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LXXXI. — L'EXPÉDITION DE SYRIE

La question d'Orient a cela de périlleux qu'elle se rattache à l'existence d'un grand nombre de pays et qu'elle peut s'engager aussi bien sur les ]30rds du Danube que dans les montagnes de Syrie. La Syrie, convoitée par le vice-roi d'Egypte, avait été, on le sait, rendue à la Turquie en 1840, et cette question avait réuni les autres puissances contre nous. La France cependant avait raison en 1840 et M. Guizot prévoyait les dangers d'une nouvelle réunion de la Syrie à l'empire ottoman. Jamais, en effet, la paix ne se rétablit entièrement dans ce pays et en Ï860 on eut à déplorer d'affreux massacres.

La Syrie est occupée par deux populations rivales, les Maronites et les Druses, la première chrétienne, la seconde musulmane ou plutôt païenne ; l'une pacifique, agricole, l'autre errante, guerrière et même féroce. Ennemies depuis plusieurs siècles, ces peuplades, surtout dans les montagnes, se faisaient fréquemment de petites guerres. A la fin de mai d860, les Druses, vainqueurs, dans plusieurs rencontres, des chefs maronites, n'écoutèrent plus que leur fanatisme et résolurent d'exterminer leurs ennemis. Suivis de Bédouins, de Kurdes et d'autres barbar.3s, ils se répandirent dans les villages maronites, coupant les récoltes, abattant les arbres, incendiant les maisons, massacrant tous les Maronites qu'ils pouvaient atteindre, sans distinction de sexe ni d'âge, chassant devant eux une population terrifiée et affamée qui encombra bientôt les villes du littoral, où elles cherchèrent un asile. Les troupes turques envoyées pour réprimer ces odieux massacres avaient aussi cédé au fanatisme et faisaient cause commune avec les Druses. Les gouverneurs de quelques villes ouvrirent eux-mêmes leurs portes à ces pillards et se rendirent complices de leurs atrocités. Le fanatisme est contagieux et dans la grande cité de Damas la population mahométane se précipita sur le quartier des chrétiens. Là encore le gouverneur et les troupes turques favorisèrent le pillage, l'incendie et le massacre. Seul, notre ancien ennemi, Abd-el-Kader, avec ses fidèles Algériens, se jeta dans la mêlée et arracha plusieurs milliers de chrétiens à la mort.

Ces nouvelles excitèrent en France et en Europe une vive indignation. Il n'y eut qu'un cri pour demander l'intervention européenne. Toutefois la politique s'efforça de faire taire l'humanité. L'Angleterre, jalouse de la France qui venait de gagner la Savoie, et plus soucieuse de l'intégrité de la Tur-

quie que touchée des souffrances des chrétiens, voulut empêcher les négociations entamées. Elle les fit traîner pendant quinze jours tandis que le sang coulait. Une lettre de l'empereur Napoléon III à M. de Persigny, ambassadeur à Londres, dissipa enfin les inquiétudes exagérées des ministres anglais (27 juillet) et les détermina à accéder à une convention qui donnait un caractère européen à une intervention de la France. Cette convention, signée le 3 août, stipulait l'envoi en Syrie d'un corps de troupes européennes de 12,000*^ hommes dont la France fournirait immédiatement la moitié. La durée de l'occupation de la Syrie était fixée à six mois.

L'apparition des régiments français, commandés parle général de Beaufort d'Hautpoul, suffit pour disperser les Druses. Les Maronites accoururent auprès de nous, et nos soldats firent ce qu'ils purent pour adoucir les infortunes d'une population dépouillée de tout. Sous la protection des colonnes françaises, les Maronites déblayèrent les ruines de leurs villages, relevèrent leurs maisons, ensemencèrent leurs champs. Les troupes françaises, au prix de grandes fatigues, parcoururent toutes les montagnes et bientôt la sécurité reparut. La Turquie, forcée à la rigueur par la présence des soldats français, avait multiplié les châtiments; mais les principaux coupables échappaient à ses poursuites et on pensait bien que ses sentiments ne seraient pas changés ni sa force augmentée. Aussi redoutait-on le départ des troupes françaises et le temps de l'occupation fut-il prolongé jusqu'au 5 juin 1861.

Nos troupes, ou plutôt, comme le dit, dans un discours au Sénat, M. Billault, les troupes de l'Europe évacuèrent la Syrie le 5 juin. Mais la flotte croisa en vue des côtes, continuant de montrer aux populations alarmées le drapeau français, pour elles véritable signe de salut. La commission nommée par les puissances s'occupa alors de la réorganisalion politique du Liban. L'idée d'unité, patronnée par le gouvernement français, l'emporta : on décida que le pays aurait un gouverneur unique, en même temps que les intérêts des différentes peuplades seraient protégés par de fortes institutions municipales. Comme les Maronites étaient beaucoup plus nombreux que les Druses, on décida que le gouverneur serait chrétien. Le Liban devait ainsi jouir d'un gouvernement autonome sous la suzeraineté de la Porte.

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