LXXI. — SIÈGE DE SEBASTOPOL. — L'HIVER
Quelque temps après la balaillc d'Inkormann, une liorrible tempête maltraitait nos vaisseaux dans la mer Noire et amenait la porte de plusieurs transports (14 novembre). Puis survint un hiver des plus rigoureux. De tous côtés on se remit à reconstruire les tentes détruites par l'ouragan. On entoura le dehors d'un bourrelet de terre glaise de manière à ce que le vent ne soulevât pas en arcades le bord inférieur de la tente. Au-dedans le sol était creusé et un rebord de terre, une espèce d'estrade ou d'étagère régnait tout autour; c'est là que le ménage fut disposé ; le sac, le bidon, la gamelle, les brosses, etc. C'est là aussi que s'asseyaient les soldats. Le foyer s'allumait dans une échancrure de celte estrade avec un lit de briques pour aire; la fumée s'échappait par un trou creusé en coude.
De France bientôt on envoya des vêtements qui transformèrent complètement l'armée. Sous les paletots et jambières en peau de mouton qui enveloppaient les soldats, on aurait dit des Samoïèdes ou des Esquimaux parés contre un froid de 40 degrés. Le travail des tranchées se poursuivait sans relâche. Au bout de quelques mois il présentait un développement considérable ; c'était une ville entière, avec des rues innombrables, que les alliés attachaient au flanc de Sébastopol. Ce service de la tranchée faisait beaucoup souffrir le soldat. Les hommes de garde restaient vingt -quatre heures dans ces fossés que la pluie et la neige rendaient souvent inabordables. Au matin, lorsque les troupes n'étaient pas encore reievées, la tranchée offrait un spectacle navrant qu'un écrivain militaire, Paul de Molènes, a décrit avec éloquence ;
« Imaginez-vous ces hommes qui viennent de passer sous le ciel, dans un fossé, appuyés à une gabionnade toute une nuit de décembre ou de janvier! Quelques-uns ont trouvé dans le froid un ennemi si âpre, si furieux qu'à cette bataille des frimas ils ont reçu d'inguérissables blessures, ils ont eu une main ou un pied gelé. Mais le plus grand nombre est debout, dispos, poursuivant sa laborieuse tâche avec une indomptable énergie. Si la nuit qui vient de finir a été marquée pcir quelque entreprise des assiégés, les civières qui se dressent entre les parapets sont toutes rigides de sang glacé, et çà et là, tout en marchant sur la neige, on se rougit les pieds. Le jour qui vient de succéder aux ténèbres, dans ces lieux de mort et de souffrance, ressemble à ce jour (lue les passagers d'un navire perdu voient se lever sur les implacables solitudes
d'une mer haineuse et sans pitié. Il vient ajouter à la crainte des objets qu'il éclaire, en versant sur eux, avec sa lumière, le pesant ennui des choses cent fois revues et répétées. Ainsi à travers son créneau, le tirailleur, quand les ombres se dissipent, aperçoit devant lui cette même ville au front morne, où la vie ne se trahit que par la fumée du canon. La tranchée se montre à lui sous ses traits invariables. Les balles écrètent la cime des parapets, un boulet qui renverse un gabion, une bombe qui éclate dans le fossé, continuent la série des accidents quotidiens. Rien n'est changé autour de cet homme, ni dans son cœur heureusement. »
On avait fini par reconnaître que la clef du système de défense de Sébastopol c'était la tour Malakoff. Les travaux furent dirigés de ce côté et la place serrée de plus près. Un nouvel échec que tirent essuyer à l'armée russe les Turcs débarqués à Eupatoria, tua, on peut le dire, l'empereur Nicolas, profondément attristé déjà de celte lutte dans laquelle il perdait le fruit de vingt-cinq années de diplomatie, d'organisation, de conquêtes : il mourut presque subitement le 2 mars 1855. Son fils , Alexandre, lui succéda sous le titre d'Alexandre II ; moins absolu dans ses idées, plus doux de caractère, ce prince, tout en continuant la guerre par nécessité d'honneur, ne paraissait pas devoir la poursuivre jusqu'aux dernières limites où l'aurait conduite l'inflexible orgueil de Nicolas ^^
Le beau temps revenait, et avec lui l'espérance au cœur de nos soldats. C'est à ce moment, lorsque les travaux les plus considérables étaient accomplis, les épreuves les plus périlleuses traversées, que le général Ganrobert, en dissentiment avec le chef de l'armée anglaise, lord Raglan, renonça au commandement avec une abnégation digne des éloges de l'histoire. Il fit venir le général Pélissier, qui lui avait été désigné comme son successeur en cas de malheur, et lui fit part de sa résolution. — «Général, interrompit avec émotion le général Pélissier, ne faites pas cela, je vous en supplie; plus tard vous le regretleroz amèrement. » — « On ne regrette jamais de faire son devoir, » répondit le général Ganrobert. — « Attendez encore, général. » — « La dépêche est partie. » Celte abnégation avait ce caractère touchant qu'on est convenu, depuis des siècles, d'api)eler antique, comme si l'antiquité avait eu le privilège de la grandeur.
SIEGE DE SEBASTOrOL. — COSTUMES DES TROUPES DURANT L HIVER