XCIV. — CAPITULATION DE METZ (28 octobre
Les Allemands avaient continué les lioslilités avec leur rapidité méthodique, enveloppant nos places fortes, bombardant même les villes ouvertes, faisant peser sur le pays des réquisitions éciasantcs et paralysant la défense locale par un système de rigueurs impitoyables, ne reconnaissant pas, contre toute justice, aux habitants, aux gardes mobiles, le droit de protéger leurs biens et leurs foyers et regardant comme acte de brigandage toute lutte qui n'était pas soutenue par des forces régulières. Nos places, n-<5gligées depuis longtemps, n'ayant reçu aucune extension en rapport avec la portée de l'artillerie nouvelle, tombèrent vite en leur pouvoir, malgré leur belle défense.
Paris tenait les Prussiens à distance et ils ne se trouvaient pas en mesure de l'attaquer de vive force. La discorde sur laquelle ils avaient compté, pour leur livrer la capitale, n'éclatait pas. Des troupes se rassemblaient sur les bords de la Loire et la situation paraissait s'améliorer. La capitiriation du maréchal Bazaine à Metz vint changer la face des choses. Aucun coup plus sensible ne pouvait être i)orté à la défense, et un cri de douleur s'éleva dans tout le pays.
Bazaine avait commis la faule de se laisser enfermer. Investi, enserré par des lignes de batteries qu'il n'était pas aisé de franchir, il n'essaya pas sérieusement, malgré la belle qualité de ses troupes aguerries et qui constituaient la plus belle armée que la France ait eue depuis longtemps, de rompre le cercle de fer et de feu tracé autour de lui.
Le 10 août cependant, sur l'avis de la marche de Mac-Mahon, Bazaine engagea une bataille pour enlever, sur la rive droite de la Moselle, le plateau de Sainte-Barbe et essayer de gagner Thionville. Le village de Noiseville fut enlevé après une lutte opiniâtre, et nos troupes atteignirent à la tombée du jour le village de Servigny, silué sur un plateau qui domine, à deux mille mètres de distance, la position de Sainte-Barbe. Mais pendant la nuit les troupes furent obligées de se replier par suite d'un retour offensit de l'ennemi en nombre très supérieur. Le combat recommença le 1<^»" septembre par un brouillard très intense, mais sans résultat. Les troupes se retirèrent se demandant ce qu'on avait voulu faire, car rien ne semblait indiquer la nécessité d'une retraite. C'était du reste une bonne fortune que l'armée n'eût point percé ce jour-là les lignes ennemies : le désastre de Sedan rendait disponibles
deux armées allemandes, et elle eût été broyée entre quatre armées. Mais quand l'armée du roi et celle du prince royal furent arrêtées, à une grande distance, sous les murs de Paris, Bazaine eut tort de rester immobile et de se contenter de harceler l'ennemi par dos compagnies de partisans, quelques escarmouches de fourragcurs, ou quelques combats isolés comme celui du 7 octobre à Ladonchamps. En vain l'impatience de ses officiers, les réclamations des habitants de Metz, l'offre qu'ils faisaient de grossir l'armée avec leurs bataillons, de servir les pièces des forts, pressaient le maréchal d'entrel)rendre une action décisive. Le maréchal éludait toujours et paraissait résolu à l'immobilité. Il savait le gouvernement impérial tombé ; il ne croyait pas pas à la défense sérieuse de Paris, ni à la durée du gouvernement nouveau dont il ne pouvait d'ailleurs recevoir aucune communication ; il accueillit avec trop do confiance les bruits alarmants que les Prussiens répandaient dans son camp et qui représentaient la France en pleine dissolution; il concevait sans doute l'espérance de voir la guerre se terminer bientôt et de demeurer, avec son armée invaincue, l'arbitre de la situation. Voyant les vivres diminuer, il négocia. Au 10 octobre, en réduisant la ration journalière de pain à trois cents grammes, en rationnant les habitants, en consommant les réserves des forts, on comptait pouvoir vivre jusqu'au 20 octobre. M. de Bismark, qui avait un moment paru entrer dans les vues de Bazaine, et qui lui faisait parvenir les plus fausses nouvelles sur la situation du pays, ne voulut plus entendre parler de convention lorsqu'il comprit que l'armée devait nécessairement se rendre. Le jour fatal arriva en effet. Le maréchal dut capituler, livrer prisonniers de guerre les cent mille hommes qui lui restaient, dont soixante-cinq mille seuls auraient pu combattre, car on n'av.it plus de chevaux pour la cavalerie et l'artillerie ; les vingt mille blessés et malades qui encombraient les hôpitaux et les ambulances, un matériel énorme, des forts superbes, un arsenal de premier ordre, et enfin, ce qui est le plus navrant, une ville jusqu'alors vierge de la souillure de l'étranger, une ville considérée presque comme imprenable, et qui l'eût peut-être été si on ne l'eût pas fait tomber victime de fautes militaires. Et l'armée qui allait subir de longs mois de captivité avait mérité un meilleur sort, elle qui avait eu 25 officiers généraux, 3 000 officiers, et 40 000 sous-officiers et soldats atteints du feu de l'ennemi.