X. — LE CARBONARISME
Le parti libéral fut rendu responsable du crime isolé de Louvel, et la politique de modération condamnée. « Le poignard qui a tué le duc de Berry, disait-on, c'est une idée libérale. » Le roi ne put faire autrement que de consentir à la retraite du comte Decazcs, auquel il donna le titre de duc (20 février).
Un nouveau ministère fut formé par le duc de Richelieu, qui reçut des ultra-royalistes et du comte d'Artois une promesse formelle d'appui. Aussitôt le nouveau cabinet suspendit la liberté individuelle, la liberté de la presse. II présenta une nouvelle loi électorale, connue sous le nom de loi du double vote (1820). Deux collèges électoraux étaient créés par département : le collège d'arrondissement et le collège de département, formé par les électeurs du premier, payant au-dessus de mille francs de contributions directes. Les collèges départementaux nommaient 172 députés; les collèges d'arrondissements, 2o8. Les grands propriétaires, après avoir voté avec leurs collègues moins imposés à l'arrondissement, se trouvaient donc investis du privilège de voter encore au département et de choisir des députés tenant leur mandat de l'aristocratie foncière.
Le 29 septembre, la duchesse de Berry, enceinte lors de la mort de son mari, mit au monde un fils, le duc de Bordeaux. Cette naissance semblait promettre à la dynastie des Bourbons un nouvel avenir, et Lamartine la célébra dans une de ses Méditations. L'enfant, présenté au peuple par sa mère du haut du balcon des Tuileries, reçut les noms d'enfant du miracle, d'enfant de l'Europe^ et fut baptisé avec de l'eau du Jourdain que Chateaubriand avait rapportée de la Terre-Sainte. Une souscri])tion fut ouverte pour racheter le magnifique château de Chambord, qui fut donné au jeune duc de Bordeaux et qui demeura plus tard le seul patrimoine de ce prince, si fêté à sa naissance et destiné à vivre en exil jusqu'à sa mort en 1883.
Les ultra-royalistes se sentaient réconfortés par cet événement et se montraient plus intraitables. Les élections de 1820, faites sous l'influence de la loi du double vote, ramenèrent à la Chambre 76 membres de la Chambre introuvable. Le nombre des députés avait étj augmenté et porté à 430 : les libéraux purent à peine compter sur 75 à 80 voix. Les chefs de l'extrême droite s'approchèrent enfin du pouvoir : de Villèle, Corbière et Laine devinrent ministres d'État sans portefeuille.
A chaque renouvellement du cinquième de la Chambre, le parti libéral voyait les rangs de ses députés s'éclaircir et la majorité royaliste se fortifier. Manuel, Benjamin Constant, le général Foy tentaient de suppléer au nombre par le courage. Mais leurs voix étaient sans cesse couvertes parles clameurs, quand ils défendaient contre la calomnie les œuvres de l'Assemblée constituante, ou quand ils glorifiaient la cocarde tricolore. Les royalistes bientôt trouvèrent le cabinet de Richelieu trop peu zélé à les satisfaire. Le gouvernement ne participait point aux congrès que tenait la Sainte-Alliance, pour aviser aux moyens d'arrêter le mouvement libéral. Une phrase de X adresse de 1821, qui blâmait la politique extérieure, renversa le second cabinet du duc de Richelieu. Alors le côté droit, le parti qui ne voulait des principes de 1789, ni au dedans ni au dehors, arriva au pouvoir. La victoire des hommes de 1815 était complète (d'cembre 1821).
L'homme le plus important de ce cabinet, qu'on avait en quelque sorte imposé au roi, fut l'habile financier M. de Villèle, devenu, l'annre suivante, président du conseil. Louis XVIII, affaibli par les infirmités, ne voulut point recommencer la lutte et laissa son frère le comte d'Artois gouverner véritablement sous son nom.
Ne pouvant plus résister par la force ouverte, les classes populaires s'organisèrent secrètement, les conspirations naquirent des conspirations. Napoléon, prisonnier sur le rocher de Sainte-Hélène, paraissait plus grand qu'au temps où il régnait. Sa mort même (5 mai 1821) accrut le prestige de son souvenir. Déjà, au mois d'août 1820, une conspiralion militaire, celle du capitaine Nantil, avait été découverte dans la garde royale. Le 1®'' janvier 1822, une vaste conspiration, à laquelle Lafayette n'était pas resté étranger, reçut un commencement d'exécution à Belfort. C'était la première apparition du Carbonarisme.
Des conspirateurs, réfugiés en Italie, en avaient apporté les statuts et la discipline des carbonari italiens. Il se forma cà Paris une société, dans laquelle vinrent se fondre toutes les anciennes sociétés. Le comité supérieur reçut le nom de Haute-Vente; audessous se trouvaient des ventes centrales et des ventes particulières. Toutes les ventes correspondaient avec leur vente supérieure, sans correspondre entre elles et ignoraient l'existence de leurs voisines. Seul le comité supérieur savait les forces de la Société.