LXXIX. — BATAILLE DE SOLFÉRINO. — COMBATS DE GASA-NUOVA
L'armée française triomphait au centre. Aux ailes la victoire était encore disputée ; à l'aile gauche, l'armée sarde, sous les ordres du roi Victor-Emmanuel, avait repris et perdu sept fois le village de San-Wartino. Les Piémontais combattaient sur un terrain très mouvementé et ils étaient très inférieurs en nombre. Mais leur bravoure , leur constance leur permirent de maintenir leurs premières positions jusqu'à ce que le succès prononcé de l'armée française au centre vint leur redonner l'avantage.
A l'aile droite, le corps d'armée du général Niel, comme perdu dans la vaste plaine de Medole, avait affaire à toute une armée autrichienne. Le maréchal Canrobert le couvrait sans doute à droite, mais était obligé lui-même d'étendre ses troupes très loin, car il avait reçu un avis lui annonçant l'approche d'un corps d'armée autrichien sorti de Manloue. Cet avis fut trop tard reconnu faux et paralysa presque toute la journée le corps d'armée du maréchal Canrobert.
Les Français avaient pris le village de Medole, celui de Rebecco, la ferme isolée de Gasa-Nuova. Le général Vinoy avait fait occuper solidement cette ferme dont les environs étaient boisés. Les abords de la ferme furent couverts par quelques ouvrages organisés par une section du génie sous les ordres du colonel Jour] on et la défense en fut confiée à un bataillon de chasseurs à i)icd. Ce point devint un centre de résistance contre lequel se brisèrent tous les efforts de l'ennemi. Cependant le maréchal Canrobert, rassuré d'heure en heure sur sa droite où rien ne paraissait, rapprochait ses troupes de celles du général Niel. H lui envoya la division Trochu qui se porta en avant, les bataillons disposés en échiquier, comme sur un champ de manœuvre.
Cependant le jeune prince de Windishgrœtz, colonel du S^^' autrichien, s'efforçait de reprendre Casa-Nuova et arriva jusqu'aux murs même de la ferme. Les chasseurs à pied enveloppés ne se déconcertent pas et redoublent leur feu. Le prince de Windishgrœtz a son cheval tué et reçoit deux balles qui le renversent. Ses soldats se précipitent et prennent dans leurs bras leur intrépide colonel qui respire encore; puis, immobile devant la mort qui les moissonne, continuent, sous le commandement de leurs chefs à rester devant la ferme. Tout ce qui est valide dans le bataillon de chasseurs se rallie à la hâte et, pour dégager la Casa-Nuova, se jette sur la tête de la colonne ennemie pêle-mêle avec un bataillon du 70'"^ Le général Vinoy envoie le 85"^°
au secours des combattants. Le régiment autrichien est rompu, son porte-drapeau tui et l'étendard reste entre nos mains.
La cavalerie du général Desvaux fait des charges brillantes pour arrêter de nouvelles masses d'infanterie autrichienne qui s'avançaient. C'était de l'infanterie hongroise. Les terrains dans lesquels la cavalerie française s'engage, sont couverts de mûriers, de broussailles, de vignes reliées entre elles par des fils de fer et des massifs semés à peine çà et là de quelques clairières. LeS Hongrois se sont formés en carrés, mais leurs tirailleurs sont vivement rejetés sur les carrés, les escadrons de chasseurs arrivent à fond de train, un feu terrible les décime et les brise : ils se rallient et recommencent : plusieurs officiers et soldats réussissent à pénétrer dans un carré qui se referme sur eux. Plusieurs charges meurtrières qui sont restées parmi les plus remarquables de nos guerres, sont encore fournies par les l"^"" et 3"^ chasseurs d'Afrique mais bientôt arrêtées par l'orage.
C'était l'heure oii nous allions recueillir les fruits d'un si long combat. Le maréchal Canrobert après avoir engagé la division Trochu, appelait la division Bourbaki, dont le chef, depuis le malin, trépignait d'impatience. Nos troupes refoulaient de la plaine l'armée autrichienne qui avait perdu les hauteurs et qui pouvait craindre d'être coupée du Mincio. Tout à coup, vers cinq heures éclate un orage qui s'amoncelait depuis plusieurs heures sur les deux armées. « Le sol, raconte Paul de Molènes, remué par les trombes d'un vent furieux, soulevait des nuages d'une poussière brune qui nous aveuglait et faisait tourner nos chevaux. Une pluie torrentielle se ruait sur nous, pénétrait nos vêtements et rendait nos armes inutiles ; à tous les bruits qui régnaient tout à l'heure, avait succédé un seul bruit, le fracasd'un tonnerre incessant dont on était comme enveloppé. C'était un terrible et victorieux défi adressé à l'homme par la nature. Sous l'étreinte d'une main invisible, le bras humain était arrêté. »
Les Autrichiens profitèrent de cette tourmente pour repasser le Mincio. A la nuit, les troupes françaises harassées par une journée de marche et de combats, trempés par une pluie torrentielle, établirent leurs bivacs sur le champ de bataille. L'empereur Napoléon III coucha à Cavriana dans la chambre qu'occupait encore le matin l'empereur François-Joseph. Cette bataille nous avait coûté douze mille hommes hors de combat.