XII. — EXPULSION DU DÉPUTÉ MANUEL
Une révolution avait renversé en Espagne le roi Ferdinand VII, et les souverains de l'Europe voulaient intervenir en sa faveur. Les royalistes français déclarèrent qu'il appartenait à un Bourbon de secourir un Bourbon. Chateaubriand, qui venait du con'rrcs de Vérone où cette question avait été débattue, remplaça le duc de Montmorency aux affaires étrangères. Le président du conseil, Villèle, se vit pressé par le parti royaliste et menacé de perdre sa position ; il se résolut à la guerre, malgré ses répugnances personnelles. Les députés libéraux s'éle/èrent avec force contre l'expédition projetée. Chateaubriand la défendit : « Ferdinand, dit-il, n'est encore qu'un prisonnier dans son palais, comme Louis XVI l'était dans le sien avant d'aller au Temple et de Là à l'échafaud. La France révolutionnaire enfanta une Convention, pourquoi l'Espagne ne produirait-elle pas la sienne? » Répondant à ce discours, le député Manuel fit observer que les malheurs dont on parlait avaient été précisément causés par l'intervention étrangère. Ces mots soulevèrent une violente tempête; on accusa Manuel de se faire l'apologiste du régicide et on demanda son exclusion. Elle fut votée, mais, au sortir de la Chambre, la foule fit une ovation à Manuel et le désordre faillit tourner à l'émeute.
Le lendemain (4 mars 1823), Manuel entre néanmoins à la Chambre, en costume de député et suivi de tous les membres de l'opposition, revêtus également de leur costume ofticiel. Le président Ravez invite Manuel cà se retirer et alors commence une des scènes les plus fameuses dans les annales parlementaires.
Manuel, assis au deuxième banc de l'extrême gauche, entre MM. de Girardin et Tcisseyre, se lève et dit : « Monsieur le président, hier j'ai annoncé que je ne céderais qu'cà la force; aujourd'hui je tiendrai ma parole. »
Les gardes nationaux, commandés par un capitaine et par un sergent, s'avancent les premiers ; derrière eux se rangent des soldats de ligne, des vétérans. — A la vue des gardes nationaux, la plupart des membres de la gauche se lèvent en protestant : « Quoi! la garde nationale! C'est elle que l'on choisit pour violer le sanctuaire de la représentation nationale. On veut la déshonorer! »
MM. de La Fayette, de Girardin, Leseigneur et Labbey de Pompières se font remarquer par leur véhémence. Soldats et chefs, étonnés, troublés par
les apostrophes de la gauche, restent immobiles. Le commandant des vétérans s'avance alors et donne l'ordre au capitaine de la garde nationale de faire avancer ses hommes. Personne ne bouge. Des bancs de la gauche et des tribunes publiques partent des applaudissements.
Au moment où le commandant quitte la salle, effaré, entre un détachement de trente gendarmes, armés de sabres et de carabines, commandés par le colonel vicomte de Foucault qui, s'adressant à l'extrême gauche :
— Messieurs, dit-il, je viens de recevoir de M. le président l'ordre formel de faire sortir M. Manuel, puisqu'il a résisté aux injonctions qui lui ont été faites et aux efforts de la garde nationale.
Plusieurs voix. — Emmenez-nous tous à la fois! Oui, oui, tous!
M. DE Girardin. — Prenez garde à ce que vous allez faire.
M. DE Foucault. — J'exécute mes ordres. Gendarmes, empoignez-moi M. Manuel.
Des gendarmes, le colonel en tête, envahissent les deux premiers bancs de la gauche. M. de Foucault invite Manuel à se lever et à le suivre. Manuel refuse; il est saisi au bras par le colonel, et au collet par deux gendarmes, qui s'efforcent de l'entraîner. Tous ses amis se précipitent vers lui, l'entourent, et cherchent à le délivrer de l'étreinte des gendarmes. Durant quelques instants, gendarmes et députés, confondus dans un seul groupe, S3 débattent dans une sorte de pêle-mêle.
Enfin Manuel, dont le sang-froid ne s'est pas démenti un seul instant, est amené au bas des gradins; là, il s'arrête, fait signe à ses amis qu'ils n'ont plus rien à tenter, que tous les moyens de résistance ont été épuisés, et se laisse enfin conduire hors de la salle.
Tous les membres de la gauche sortent en même temps que lui, et l'accompagnent jusque dans la cour d'honneur.
Les députés de la gauche, en quittant le Palais Législatif, rédigèrent une protestation qu'ils remirent au président de la Chambre le lendemain 5 mars.
M. Ravez en refusa la lecture. Les députés de la gauche se levèrent et sortirent de la salle ayant à leur tête le général Foy. Les membres de la gauche ne reparurent plus aux séances jusqu'à la fin de la session.
EXPULSION DU DÉPUTÉ MANUEL (l823)