‹ Cent récits d'histoire contemporaineChapitre 61 sur 86 · LXX. — BATAILLE D'INKERMANN (o novembre · texte numérisé non relu

LXX. — BATAILLE D'INKERMANN (o novembre

L'armée russe tenait la campagne et ne cessait d'inquiéter les alliés. Par une froide et brumeuse matinée de novembre, les Anglais établis à l'extrême droite des lignes, près dlnkormann, sont tout à coup surpris parles Russes que le brouillard leur avait cacliés. Assaillis, criblés de balles, ayant peine à se former en ordre de bataille, ils n'en soutiennent pas moins avec une solidité inébranlable une lutte dont l'inégalité passait toute proportion. Six mille hommes résistaient à soixante mille.

Leur rangs s'éclaircissaient, mais les Français accourent et sont salués de hourras enthousiastes. Le général Bosquet repousse l'ennemi la baïonnette dans les reins jusqu'à la crête qui dominait le ravin de la route d'Inkermann. Mais les Anglais n'ayant pu soutenir notre gauche, l'ennemi la tourne par la route, et le général fut un moment comme entouré. Il se vit bientôt à quarante pas d'une colonne russe qui apprêta ses armes. Si les fusils s'abaissaient, le général et tous les siens étaient foudroyés. Mais les fusils ne s'abaissèrent pas; les Russes croyaient sans doute que nous allions nous jeter sur eux. Bosquet se contenta de dire à ses ofiiciers : « Voyez, ne croirait-on pas qu'ils nous présentent les armes ! » C'est alors que, sur ses ordres, le balaillon des zouaves du commandant Dubos traversa en arrière les têtes des colonnes russes et les arrêta net. A ce moment 22 pièces d'artillerie luttaient contre 80 pièces russes. Le général en chef Canrobert qui avait paré à tout dès la première alarme, qui s'était porté sur tous les points menacés, traversait sans cesse le champ de bataille sans faire attention ni aux boulets ni aux obus. Il voit un trou dans notre ligne et, en face des baïonnettes russes. Il y a là un danger. Heureusement il rencontre un régiment irlandais qui s'en allait chercher des cartouches. Canrobert dit au général anglais, Rose : « Placez ces hommes ici ; s'ils n'ont plus de munitions pour faire feu, qu'ils élèvent leurs baïonnettes au-dessus des broussailles, afin de montrer à l'ennemi que ce passage est gardé ; nous allons leur envoyer des cartouches. » Et il repart. Rencontrant des zouaves : « Ce n'est plus de la fusillade qu'il nous faut, leur crie-t-il, c'est de la baïonnette. » Puis il va rejoindre lord Raglan, et là on vient lui apprendre que la garnison russe fait une sortie par le bastion de la Quarantaine, que nos tranchées sont envahies. Ainsi nous sommes attaqués sur tous les points du côté de Bakiclava, du côté d'Inkermann, du côté de

la ville. Lord Raglan, qui sait que deux de ses généraux viennent d'être tués et que les rangs de ses soldats sont cruellement éclaircis, hoche la tête en entendant le rapport fait au général Canrobert : « Je crois, dit-il, sans toutefois rien perdre de son calme, que nous sommes.... très malades. — Pas trop cependant, milord, il faut l'espérer, » répondit le général Canrobert.

Celui-ci, en effet, comprenait qu'une seule attaque était sérieuse, celle d'Inkermann. II y avait vu avec quel cœur combattait le général Bosquet, et il était rassuré. Après avoir envoyé aux tranchées et à Balaclava des officiers pour s'informer du réel état des choses, il retourna vers la vraie bataille qu'il observait d'un mamelon. Une scharpenelle éclata au-dessus de sa tête et une balle vint le frapper au coude droit. Il fit panser sa blessure et resta sur le champ de bataille. Le brouillard avait fini de tomber ; il était près de midi. On se voyait enfin, on se comptait, on frappait à coups sûrs. Le général Bosquet, toujours à la tête de ses bataillons, conduisait ses soldats à l'assaut, on peut le dire, des masses épaisses des Russes qui se sentaient perdues 3i elles reculaient. Il gardait tout son sang-froid au milieu de cette affreuse boucherie. « Allez, mes zouaves irrésistibles ! crie-t-il, allez, mes braves chasseurs ! » Et aux turcos il leur dit en arabe : « Montrez-vous, enfants du feu ! » Ceux-ci ne se le faisaient pas dire deux fois. D'une agilité extraordinaire, ils bondissaient plutôt qu'ils ne couraient et se précipitaient sur les Russes épouvantés avec des hurlements féroces.

Les Russes sont précipités dans le ravin î culbutés à la baïonnette, mitraillés et fusillés dans toutes les directions. Ils firent des pertes énormes dans ce ravin d'Inkermann où les bataillons tourbillonnaient et s'engouffraient pour regagner les ponts qui les conduisaient à la rive nord de la rade. L'endroit où eut lieu le dernier carnage des Russes en a gardé depuis un nom qui caractérise bien cette fin de la lutte : « l'Abattoir».

Les troupes sorties de Sébastopol avaient été également repoussées avec une vivacité telle que nos régiments seraient peut-être entrés dans la ville, si le désordre de cette double bataille avait permis de s'engager plus avant. Le général de Lourmel touchait presque aux murs de Sébastopol lorsqu'il tomba mortellement frappé. Mais une place de cette importance ne pouvait être enlevée par surprise. I) fallut reprendre les travaux du siège.

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