LXXIV. — LA QUESTION ITALIENNE. — CAYOUR
Dans les séances qui suivirent la conclusion du traité du 30 mars i8o6, les plénipotentiaires avaient abordé des questions autres que la question d'Orient. La séance du 8 avril fut la plus importante. Le comte VValewsld parla de la situation des États pontificaux occupés par des armées étrangères, et déclara que la France appelait de tous ses vœux le jour où elle pourrait retirer ses troupes.
Tout l'intérêt de la séance fut dans l'attitude que prit le comte de Cavoiir, le célèbre ministre du roi de Sardaii^ne. Il exposa que l'occupation des États romains par les troupes autrichicnnnes prenait tous les jours davantage un caractère permanent; que l'état du pays qu'elles occupaient ne s'était certes pas amélioré puisque l'Autriclie maintenait l'état de siège h Bologne. Il fit remarquer que la présence des troupes autrichiennes dans les Légations et dans le duché de Parme détruisait l'équilibre politique en Italie. Les plénipotentiaires autrichiens justifièrent l'occupation de Bologne par l'occupation française de Rome. M. de Gavour répondit: « Un faible corps d'armée, à une grande distance de la France, n'est menaçant pour personne, tandis ({u'il est fort inquiétant de voir l'Autriche, appuyée sur Ferrare et Plaisance, dont elle augmente les fortifications contrairement à l'espiit, sinon contrairement k la lettre des traités de Vienne, s'étendre le long de l'Adriatique jusqu'à Ancône. » La discussion fut close par le vœu d'une prompte évacuation de Bomeetde Bologne et d'une amélioration dans les gouvernements de la Péninsule.
L'importance de cette conversation échap})a d'abord au public, mais on se la rappela lors de la guerre de iSoO. Elle posait la question italienne.
Victor-Emmanuel II avait, on se le rappelle, reçu de son père la couronne de Sardaignc au lendemain delà journée de Novare (23 mars -1849). Époux d'une princesse autrichienne et par cela même suspect au peuple, le nouveau roi se voyait forcé d'inaugurer son règne en traitant avec l'Autriche : il avait à réparer les désastres de la guerre et à continuer la réforme de l'État ; il avait juré de maintenir la Constitution accordée par son père, le Staliito fondamentale, pondant que les partis extrêmes profilaient de la liberté pour multiplier les embarras du gouvernement. Victor-Emmanuel fit face à tous les dangers. Aidé de M. d'Azcglio et de M. de Cavour, il releva les finances, développa la prospérité industrielle du pays, conclut des traités de commerce d'après le principe du libre échange,
et développa l'instruction publique. Au pied des Alpes, il y avait une tribune, une presse, une littérature véritablement italienne. Ce coin de terre, oi!i s'exprimaient librement toutes les aspirations de l'Italie, où des députés plaignaient le sort des populations soumises à l'étranger, entretenait les regrets et les espérances de ces populations.
L'âme de la politique piémontaise était Gavour; c'est lui qui préparait l'avenir de son pays et ne devait pas tarder îi se placer au premier rang des diplomates européens. Le comte de Gavour, fils cadet du marquis de Gavour, ancien préfet de Turin,, descendait d'une des plus nobles maisons du Piémont, la famille des Bensi. Il était né à Turin le 14 juillet 4810 ; son père l'avait destiné à la carrière militaire et il était sorti de l'Académie souslieutenant dans l'arme du génie. II laissa bientôt le métier des armes et se voua h l'agriculture.
Quoique paraissant absorbé par ses travaux agricoles, il ne cessait de méditer sur la politique et il écrivait: « Dans mes rêves de jeunehomme, jeme voyais déjà ministre du royaume d'Italie. »
La vie politique de Cavour ne commença qu'en 1847 par la fondation d'un journal. Lorsque la guerre éclata en 1848 il s'enrôla comme volontaire. Après la défaite de Novare il comprit que le Piémont, pour devenir un jour l'arbitre des destinées de l'Italie, devait s'assurer une forte organisation intérieure. Devenu ministre, il se fit apprécier de Victor-Emmanuel qui mit en lui toute sa confiance. Un des coups de génie de ce diplomate, dont la renommée ne dépassait point d'abord les limites étroites du Piémont, ce fut la participation du royaume de Sardaigne à la guerre d'Orient. Victor-Emmanuel y gagna la bienveillance des puissances occidentales et Gavour entra de plein pied dans le cercle des diplomates européens. Enfin, en 1838, il sut exploiter les sentiments que Napoléon n'avait cessé dès sa jeunesse de manifester en faveur des Italiens. Il vint à Plombières, et, là, des entretiens dont les événements de l'année 1859 devaient révéler le caractère, curent lieu entre le rusé ministre et le souverain qui disposait alors de l'armée la plus redoutable. Napoléon III croyait travailler à l'établissement d'une confédération italienne. Le comte de Gavour se garda de heurter ses idées; il savait bien que l'unité suivrait l'indépendance et dissimula avec soin une ambition qu'il n'était pas dans l'intérêt de la France de favoriser.