LXXXII. — L'ISTHME DE SUEZ
Un des progrès les plus remarquables de notre siècle c'est le développement du commerce. Aussi lorsqu'autrcfois on forçait la nature pour s'isoler, aujourd'hui on la force pour se rapprocher. Partout où la nature a semé d'obstacles le cours des rivières, l'homme l'améliore ; partout où elle l'allonge par des détours, il l'abrège par ses canaux. On a percé les Alpes et les Pyrénées ; on a coupé l'isthme de Suez. Cette dernière entreprise est certainement une des plus étonnantes et celle qui prouve le mieux la puissance du travail et du capital, surtout la puissance de l'association, car c'est une Compagnie qui, sous l'impulsion d'un Français, M. de Lesseps, s'est chargée d'unir la Méditerranée à la mer Rouge, de rapprocher les Indes de l'Europe. Ce fut le 15 décembre 1858 que M. Ferdinand de Lesseps, ancien diplomate, parvint, après plusieurs années de propagande, de voyages, de négociations, à constituer la Compagnie universelle de l'isthme de Suez. Il venait enfin d'obtenir du vice-roi d'Egypte, Mohammed-Saïd, un firman qui lui accordait la concession du canal à percer à travers l'isthme de Suez, et l'autorisation d'employer une partie do l'armée égyptienne à ces travaux qu'il est presque impossible d'exécuter, sous un pareil climat, avec des ouvriers européens. Un ingénieur de la Compagnie résumait ainsi l'histoire de cette belle œuvre sur le terrain même, à Port-Saïd, ville créée d'hier sur la côte de la Méditerranée, à la tète du canal, et qu'on ne trouve sans doute pas encore dans les géographies : « Port-Saïd fut fondé par une volonté énergique le 25 avril 1859. C'est de ce jour que date notre histoire. Il n'y avait ici qu'une lagune, avec un lido formé sur le bord de la mer par une bande de sable ; c'était un chaos, une masse de terre et d'eau. Les premiers qui vinrent ici, campèrent quinze jours durant dans une barque. On commença par enlever avec une écope percée de trous la vase que l'on accumulait sur un point du lido ; ce fut le premier sol de la première tente. La population de Port-Saïd est aujourd'hui d'environ 8,000 hommes, presque tous Européens, tous employés aux travaux, soit pour le compte de la Compagnie universelle du canal maritime, soit pour le compte de ses divers entrepreneurs. Mille difficultés de toute nature sont venues à la traverse du projet de M. de Lesseps ; il a fallu lutter contre les timides, les ignorants, lesmécontents, et surtout les envieux ; l'entreprise fut de prime abord déclarée impossible ; lorsque la possibilité matérielle fut démontrée, de
nouveaux obstacles se sont présentés : tous n'étaient pas en Egypte, tous ne dépendaient pas de la nature de l'œuvre ; il y avait le terrain de la politique et du crédit financier, plus mobile encore que les sables du désert qui menaçaient de s'ébouler. Le dernier obstacle opposé à la réalisation de l'entreprise pouvait être fatal et entraîner la ruine du projet, c'était la suppression du travail des Égyptiens, qui enleva à la Compagnie les contingents promis et accordés (environ 25 à 30 000 hommes) ; cet obstacle fut un moyen de salut. Ce que les corvées n'auraient pu faire qu'au prix de dures fatigues et de lourdes dépenses, nous le faisons sans peine grâce aux machines, avec 30 hommes au lieu de 400. Ce qui eût été impossible même au beau temps du despotisme des Pharaons, les engins que nous avons été obligés d'inventer pour remplacer les corvées, l'ont fait, le font, et le feront mieux encore lorsque notre matériel sera au complet. Autrefois, il suffisait d'ouvrir un passage pour des barques plates et par conséquent d'exécuter des terrassements à sec. Aujourd'hui, il faut tracer le chenal pour des navires de toute dimension, c'est-à-dire donner au canal une profondeur de 8 mètres au-dessous du niveau de la mer et travailler sous l'eau. Quand l'homme doit s'arrêter impuissant et vaincu, commence le règne de la machine.
« M. de Lesseps a conçu le projet; il a organisé l'entreprise, il saurait au besoin diriger les travaux ; c'est le génie de cette œuvre de géant. Il fait beau le voir apparaître partout à la fois, à Port-Saïd, à Ismaïlia, à Suez, comme un général d'armée sur un champ de bataille. Présent en tous lieux, il parle à tous sans fierté, sachant d'un mot relever leur courage affaibli ^ »
Cette œuvre qui laisse loin derrière elle les travaux immenses mais insensés des Pharaons, a été terminée, en 1869, après dix ans d'efforts, à l'honneur de la France qui la protégeait contre le mauvais vouloir de l'Angleterre. Plus de mille navires, du plus fort tonnage, passent aujourd'hui par ce canal qui a mis les Indes pour ainsi dire aux portes de l'Europe. Aussi l'Angleterre s'est-elle intéressée à la Compagnie au point d'acheter les actions du viceroi d'Egypte. D'une incroyable activité, M. de Lesseps ne se reposa pas sur celte belle œuvre. Infatigable, il a accepté de présider à une entreprise non moins noble et utile, le percement de l'isthme de Panama.