LXXIII. — ATTENTAT D'ORSINI
Malgré la guerre longue et difficile que la France soutenait en Orient, elle avait convié toutes les nations à une Exposition universelle de l'industrie. Elle n'avait pas eu toutefois l'honneur d'inaugurer ces grands concours de l'industrie. L'Angleterre la première avait, en d 851, convoqué les nations à ces assises solennelles de l'industrie humaine, et 17,000 exposants avaient répondu à son appel. Plus de 20,000 répondirent à celui de la France en 1835.
Tous les pays, à l'exception de la Russie, avaient tenu à honneur d'envoyer leurs produits, qu'on rassembla aux Champs-Elysées dans un monument plus vaste que grandiose.
C'était un spectacle bien digne de l'admiration que celte réunion d'objets de toute nature sortis de la main des hommes. La puissance humaine étalait avec orgueil les immenses machines sur lesquelles elle se repose de son travail ; et l'esprit demeurait saisi devant les mécanismes ingénieux qui multiplient nos forces. On voyait tout ce que nous avons inventé pour soulager et embellir notre existence, toutes les formes qu'on peut donner à la matière, tout l'éclat dont on peut la revêtir. Pour se représenter le magnifique aspect de ces salles sans nombre à travers lesquelles circulait une foule curieuse et ravie, il faudrait se représenter toutes les industries du monde, et par l'imagination, réunir tout ce que les yeux mêmes, éblouis par tant de richesses variées, se lassaient de regarder. Si l'Angleterre et la Belgique se distinguaient par leur puissance manufacturière, la France brillait sans rivale par l'élégance, le dessin et le goût de ses produits. Entrée après la Grande-Bretagne dans la carrière industrielle, elle étonnait le monde par ses progrès. Jusqu'au lo novembre, on accourut de toutes les parties de la France et de l'Europe pour jouir de ces merveilles rassemblées dans une autre merveille, le Paris nouveau.
Les deux souverains des pays qui combattaient ensemble cherchèrent à resserrer les liens politiques par des visites mutuelles. Le premier, l'empereur Napoléon III se rendit à Londres avec l'impératrice le 15 avril 1855. Au mois d'août, la reine Victoria vint à Paris et y passa une semaine au milieu de fêtes splendides. Elle fit au tombeau de l'empereur Napoléon une visite qui ressembla à un pèlerinage.
Depuis ce moment, la capitale de la France vit se succéder chaque année de nombreuses visites princières et royales. L'année 1858 offrit le spectacle non moins instructif des fêtes de Cherbourg, et de
la reine Victoria conviée à juger des progrès de notre marine.
Cependant des complots se formaient comme au temps de Louis-Philippe; en 1853, le complot dit de l'Hippodrome et celui de l'Opéra-Comique ; en 1855, un Italien, Pianori, tira un coup de pistolet sur l'empereur aux Champs-Elysées. Le 14 janvier 1858, un complot, encore préparé à Londres, faillit cette fois réussir, l'attentat d'Orsini égala l'iiorreur de la machine de Fiesclii. Au moment oii l'Empereur arrivait à l'Opéra, une détonation formidable ébranla les maisons de la rue Lepelietier : trois bombes, lancées au milieu de la foule, éclatèrent et firent de nombreuses victimes. Quatre Italiens furent arrêtés et reconnus coupables d'avoir commis ce crime épouvantable. Trois, Orsini, Piéii et Rudio furent condamnés à mort ; Orsini et Pieri furent exécutés (13 mars).
Orsini, qu'on tenta d'excuser comme poussé par le désir d'affranchir l'Italie que la France n'opprimait nullement, avait écrit, du fond de sa prison, à l'empereur une longue lettre où il lui demandait d'intervenir en faveur de sa patrie et d'assurer son indépendance. « Dcmandé-je, disait-il, pour sa délivrance, que le sang des Français soit répandu par les Italiens ? Non, je ne vais pas jusque-là. L'Italie demande que la France n'intervienne pas contre elle ; elle demande que la France ne permette pas à l'Allemagne d'appuyer l'Autriche dans les luttes qui vont peut-être s'engager. » Orsini mourut en criant : « Vive l'Italie! Vive la Franco ! » L'année suivante, l'Italie était délivrée et ce qu'Orsini n'avait pas demandé s'était fait. Le comte de Gavour avait su habilement faire entrevoir que les conspirations ne s'arrêteraient pas tant que l'Italie ne serait pas satisfaite.
Ces complots répétés et ces attentats relâchèrent les liens de l'alliance avec l'Angleterre qui donnait asile aux auteurs ou aux complices de ces attentats. A l'intérieur le gouvernement demanda pour sa défense au Corps législatif une loi de sûreté générale qui l'armait d'un pouvoir discrélionnaire à l'égard des individus condamnés par les tribunaux pour délits politiques ; elle ne fut point une lettre morte et les emprisonnements, les envois en Algérie recommencèrent comme au lendemain du 2 décembre. Le ministère de l'intérieur fut confié à un général, Espinasse. On divisa la France en cinq commandements militaires donnés à des maréchaux et le iîouvernemenl lendit tous ses ressorts.