CHAPITRE PREMIER
Aucun siècle n’aura jamais tenu dans l’histoire de la médecine une place aussi importante que le xixe siècle. Il a vu s’écrouler bien des théories, bien des systèmes, et, sur leurs ruines, il a vu s’édifier une médecine nouvelle, fondée sur l’expérimentation. La Faculté de médecine, le Collège de France, le Muséum , la Sorbonne ont rivalisé de zèle, sans compter ceux qui, sans la moindre attache officielle, dans des laboratoires particuliers , ont contribué au mouvement scientifique.
Rien ne se fait par l’individualité : il faut le concours des forces, des idées, et tel qui croirait aujourd’hui être arrivé au sommet de l’édifice serait sans doute très étonné, s’il ressuscitait dans un demisiècle , de n’être peut-être qu’à la première plate-forme , car les sciences s’élèvent avec une prodigieuse rapidité.
A la fin du xviii' siècle, la médecine à l’École de Pkris était encore à l’état métaphysique. On avait ridiculisé les médecins, qui de leur côté prêtaient largement le flanc à la critique ou à la plaisanterie; néanmoins un vent d’émancipation avait soufflé dans le monde médical, qui se plaignait de son isolement et de.la suprématie que détenait la Faculté de Paris, si fière de ses privilèges surannés.
E111775-1776 plusieurs maladies épidémiques meurtrières avaient désolé différentes contrées de la France, sévissant sur les hommes et sur les animaux. Vicq d’Azyr (I) était allé les étudier surplace. Le Gouvernement en avait été informé, et avait porté sa sollicitude sur les moyens d’y remédier (2). Ce fut à cette occasion que fut fondée la Société royale de médecine, ayant pour but d’entretenir une correspondance avec tous les médecins du royaume et de l’étranger. Cette Société publia, de 1776 41789, des mémoires sur les eaux minérales, les épidémies, les maladies endémiques et les épizooties, formant dix volumes in-4°.
La Faculté avait vu d’un mauvais œil la fondation de cette Société qui lui parut porter atteinte à sa dignité.
D’un autre côté, la corporation des chirurgiens avait demandé, en 1731, la création d’une Académie de chirurgie, qui fut fondée par lettres patentes du 2 juillet 1748.
La Faculté voyait ainsi son prestige diminuer de jour en jour, et elle périssait dans son immobilisme scolastique.
Le 2 5 novembre 1790, Vicq d’Azyr, membre et secrétaire perpétuel de la Société royale de médecine, avait adressé à l’Assemblée nationale, au nom de cette Société, un plan de constitution pour la médecine en France131. Il avait fait ressortir les vices dans l’enseignement, où les professeurs se bornaient à dicter ou à lire les prolégomènes de médecine, uniquement formés de définitions et de divisions stériles, et où l’on enseignait à peine l’anatomie et la nosologie. Il n’y avait pas de médecins dans les campagnes , et ceux qu’on y rencontrait étaient des empiriques sans garantie officielle, n’ayant jamais étudié, ou bien ayant acquis quelques connaissances vagues auprès d’empiriques un peu plus expérimentés , chez lesquels ils étaient « mis en appren tissa »e » .
(,) Docteur-régent de la Faculté de médedne de Paris, i748-i 794.
(a) Corlieu, L’ancienne Faculté de médecine de Paris, 1877, P* 217.
(S) Vicq d’Azyr, Nouveau plan de constitution pour la médecine en France. Paris, 1790, in-4°, 201 pages.
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Vicq d’Azyr proposait de réunir les écoles de médecine et les écoles de chirurgie, dont les luttes avaient duré tant de siècles. « En rendant ainsi la chirurgie à la médecine et la médecine à la chirurgie, disaitil, on se rapproche de la nature dont les anciens étaient moins éloignés que nous, et dont on s’est écarté mal à propos, après eux l'h »
La Révolution vint, comme un coup de foudre, renverser toutes les institutions et les corporations vermoulues. La Convention nationale, le Conseil des Cinq-Cents, le Corps législatif comptaient dans leur sein des gens animés des intentions les plus en rapport avec les besoins de l’esprit nouveau, tels que Condorcet, Cabanis, Fourcroy, Siméon, etc.
Fourcroy fut le membre le plus actif, le plus influent du Comité d’instruction publique de la Convention nationale, et c’est à lui qu’on doit le Rapport sur la réorganisation de l’enseignement de la médecine (2). Il s’est inspiré du plan de constitution de la médecine par Vicq d’Azyr.
Il n’y avait pas alors de doctrine médicale spéciale à l’École de Paris. Hippocrate et Galien, le premier surtout, étaient les maîtres vénérés. C’était le naturisme hippocratique qui régnait en souverain. Le professeur expliquait les aphorismes, les maladies aiguës, les pronostics, etc., et c’était à peu près tout. Le mode de recrutement des professeurs de l’ancienne Faculté était défectueux sous bien des rapports^. Les professeurs étaient nommés à l’élection, à la première réunion du mois de novembre, et renouvelés chaque année. Le professeur de pathologie et de physiologie enseignait la pathologie une année, la physiologie l’année suivante : c’était le seul qui restât deux ans en fonctions. De sorte que tel professeur pouvait enseigner tantôt
(1) Mém. cit., p. 6. et d'instruction publique, le 7 frimaire an ni.
« Fourcroy, Rapport et projet de décret sur (Voir chap. 1, p. 1.)
rétablissement d’une École centrale de santé , à & CorÜeu, L’ancienne Faculté de médecine de
ParU , fait au nom des Comités de salut public Paris, cbap. vu, p. 123.
la botanique, tantôt la chirurgie ou les accouchements. On comprend que de semblables nominations ne contribuaient guère aux progrès de l’enseignement, et qu’il était bien plus commode d’évoluer dans le même cercle restreint que de chercher à en sortir. Avec Hippocrate, tout était dit.
La Faculté de médecine avait six chaires : une chaire de pathologie et de physiologie, une d’anatomie, une de chirurgie en langue latine, une de botanique, une de pharmacie, une de chirurgie en langue française.
Quelques années avant la Révolution, la Faculté avait émis le vœu que neuf professeurs fussent chargés de l’enseignement, dans l’ordre suivant
1° Anatomie, en français;
2° Physiologie et hygiène, en latin;
3° Chimie théorique et pratique, en français;
4° Pathologie, en latin;
5° Matière médicale, en français;
6° Thérapeutique, en latin;
7° Histoire des maladies, thérapeutique pratique, en français. Le professeur devait conduire les élèves dans une salle de l’Hôtel-Dieu, pour leur montrer les malades, leur expliquer les maladies et leur traitement;
8° Chirurgie, en français;
9° Médecine légale et bibliothèque.
C’était rompre avec les errements du passé. En 1 77 8 , deux docteursrégents, Duchanoy et Jumelin, avaient demandé la création d’une chaire de clinique (l).
On n’avait donné suite à aucune de ces demandes.
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Au Collège de chirurgie, l’enseignement était plus complet1'1. Il y avait dix chaires et deux professeurs à chaque chaire, un titulaire et un substitut, qui complétait l’enseignement du professeur. Les dix chaires étaient les suivantes :
Principes de chirurgie, — ostéologie, pathologie, — anatomie, — opérations chirurgicales, — matière chirurgicale, — accouchements, — maladies des yeux, — chimie chirurgicale, — botanique, ■ — maladies des os.
De tous les professeurs de l’ancienne Faculté, il n’y a guère que les noms de Hallé , de Corvisart qui soient connus. Le Collège de chirurgie, dont les professeurs étaient nommés sur titres, a laissé des noms qui ne périront pas, tels que J.-L. Petit, Desault, Louis, Pelletan, Chopart, Sué, Sabatier, Lassus, Garengeot,Brasdor, Puzos, etc. Aussi lorsque l’École de santé fut créée, six docteurs-régents seulement furent appelés au professorat. Ce furent : Hallé, Doublet, Bourdier, Corvisart, Le Clerc et Mahon. L’ancien Collège de chirurgie fournit les autres, parmi lesquels figurèrent Dubois, Chopart, Sabatier, Desault, Pelletan, Baudelocque, Lassus.
Thouret, ancien docteur-régent, avait été nommé directeur de l’École de santé et avait été chargé en outre d’enseigner la doctrine d’Hippocrate et l’histoire des cas rares.
Il y avait alors un homme d’une grande érudition, qui avait fait ses études médicales à la Faculté de Reims et qui était venu à Paris, attiré par ses goûts philosophiques et littéraires : c’était Cabanis.
Nourri de la lecture de Bacon et de Locke, lié avec Condillac et Condorcet, Cabanis joignait à ses goûts philosophiques un grand talent d’écrivain. Il s’était vite fait connaître par une série de mémoires quil lut à l’Académie des sciences morales èt politiques, à partir
de 1796, sur les Rapports du physique et du moral de l'homme. Il y avait exposé d’une façon magistrale l’influence des âges, des sexes, des tempéraments, des maladies, du régime, des climats sur la formation des idées, des affections, des dispositions et des habitudes morales. Il avait marqué la relation qui existe entre la psychologie et la physiologie'. Philosophe, physiologiste et médecin, Cabanis avait passé, comme adjoint, par les chaires de clinique de perfectionnement et de clinique interne avant d’arriver à celle d’adjoint à la chaire d’histoire de la médecine qui convenait mieux à ses goûts et à ses aptitudes. Imprégné des idées hippocratiques, qu’il avait exposées dans deux remarquables leçons û), Cabanis avait cherché à concilier la doctrine d’Hippocrate avec la doctrine sensualiste ou matérialiste. Il y avait chez lui de l’hésitation, de l’incertitude, un vague désir de conciliation entre des principes disparates, un mélange de scepticisme et de matérialisme.
A côté de Cabanis parut Bichat qui, âgé de vingt et quelques années, avait été un des disciples fervents de Desault à l’Hôtel-Dieu, où il s’était lié d’une inaltérable amitié avec Roux, qui fut son compagnon de travail. Il n’est peut-être pas un seul médecin dont la réputation soit plus étendue que celle de Bichat. Nul mieux que lui ne sut allier le goût des détails avec celui des idées générales. 11 a su, dans ses recherches, embrasser presque toutes les parties de la médecine, les coordonner, se les assimiler et en faire un tout. Il accomplit en anatomie et en physiologie une réforme qui eut les résultats les plus décisifs sur le mouvement scientifique. II avait dit : « Une théorie exclusive de solidisme ou d’humorisme est un contresens pathologique m. »
Une société venait de se fonder sous le nom de Société médicale d’émulation (1798). Bichat en fut l’organisateur et lui donna une vigoureuse impulsion. C’est dans cette Société que Bichat exposa ses
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premiers travaux et qu’il communiqua ses premières vues sur les membranes et sur la distinction des deux vies, — vie organique et vie de relation. — L’apparition du Traité des membranes (1800) plaça immédiatement Bichat au premier rang, par la méthode, la richesse des faits, les vues ingénieuses de l’auteur. La première édition fut enlevée en une année. On n’avait pas encore vu un pareil succès, ni un pareil enthousiasme.
Les membranes, avant Bichat, n’avaient point été un objet particulier de recherches pour les anatomistes. « Ce genre d’organes, dit-il, disséminé pour ainsi dire dans tous les autres, concourant à la structure du plus grand nombre, ayant rarement une existence isolée, n’a jamais été isolément examiné par eux (les anatomistes). Ils en ont associé l’histoire à celle des organes respectifs sur lesquels elles se déploient. Le péricarde et le cœur, la plèvre et le poumon, le péritoine et les organes gastriques, la sclérotique et l’œil, le gland et sa muqueuse enveloppe, les intestins et leurs tuniques fongueuses, appartiennent toujours au même chapitre, dans leurs ouvrages. C’est, pour la description, la marche la plus simple et sans doute la meilleure; mais, en la suivant, les anatomistes, frappés de la différence de structure des organes, ont oublié que leurs membranes respectives pouvaient avoir de l’analogie ; ils ont négligé d’établir entre elles des rapprochements, et c’est là un vide essentiel111. »
Pinel avait déjà établi un rapprochement entre la structure différente et les différentes affections des membranes. Ce fut pour Bichat un trait de lumière.
L’étude attentive de la structure et des fonctions des membranes lui permit de les rapporter à deux divisions générales : membranes simples, — membranes composées.
Les membranes simples furent divisées en trois classes : muqueuses , séreuses et fibreuses. Chacune de ces membranes concourant, en diverses parties, à former des membranes composées, Bichat admit des
membranes fibro-séreuses, fibro-muqueuses, séro-muqueuses. Il y eut quelques membranes qui échappèrent à la classification, telles que la tunique fibreuse des artères : il admit des membranes contre nature, telles que la membrane des kystes et la membrane cicatricielle.
Ce traité des membranes fut le prélude du Traité d’anatomie générale. Malgré l’immense portée du livre, il eut quelques critiques amères et injustes. Bichat s’en plaignit sans aigreur, se contentant de renvoyer à l’inspection cadavérique ceux à qui on avait fait naître des doutes, et de rappeler à ses critiques que c’est lui-même qui leur avait- montré « ce qu’ils lui reprochaient de croire avoir trouvé ». Les Recherches physiologiques sur la vie et la mort furent une réponse victorieuse à ces attaques, que la postérité a vengées.
Dans son Anatomie générale, Bichat établit la corrélation des fonctions et des organes, les rapports existant entre la physiologie et la pathologie, et il démontra l’origine organique des maladies. C’était un pas immense en avant vers l’anatomie pathologique, dont on peut à juste titre le considérer comme le fondateur et en même temps comme l’un des chefs de la physiologie expérimentale.
A la fin du xvme siècle, on connaissait d’une façon à peu près complète l’anatomie descriptive, la description des os, des muscles, des vaisseaux, des nerfs, etc.; il a fallu le génie de Bichat pour porter plus loin les investigations et pour en étudier les éléments, c’est-àdire les tissus, dont les assemblages constituent les différents organes. Bichat admit des propriétés vitales qui sont la sensibilité et la contractilité : sensibilité organique ou insensible, sensibilité animale ou consciente — ■ contractilité organique ou insensible, contractilité animale ou sensible. Ramener les propriétés vitales altérées à leur type normal, tel doit être le but du médecin. Bichat admit aussi l’existence des propriétés vitales dans les fluides. Toutefois il avouait ne pouvoir dire ce qu’est la vitalité des fluides.
Bichat reconnaissait à chaque tissu son mode particulier de forces, de sensibilité, etc. Le sang est le réservoir commun où chaque tissu
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choisit ce qui est en rapport avec sa sensibilité pour se l’approprier, le garder ou le rejeter ensuite. La plupart des organes étant composés de tissus simples très différents, l’idée de la vie propre ne peut s’appliquer qu’à, ces tissus simples et non aux organes eux-mêmes. La connaissance des symptômes d’une maladie étant insuffisante si l’on ne connaissait la lésion, Bichat avait écrit cette phrase si souvent répétée depuis lui : «Qu’est l’observation, si l’on ignore là où est le siège du mal <l)? »
Bichat, dans l’étude de chaque système en particulier, indique ses formes différentes, ses propriétés de tissu, ses propriétés vitales, ses sympathies, son développement. C’est ainsi qu’il étudie successivement le système cellulaire, le système nerveux, le système vasculaire à sang rouge, le système vasculaire à sang noir, le système absorbant ou lymphatique, le système osseux, le système cartilagineux et enfin le système fibreux.
Bichat n’avait que ses yeux pour faire ses recherches et que son esprit généralisateur pour les appliquer. Il ouvrit la voie et son idée, fécondée par l’emploi du microscope, a donné naissance à l’histo-
L’influence exercée par Bichat sur ses contemporains a été considérable : elle se fait sentir encore aujourd’hui, et il a préparé les grands noms qui ont brillé après lui.
Plus âgé que Bichat d’une quinzaine d’années, Pinel avait étudié à Toulouse et à Montpellier, s’était adonné à l’étude des mathématiques et de l’histoire naturelle, et était venu à Paris, sans idée bien arrêtée sur l’avenir. Il s’était lié âvecThouret et Cabanis, qui le firent placer à la tête des hospices de Bicêtre et de la Salpêtrière, où il traita en philanthrope les pauvres aliénés que jusque-là on traitait en crimi-
Pinel porta dans l’étude des maladies l’esprit d’analyse que lui
avaient donné les mathématiques. II analysa les symptômes, et divisa les maladies en cinq classes : phlegmasies, — hémorragies, — névroses, — fièvres, — lésions organiques. « Une maladie étant donnée, disait-il, déterminer son vrai caractère et le rang quelle doit occuper dans un tableau nosologique (1). » Toutefois il proclamait la nécessité de tenir compte « de la structure et des fonctions organiques des parties lésées». Bichat s’était approprié cette idée et l’avait fécondée (2). C’est en 1 7 9 8 que parut la première édition de la Nosographie , qui eut un succès considérable en France comme à l’étranger et arriva à la sixième édition en .1818. Pinel, écrit Rostan, qui a vécu côte à côte avec lui, «a combattu le vitalisme, la métaphysique; il a fondé sur les ruines de l’obscurantisme une médecine raisonnable, claire, fondée sur l’observation et l’expérience (3) ». Pinel a considérablement élargi le domaine de la pathologie cérébrale. Dans son ouvrage ayant pour titre : Médecine clinigue rendue plus précise et plus exacte par l’application de l'analyse (1802), Pinel admit l’essentialité des fièvres, et cet ontologisme lui suscita un terrible adversaire.
Cet adversaire fut Broussais. Prost, dans la Médecine éclairée par l'ouverture des corps (i8o4), Petit et Serres, dans le Traité de la fièvre entéro-mésentéricjue (i8i3), avaient déjà jeté un premier défi à Pinel, lorsque Broussais prit corps à corps l’auteur de la Nosographie philosophigue (1816). Il attaqua l’essentialité des fièvres, et chercha dans l’ouverture des corps «le cri des organes malades». Mais les lésions anatomiques lui parurent insuffisantes pour tout expliquer. Il avait horreur de l’ontologie; il admettait avec Condillac et Cabanis que l’irritation est le fait générateur de tous les phénomènes moraux et il ajouta «pathologiques». Pour lui, l’économie ne passait pas d’emblée de l’état de santé à l’état de maladie : il y avait une lésion primordiale qui troublait les fonctions. Il crut voir cette lésion dans le tube digestif, et E donna à sa doctrine la qualification de doctrine
(l) Pinel, Nosographie philosophique. Introduction, 2* édit., an XI. (1802), p. vi.
Traité des membranes. Préface. — ls) Rostan, De l'organicisme, 3' édit., 1864 p. i38.
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physiologique. Le traitement antiphlogistique en était la conséquence : la diète, les sangsues, l’eau de gomme constituaient sa thérapeutique; tous les marais à sangsues de la France et de la Hongrie s’épuisèrent avec cette thérapeutique sanguinaire. Broussais admettait aussi l’altération des liquides en général et du sang en particulier, et il parvint enfin à faire rentrer les fièvres dans la classe des phlegmasies. La doctrine de Broussais fit le tour de l’Europe. On ne voyait partout que gastro-entérites.
Cette doctrine de l’irritation, qui penche vers le solidisme, n’est en réalité qu’une branche de l’anatomo-pathologisme.
Chacun voulant revendiquer sa part dans l’ensemble des théories médicales, Magendie avait déclaré que «la médecine est la physiologie de l’homme malade » ; aussi Broussais avait-il pu donner la qualification de physiologique à la réforme qu’il opérait.
Bouillaud était encore sur les bancs lorsque Broussais était dans tout l’éclat de sa renommée. Séduit par l’apparente logique et par la verve sarcastique du réformateur, il fut d’abord un de ses disciples. Mais à côté de l’école physiologique grandissait l’école anatomique, et Bouillaud en devint un ardent sectateur. Il quitta le camp de Broussais, et tourna plus particulièrement ses travaux du côté des lésions de l’encéphale, des maladies du coeur, du rhumatisme articulaire. Le premier, en 1823, il démontra l’influence de l’oblitération des veines sur la formation des hydropisies partielles; en 1825, il fit connaître ses recherches sur les fonctions du cerveau et sur celles de sa portion antérieure, où il localisa le siège de la fonction de la parole. Il a indiqué le siège du langage articulé , travail que Broca confirma et compléta. Il a établi la loi de coïncidence entre le rhumatisme articulaire aigu, fébrile, et l’inflammation du péricarde et de l’endocarde.
Bouillaud se sépara de Broussais sur plusieurs points. Il admettait la spécificité, que repoussait Broussais. Il était contagioniste; Broussais ne l’était pas. Bouillaud était anatomo-pathologiste, mais il était
vitaliste, parce qu’il reconnaissait dans les corps vivants une série de phénomènes dont les sciences physico-chimiques ne peuvent donner raison. «De ce qu’on tient, dit-il, un compte sérieux des conditions physiques, mécaniques et chimiques de 1 économie, il ne s ensuit pas qu’on doive négliger, ni qu’on néglige effectivement, les conditions vitales proprement dites*1'.» - — «Et d’ailleurs, ajoute-t-il plus loin, même en physique, en mécanique et en chimie, néglige-t-on les conditions dynamiques? »
Laënnec a pris une place importante dans l’école anatomo-pathologique. En i8o3 s’était formée la Société anatomique (2) : Laënnec en faisait partie. Cependant, en 1 8 1 6 , l’anatomie pathologique n’était encore qu’à l’état primitif, à ce point que Mérat écrivait ces lignes dans le Journal de médecine de Sédillot : « Je n’exagère pas lorsque j’avance que cette science est une énigme pour la très grande majorité de ceux qui s’occupent de l’art de guérir; il n’y a peut-être pas vingt personnes dans Paris, qui est pourtant le lieu où l’on s’occupe le plus d’anatomie pathologique, capables d’entendre d’une manière satisfaisante les livres qui en traitent13'. » Mais depuis cette époque, que de chemin parcouru! En 1816, Laënnec fut nommé médecin à Beaujon; il passa ensuite à Necker, et, dès son entrée en fonctions, il chercha avec la plus scrupuleuse exactitude les lésions observées dans les maladies des organes pulmonaires : c’est à cette époque qu’il imagina le stéthoscope et, en 1819, il publiait son premier ouvrage sur V Auscultation médiate. D’Allemagne, d’Angleterre, d’Amérique, on vint près de Laënnec étudier l’auscultation , et l’ouvrage fut traduit en plusieurs langues. C’était le commencement de l’emploi des instruments dans le diagnostic des maladies. L’invention de Laënnéc et ses travaux sur lès maladies des organes pulmonaires ont immortalisé son nom.
Louis paraissait honorablement à côté de Laënnec. En 1826, il
.(') BouiHaud , Essai sur la philosophie médicale. . . i836 , p. 102. — (î) Voir 3e partie, cliap. xm. — (î) Recueil général de médecine. . . de Sédillot, t. LVII, p. 346.
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avait publié ses premières Recherches anatomiques , pathologiques et thérapeutiques sur la maladie connue sous les noms de fièvre typhoïde, putride, adynamique, ataxique, bilieuse, muqueuse, etc., considérée dans ses rapports avec les autres affections aiguës; en 1825, ses Recherches anatomiques, pathologiques et thérapeutiques sur la phthisie. 11 avait également publié, en 1821, des Recherches sur le ramollissement avec amincissement et sur la destruction de la membrane muqueuse, de l’estomac, etc., travaux qui l’avaient aussitôt placé au rang des cliniciens les plus distingués. En i834, il s’en prit à Broussais dans un mémoire ayant pour titre : Examen de l’examen de M. Broussais relativement à la phthisie et à l’affection typhoïde. Il combattit la doctrine de l’école physiologique et démontra que ces deux maladies n’étaient pas des phlegmasies simples réclamant un traitement antiphlogistique. Louis ne se contenta pas d’observer, d’étudier les lésions cadavériques; il compta les faits, représentant par des nombres la fréquence ou la rareté des phénomènes. Il employa la méthode numérique, croyant donner plus de certitude à ses observations. Il oubliait que les maladies ne sont pas des unités comparables, de même valeur, de même nature, et que, par conséquent, la méthode numérique ne convient guère à la médecine.
Collègue de Pinel à la Salpêtrière, Rostan avait pu dans cet hôpital se livrer à des études suivies sur l’encéphale, et il publiait en 1823 le premier travail original sur le Ramollissement du cerveau. Dès 1818, il fonda la doctrine à laquelle il donna le nom d’ Organicisme. « Le but de l’organicisme, dit-il, est de prouver qu’il n’existe pas, qu’il ne saurait exister de principe vital, de force vitale, de propriétés vitales indépendantes de la matière organisée, séparables de cette matière et pouvant exister sans elle, hors d’elle, surajoutés à elle et chargés d’accomplir les actes phénoménaux de la vie. 11 a pour but de démontrer que tous les actes que, par hypothèse, par conception intuitive de l’esprit, on a attribués à des propriétés vitales (Bichat), à un principe vital (Barthez), à des forces vitales (Chaussier) ne sont dus qu’à des
conditions organiques aidées de l’innervation; et qu’il est peu philosophique de les attribuer à des êtres indépendants de la matière organique (1)».
Pour Rostan, les fonctions ne sont qu’une conséquence d’une disposition organique. 11 n’admettait donc pas l’expression de propriétés vitales, mais il désignait tous les phénomènes de la vie sous le nom de propriétés organiques (S). Il admettait que toute force émane du cerveau et que, pour le médecin, il n’y a dans l’homme que des organes et des fonctions131.
Il résumait l’organicisme dans les propositions suivantes :
« 1“ Médicalement, pathologiquement, il n’existe dans l’homme que des organes et des fonctions;
« 2° Les fonctions ne sont que les organes en exercice, elles ne sont que des effets;
« 3° Les organes, dans certaines conditions de forme, de volume, de consistance, de couleur, de texture, de composition intime, etc., sont dans l’état normal et exercent des fonctions normales : c’est l’état
« 4° Les organes, dans d’autres conditions de forme, de volume, de-consistance, de couleur, de texture, de composition, etc. , sont dans l’état anormal et exercent des fonctions anormales : c’est l’état de maladie.
«Organes sains, fonctions saines; organes malades, fonctions malades : voilà la base de la médecine;
« 5° Mais les organes peuvent être malades de beaucoup de manières.
«La nature des maladies est très variée;, il existe des maladies simples, des maladies spéciales, des maladies spécifiques;
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« 6° Les fluides, qui sont ou des effets d’organes, ou des éléments d’organes, peuvent être malades.
« Ils peuvent l’être primitivement ou secondairement;
« 7° Tous les organes peuvent être primitivement malades;
« 8° Enfin, la différence des forces dans les individus a paru jouer un si grand rôle dans les maladies, et influencer à un tel point leur thérapeutique, que nous avons cru devoir en faire une proposition à part, et les considérer comme dépendantes de la disposition de l’organisme et du système nerveux;
« Il est inutile d’ajouter que de tout ce qui précède on doit conclure que le traitement des maladies doit être infiniment varié »
Entre Rostan et Broussais, il y avait des différences assez tranchées.
Pas de propriétés vitales 12).
Les organes peuvent être malades de beaucoup de manières.
Tous les organes peuvent être primi-
II existe des maladies spéciales et des maladies spécifiques.
Les fluides peuvent être malades et même primitivement.
H y a force et faiblesse.
Le traitement des maladies doit être
Propriétés vitales ; chimie vivante.
Il n’y a que de l’irritation.
L'estomac seul est susceptible d’être primitivement malade. Ce n’est que par exception qu’il l’est secondairement.
Ces maladies n’existent pas.
Non ; jamais.
Il n’y a qu'un surcroît de forces.
Le traitement est toujours débilitant.
Piorry, leur contemporain, exagéra la doctrine de Rostan. Pour lui, la maladie n’existait pas; il n’y avait que des organes malades.
{,) Rostan, De l'organicisme, 3* édit., i864 . bien différent du vitalisme métaphysique de
(î) Elles étaient admises par Bichat, Cabanis, et Récamier.
Pinel, Chaussier : c’était le vitalisme organique.
qu’il appelait des organopathies. Eu 1826, il avait complété et perfectionné la découverte d’Avenbrugger et avait inventé le Plessimétrisme. 11 ne marchait jamais dans son service hospitalier sans être muni de son petit plessimètre en ivoire et de ses crayons dermographiques. Toute la nomenclature médicale se ressentit de ses idées; tous les vieux noms furent changés : s’il en a forgé qui dureront, pour beaucoup d’autres, il a dépassé le but, et les Grecs eux-mêmes, à qui il a tout emprunté, éprouvent bien de la peine à se reconnaître dans ces néologismes barbares. Tous les jours on crée dans la science des mots nouveaux et, parmi ceux-là, il en est qui ne valent guère mieux que les mauvais de Piorry. Parmi tous ces néologismes, les uns passent, les autres restent, sans qu’on sache pourquoi. C’est affaire de chance ou de hasard, à moins qu’on ne croie que l’accueil sera mieux fait à quelques mots présentés séparément, qu’à une nomenclature tout entière. Chaussier a été plus heureux dans la nomenclature des muscles, basée sur leurs insertions. Piorry a été logique avec luimême : à des idées nouvelles il a cru qu’il fallait des noms nouveaux, une terminologie nouvelle. Piorry a voulu édifier sa Pathologie iatrigue avec des éléments exclusivement anatomiques : de là ses noso-organies.
La doctrine n’a pas survécu à son inventeur : néanmoins il en est parmi ses idées qui ressusciteront peut-être un jour.
11 y avait deux pondérateurs dans cette phalange médicale : c’étaient Cruveilhier et Andral. Le premier a conçu et exécuté une oeuvre immense, et son Traité d’anatomie pathologigue générale® et l 'Atlas d’anatomie pathologique qui le complète constituent le travail le plus considérable et le plus important que nous possédions et qui ne vieillit pas, malgré les progrès qu’a faits l’anatomie pathologique, grâce aux instruments et aux procédés que la physique et la chimie emploient pour les recherches anatomiques. Cruveilhier fut l’un des plus remar-
ÉVOLUTION
quables représentants de la grande école médicale du commencement du xix‘ siècle. Si Bichat avait démontré que les lésions de chaque tissu offrent des caractères semblables, des résultats identiques; s’il avait indiqué des horizons nouveaux pour les observateurs, Cruveilhier continua Bichat. En 1816, il avait écrit un Essai sur l'anatomie pathologique en général; en 1821, il avait commencé la publication d’une Médecine pratique éclairée par l’anatomie et la physiologie pathologiques. Dès 1 8 2 5 , il écrivait qu’il fallait diriger les recherches vers l’anatomie de texture, et c’est à la Salpêtrière, côte à côte avec Rostan, qu’il rassembla les premiers matériaux de son Traité d’anatomie pathologique et de son Atlas, rédigés sans idées préconçues, car, disait-il, «les systèmes passent, les faits demeurent». C’est ce qui explique pourquoi l’œuvre de Cruveilhier ne vieillit pas.
Andral voulut porter ses investigations plus loin que dans l’étude des solides. Il poussa ses recherches jusque dans les liquides de l’économie et, avec Gavarret, il commença ses travaux sur les modifications de proportion de quelques principes du sang (i84o), sur la composition du sang de quelques animaux domestiques dans l’état de santé et dans l’état de maladie (1842)- H créa l’hématologie pathologique. Mais il avait été précédé dans cette voie par Denis (de Commercy), qui, en i83o, avait publié un important travail sur les applications de la chimie à l’étude du sang, et par Lecanu, qui, en 1837, avait soutenu une thèse sur les Etudes chimiques du sang humain. Le microscope avait fait son œuvre et avait transformé l’humorisme ancien. Avec Andral et Gavarret il ne s’agit plus de crudité, de coction, de métastase des humeurs; on compta les globules du sang, les hématies ou globules rouges, les leucocytes ou globules blancs. Le sang eut ses maladies, ses noso-hémies, comme les os, les muscles, etc., selon que le nombre des globules était augmenté ou diminué, selon qu’il y avait altération dans la composition du sang, par l’augmentation ou la diminution de la fibrine, par l’augmentation ou la diminution de l’albumine, par la présence d’agents toxiques. Becquerel et