables.
Le choléra et les fièvresavaient fait dans les rangs de notre armée des vides cruels, qu'avait augmenté une reconnaissance dans la Dobrutscha; nos soldats, malgré la fermeté et l'abnégation qu'ils montrèrent dans ces épreuves, préféraient la mort du champ de bataille ; il fallut songer à prendre au plus vite l'offensive. Dans les derniers jours d'août, les troupes se virent embarquées de nouveau. Cinq cents bâtiments de commerce chargés du matériel suivaient les vaisseaux qui portaient trois armées : anglaise, turque et française. Cet immense convoi, qui couvrit la mer à perte de vue, cingla vers la Grimée. On s'était décidé à attaquer le fameux port de Sébastopol, siège de la puissance russe dans la mer Noire, menace perpétuelle pour Gonstantinople.
Le 14 septembre, le corps expéditionnaire débarqua près d'Eupatoria. «Soldais ! dit le maréchal à son armée, vous êtes l'espoir de la France, dans quelques jours vous en serez l'orgueil! » En effet, les Russes, retranchés derrière le cours d'une rivière, l'Aima, sur des hauteurs hérissées d'artillerie, comptaient nous rejeter dans la mer. Le prince Menschikoff écrivait au czar que ses quarante mille hommes, dans les positions qu'ils occupaient, pourraient en braver deux cent mille. Gc fut le 20 septembre au matin que les deux armées se trouvèrent en présence. Le maréchal Saint-Arnaud ordonna au général Bosquet d'opérer sur la gauche des Russes un mouvement tournant qui réussit, grâce à l'agilité de nos zouaves. « Ge sont les premiers soldats du monde, » écrivait Saint-Arnaud. Le 5 Anglais devaient opérer un mouvement semblable à droite, mais leur lenteur rendit sur ce point le combat plus acharné et plus sanglant. En même temps, les redoutes russes étaient abordées de front par nos divisions du centre. Le soir, les Russes, délogés de toutes leurs positions, se retiraient, nous ouvrant la route de Sébastopol. Nos pertes s'élevaient à 1,200 hommes hors de combat, celles des Anglais à 1,500, bien qu'ils eussent moins de troupes engagées. « J'< i perdu moins de monde qu'eux, écrivait le maréchal, parce que j'ai été plus vite ; mes soldats courent, les leurs marchent. »
G'était une belle victoire. Le 26 septembre, le maréchal Saint-Arnaud se voyait obligé de remettre le commandement au général Ganrobert. Le 27 sej)tcmbre il s'embarqua, le 29 il mourut en mer. Il n'avait pas survécu huit jours à son triomphe.