L'ASSEMBLÉE NATIONALE
L'armistice signé à Versailles le 28 janvier entre M. Jules Favrc et le comte de Bismark stipulait que l'on procéderait à l'élection d'une Assemblée nationale qui devait se réunir à Bordeaux. Les élections se firent le 8 février et le 12, l'Assemblée tint sa première séance. La ville de Bordeaux présentait une animation extraordinaire: elle était devenue la capitale de la France, en même temps que le centre d'une grande activité militaire car, en préparant la paix, il fallait encore préparer la continuation de la guerre si l'ennemi, par ses exigences, nous y forçait. Le Gouvernement de la Défense nationale déposa ses pouvoirs entre les mains des représentants de la nation, et ceux-ci, quoique appartenant en majorité à des opinions monarchiques, n'osèrent pas rétablir la monarchie. Ils choisirent pour président du pouvoir exécutif M. Thiers, élu dans vingtdeux départements, désigné d'ailleurs par ses lumières, son expérience et ses efforts, pendant la guerre, pour intéresser l'Europe aux malheurs de la France.
Les Prussiens avaient, le 1" mars, fait dans la partie de Paris qui leur avait été ouverte, selon les conditions de l'armistice, une entrée solennelle, et le reste de la capitale avait pris un air de deuil. Toutes les boutiques avaient été fermées, et l'armée prussienne se trouva cantonnée comme dans un désert, quoiqu'elle occupât les plus riches quartiers. Aussi se hâta-t-elle de les quitter pour occuper les postes qui lui étaient assignés dans le département de la Seine, sur la rive droite. Paris, en effet, ne devait être complètement débloqué qu'après la conclusion de la paix.
Comme si ce n'était pas assez de tant de désastres, une déplorable guerre civile succéda à la guerre étrangère. Le 18 mars une partie de la garde nationale de Paris se souleva contre le gouvernement de l'Assemblée. L'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas, fusillés dans un jardin de la rue des Rosiers, à Montmartre, montra, l'animosité qui égarait les insurgés. Effrayé par un soulèvement aussi formidable, sachant que les fédérés (c'était le nom qu'ils se donnaient), disposaient de ressources matérielles considérables accumulées pendant le siège, redoutant les conséquences d'une lutte engagée sur-le-champ avec des bataillons bien organisés et qui n'avaient rien de commun avec les forces désordonnées des autres révolutions, M. Thiers se hâta (trop vite peut-être) de se retirer A Versailles avec tous les fonctionnaires du gou-
vernement, bien qu'une moitié de la capitale et delà garde nationale essayât de commencer la résistance. M. Thiers, de concert avec l'Assemblée, se prépara à faire Je siège de Paris Encore ne pouvait-il concentrer tous ses efforts sur la capitale : à la nouvelle des événements de Paris, la Commune essaya do s'établir à Saint-Étienne, où le préfet, M. de l'Espée, fut assassiné; à Toulouse, à Lyon, à Marseille, où l'insurrection resta un moment maîtresse de la ville. Il fallut deux mois de lutte (avril-mai 1871) pour rétablir l'ordre légal et la capitale faillit être détruite, durant la dernière semaine de combats, par les incendies qu'allumèrent les fédérés et qui détruisirent les édifices les plus remarquables. Paris, qui avait déjà vu tant de révolutions, n'avait jamais été témoin d'une lutte aussi horrible. 11 faillit être anéanti et la postérité restera confondue quand elle lira les récits de ces scènes que nous ne pouvons décrire ici et qui semblent n'avoir été possibles que dans le temps où les Vandales saccagaient Rome.
Malgré la guerre civile, l'Assemblée nationale, qui de Bordeaux s'était transférée à Versailles, n'avait pas négligé les travaux que lui imposait la longue et douloureuse crise subie par le pays. Elle avait, pleine de Irislesse, ratifié le traité signé à Francfort entre M. Jules Favre et M. de Bismark, voté des lois destinées à faciliter l'acquittement des loyers, et en même temps fixé les impôts nouveaux que nécessitait la lourde contribution de guerre. Une loi prononça la dissolution de toutes les gardes nationales. En même temps un emprunt était émis pour commencer le payement de l'indemnité de guerre ; au lieu de deux milliards, la souscription offrit cinq milliards, et la part considérable des souscriptions étrangères démontra combien grand enco.e était, au milieu de ses malheurs, le crédit de la France.
Infatigable malgré son grand âge, M. Thiers se hâta de préparer, en devançant les époques de payement de l'indemnité de guerre, l'évacuation du territoire français. Dès le 20 septembre 1871, les Prussiens abandonnèrent le département de la Seine et six autres départements. En deux ans, l'indemnité de guerre de cinq milliards était acquittée et les Prussiens abandonnèrent successivement toutes les positions qu'ils occupaient sur le territoire français. Cette activité et cette habileté de M. Thiers méritaient bien qu'on lui donnât le titre que lui décernait l'opinion publique de libérateur du territoire.