XI. — LES CONSPIRATIONS. — LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
La conspiration de Bclfoit causa la perle du colonel Garon, qui entreprit de délivrer des prisonniers, puis essaya do séduire un escadron de lanciers. Les Lanciers reçurent l'ordre de suivre le colonel, se promenèrent avec lui dans plusieurs villages, en proclamant Napoléon II, l'arrêtèrent ensuite et le livrèrent à l'autorité qui le fit fusiller (octobre 182*2). Le 10 juin, dans le Midi, le capitaine Vallé avait été condamné <à mort pour un simple programme lu dans un repas. A Saumur, celte même année, on vit trois conspirations. Au mois de février, le général Berton avait soulevé la petile ville de Thouars et marché sur Sriumur; mais sa troupe fut dispcrsi'C et lui-môme obligé de s'enfuir. Le Carbonarisme s'introduisit ensuite dans l'école de cavalerie et coûta la vie à un maréchal des logis. Enfin, au mois de juillet, Berton reparut et renoua les fils brisés des précédentes conjurations. Il fut livré par un lieutenant de carabiniers qui n'avait feint d'entrer dans ses vues (|ue pour le trahir. Berton fut envoyé au supplice le 6 octobre.
Les victimes les plus intéressantes de ces nouvelles agitations furent quatre sous-officiers du 45'^ de ligne. Ce régiment, récemment arrivé à la Rochelle, comptait des Carbonari qui furent invités à seconder les mouvements préparés dans l'Ouest par le général Berton. Quatre sergents, Pommier, Uaoulx, Gobin el surtout Bories cherchaient à gagner d'autres sous-officiers à la Gharbonnerie; mais leurs réunions secrètes éveillèrent les soupçons : ils furent trahis par un sergent-major qu'ils venaient d'affilier à leur Vente p.irliculiôre et qui dévoila à l'autorité tout ce qu'il avait appris sur cette organisation mystérieuse, dont le gouvernement ignorait le secret. Arrêtés, puis conduits à Paris, les quatre sergents furent traduits devant la cour d'assises de la Seine. Le procureur g'néral de Marchangy s'acharna après ces hommes qui ne pouvaient être réellement accusés que de participation à une société secrète, mais dans la personne desquels on voulait frapper la Charbonnerie tout entière. Effrayant les jurés par un tableau imaginaire de la puissance et des projets destructeurs du Carbonarisme, Marchangy, dans un réquisitoire violent, demanda la peine de mort contre les accusés. Parmi les défenseurs des quatre sergents et des nombreux complices qu'on leur avait adjoints, se trouvaient les noms d'avocats qui devaient presque tous devenir l'honneur du barreau français ou arriver
aux plus hautes fonctions publiques : Mérilhou, Barthe, Boulay de la Meurthe, Plougoulm, Dclangle, Boinvilliers, Chaix d'Est-Ange, etc. En d'pit de tous leurs efforts coalisés et de tout leur talent, ils ne purent sauver leurs clients. Bories, qui s'était offert pour satisfaire par sa mort la vengeance du gouvernement et sauver ses compagnons, ne fut pas écouté et ne put empêcher ses camarades Uaoulx, Pommier et Gobin d'être condamnés avec lui.
La sentence est prononcée au milieu d'une émotion indicible. Les quatre sergents seuls sont calmes et remercient leurs défenseurs de leur dévouement. En vain tous les affiliés à la Charbonnerie cherchentils à faire évader les condamnés : ils n'y réussirent point. Les quatre sergents avaient pourtant eu, à la Rochelle, l'occasion de fuir. La concierge de la prison les avait laissés sortir plusieurs fois sur parole, mais ils n'avaient jamais voulu abuser de la confiance placée en eux par une pauvre femme.
Le 21 septembre, à quatre heures de l'aprèsmidi, les condamnés sortirent de la Conciergerie et montèrent chacun dans une charrette. On les avait en vain adjurés de sauver leur vie, en révélant l'organisation de la Haute Vente et les noms des vrais chefs du Carbonarisme. Ils avaient refusé et parurent dignes, comme des hommes qui meurent pour une cause à laquelle ils sont profondément attachés. La foule était immense, la sympathie générale : aussi le gouvernement avait-il déployé des forces militaires qui déconcertèrent les Carbonari prêts à tenter un coup de force pour délivrer leurs camarades. On raconte qu'un ancien émigré, un fervent royaliste, témoin de la mort courageuse de ces sous-officiers qui, après s'être embrassés, montèrent l'un après l'autre, d'un pas ferme, sur l'écliafaud, ne put s'empêcher de dire : « Ces malheureux jeunes gens semblaient mourir avec joie; leur seul cri était : « Vive la liberté! » Ils le poussaient même lorsque leur tête, placée sous le couteau, était près de tomber. Cet amour de la liberté, ajoutait-il avec l'accent de la surprise, est donc un sentiment bien puissant, bien profond, pour inspirer un aussi fanatique dévouement. »
Le souvenir des quatre sergents de la Rochelle est resté populaire et, malgré le temps écoulé, la petite colonne qui marque au cimetière du Montparnasse leur sépulture, n'a cessé d'être, chaque année, l'objet de la curiosité empressée d'une foule sympathique.