‹ Centenaire de la Faculté de médecine de ParisChapitre 114 sur 146 · LA · texte numérisé non relu

LA

Rodier poursuivirent ces Recherches sur la composition du sany dans l'étal de maladie (1 844)-,

Charles Robin, qui s’était familiarisé de bonne heure avec l’emploi du microscope, avait apporté sa contribution dans ses Leçons sur les humeurs normales et morbides du corps de l'homme (1867). Rayer, dans son Traité des maladies des reins et des altérations de la sécrétion urinaire, avait, dès 1.83g, appelé l’attention du monde médical de ce côté, et Recquerel avait publié, en i84i, la Séméiotit/ue des urines.

Cet humorisme est bien différent de l’humorisme ancien, qui reposait sur des conceptions métaphysiques ou scolastiques. On a cherché l’altération pathogénique; le microscope, le spectroscope, la physique, la chimie sont venus prêter leurs secours et ont permis ainsi de préciser la nature même des altérations, par la connaissance approfondie de la composition de nos humeurs, sang, bile, urine, lymphe, etc.

Si Corvisart ne fit pas école, il ne contribua pas peu à l’avancement de la science médicale, non seulement comme clinicien, mais encore comme savant. «Nous ne savions, disait de lui Dupuytren w, ce qu’il fallait le plus admirer en lui, du praticien ou du professeur : praticien, il possédait à un haut degré une réunion rare de connaissances en anatomie, en physiologie, en thérapeutique, en matière médicale, et surtout en médecine et en chirurgie ...» Mettant à profit La découverte dAvenbrugger pour la percussion des organes, Corvisart put ainsi pousser plus avant l’étude des maladies du cœur. Corvisart considérait les querelles des solidistes et des humoristes comme des discussions stériles, théories dans lesquelles il ne voyait guère que des transpositions ou des abus de mots. Corvisart était anatomo-pathologiste.

Si Andral , Rostan , Rayer, etc. , admettaient avec Broussais la non-

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essentialité des fièvres, Laënnec et Chomel demeuraient les partisans de Pinel. Chomel, dans son Traité des fièvres et des maladies pestilentielles, publié en 1821, disait que « dans l’état actuel de la science, on doit admettre des fièvres idiopathiques (autrement dites essentielles), c’est-à-dire des affections caractérisées par une marche aiguë et par un trouble général des fonctions, indépendantes de toute affection locale primitive, et ne laissant après la mort, dans les organes, aucune altération à laquelle on puisse attribuer les phénomènes qui ont lieu pendant la vie11'.». Mais dans ses Leçons sur la fièvre typhoïde, en i834, Chomel modifia son opinion de 1821.

A côté de ces maîtres était Trousseau, qui n’était ni solidiste, ni humoriste, ni vitaliste, ni organicien, mais qui était tout cela à la fois. Il était trop encyclopédiste pour s’attacher exclusivement à un système; il prenait son bien là où il le trouvait, et, dans deux conférences faites le 18 et le 2 5 mai 1862, à l’Association polytechnique, il se déclara hautement empirique, donnant à ce mot son véritable sens, c’est-à-dire se guidant seulement par l’expérience, s’éloignant complètement des dogmatistes qui, selon lui, changèrent à chaque période, furent successivement solidistes, humoristes, naturistes, éclectiques. Trousseau fit de l’expérimentation thérapeutique, il se laissait souvent aller au hasard de sa brillante imagination, et il avait, comme professeur, un grand ascendant sur ses auditeurs. Son panégyriste, Béclard, l’a véritablement peint dans les lignes suivantes :

« Transmettre ses impressions par la parole, telle était la véritable mission de M. Trousseau. Le plus vif attrait de ses leçons, c’était bien moins sa parole sonore, claire, toujours élégante, que la manière dont il Voyait les choses, le tour qu’il donnait à ses idées, la façon dont il les exposait. Improvisateur plein de fécondité, il s’abandonne, il se prodigue, il dépense sans compter, et ce n’est pas ce qui lui avait le plus coûté qu’on aimait le mieux à entendre. Il prend à son gré les

Chomel, Traité des fièvres et des maladies pestilentielles, p. 17.

tons les plus divers avec une rare souplesse; tous les dons de sa riche nature sont ici à leur place et doublent de valeur. Ses descriptions sont des peintures saisissantes, et sous son riche pinceau, les nuances du coloris, qui sont les grâces de la parole, n'enlèvent rien à la force de la pensée . . .

« N’oubliant pas que le professeur a mieux à faire qu’à donner sa mesure, et qu’il doit instruire avant tout, M. Trousseau prenait de préférence ses points de comparaison dans l’expérience de tous les jours. Habile à mouler sa phrase sur les contours de la réalité, il recherchait souvent l’expression familière, et ne reculait pas au besoin devant la familiarité de l’image. Passé maître dans l’art de placer des touches brillantes, il excellait à surprendre et à réveiller l’attention. Son geste saccadé, la manière, trop accentuée pour les oreilles délicates, dont il soulignait parfois ses mots, étaient ici plutôt des mérites que des défauts et gravaient profondément les choses dans l’esprit O. »

L’esprit d’investigation scientifique ne s’arrêta pas là. On ne se contenta pas de constater les lésions des solides , les altérations des liquides. On poursuivit l’étude des lésions jusque dans la trame même des tissus : de là est née l’histologie , qui , avec Charles Robin , Laboulbène , Cornil, Ranvier, Malassez, Mathias Duvàl à Paris, Morel à Nancy, a permis de résoudre bien des problèmes jusqu’alors soupçonnés ou inconnus.

Mais il y avait encore un pas à franchir pour connaître la cause première de la lésion, et le microscope a fait découvrir le microbe pathogène et a créé la bactériologie. Pasteur est le chef de cette école, qui tient aujourd’hui le premier rang dans la science médicale. La bactériologie est la maîtresse souveraine. Bacilles ou microbes, ils s’appellent légion : c’est tout un monde malfaisant d’êtres microscopiques,

r) Béclard, Éloge de Trousseau (Académie de médecine, 1,870).

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se mangeant les uns les autres, en guerre perpétuelle entre eux, se jetant sur les hommes, les animaux, les végétaux, empoisonnant l’air que nous respirons, nos aliments, nos boissons, nos humeurs, notre sang; se logeant partout pour y exercer leurs ravages, dans notre cerveau pour troubler ses fonctions, dans nos poumons pour les creuser, dans nos intestins pour les détériorer.

Les chimistes sont venus, qui ont émis la singulière prétention de fonder une doctrine, le Chimisme moderne, bien différent de la chimiatrie du moyen âge, produit de la science arabe, fille de la magie, de la Kabbale, de l’astrologie. Paracelse peut être considéré comme le véritable fondateur de la chimiatrie : il a vigoureusement combattu l’humorisme d’Hippocrate et de Galien, il a mis le pied sur la tradition; il a attribué la plupart des maladies à la combustion du soufre, à l’effervescence des sels, etc. , croyant que tous les métaux introduits dans les humeurs s’échappent, les uns par la peau, les autres par le nez, par les yeux, par l’anus, par l’oreille, etc. Paracelse, avec sa thérapeutique composée d’agents chimiques, avait fait école : on peut le traiter d’illuminé, mais ce fut un illuminé de génie. Le système de Paracelse s’est transformé avec Van Helmont, qui imaginales ferments, leur attribuant, ainsi qu’à l’acidité ou à l’alcalinité des humeurs, un rôle des plus importants dans la production des maladies. De Le Boe (Sylvius) avait repris la théorie des ferments de Van Helmont et n’admettait pas que le moindre changement pût avoir lieu dans les humeurs, sans la fermentation. La vie elle-même était le résultat d’une fermentation de la bile et de la lymphe unies au sang. Il admettait même dans la bile l’existence d’un alcali, d’une huile et d’un acide qui, par fermentation, produisaient la chaleur et donnaient au sang une puissante activité. Il était sur le chemin de la théorie de Lavoisier.

Aujourd’hui cette doctrine des ferments semble reparaître et il y a des maladies qu’on appelle zymotiques : mais la cause de la fermentation n’est plus la même.

Lavoisier ouvrit une voie nouvelle ; il expliqua la respiration , la production de la chaleur animale, la nutrition moléculaire et, avec lui, la chimie entra définitivement dans le domaine de la médecine.

L’humorisme ancien fut scientifiquement modifié. Tous les liquides de l’organisme furent étudiés, analysés, dosés. De ce que les chimistes avaient fixé les doses exactes de la composition des liquides de l’économie, ils voulurent provoquer une nouvelle classification des maladies d’après les altérations de ces liquides : on eut les nosohémies pléthoriques, hyphémiques, chlorotiques, leucocythémiques, analhumiques, les inopexies, etc. Resterait à savoir si les altérations des humeurs précèdent ou occasionnent les altérations des solides, ou bien si ce sont les altérations des solides qui préexistent aux altérations des humeurs.

Mais de ce que les chimistes ont analysé et dosé nos humeurs, s’ensuit-il que la médecine doive être chimique? La chimie est venue en aide à la médecine; c’est beaucoup, mais ce n’est pas tout. Habitués à opérer dans des vases inertes, les chimistes ont considéré notre estomac comme une cornue. Il est une chose qu’ils ont omise, la principale, c’est ce principe insaisissable qu’on appelle la vie et qui déjoue bien des combinaisons. Qu’ils mêlent dans une éprouvette deux volumes d’hydrogène et un d’oxygène, ils attendront bien des jours avant de voir la moindre combinaison : il faut l’étincelle électrique — notre vie, à nous — pour faire de l’eau. Les médicaments fournis par la chimie n’agissent qu’autant qu’ils sont assimilables et assimilés. La chimie, comme la bactériologie, ne constitue pas la médecine : ce sont ses auxiliaires.

Malgai gne avait dit aux chimistes avec son éloquence ordinaire, en répondant à Poggiale : « La chimie est là science de la composition et de la décomposition du corps; je lui accorde donc quelle arrivera à faire de 1 albumine, de la fibrine, du sang, de la matière cérébrale, etc. Est-ce là tout? Mais, messieurs, ce sont là les éléments de nos tissus, la matière première, si vous voulez. Il faut maintenant les tisser, et

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ce n’est plus l'affaire de la chimie; il faudra s’adresser à une science toute nouvelle, dont le nom n’est pas même inventé; le tisserand devra prendre la place du chimiste. Eh bien! l’avenir est grand, j’accorde que vous trouverez ce tisserand; vous n’en serez pas plus avancés. Car je vous livre, moi, l'albumine, la fibrine, les tissus, les organes; voilà sur cette table l’organisation achevée, voilà le cadavre. A quelle science physique ou chimique allez-vous faire appel pour lui donner la vie, pour lui dire : Ressuscite et lève-toi ! W- »

Cependant il revient une part considérable aux chimistes dans la thérapeutique moderne. Il y a cent ans la thérapeutique était pauvre; aujourd’hui elle est d’une richesse étonnante, qui s’accroît chaque jour depuis la découverte des alcaloïdes et des substances fournies par la chimie organique. Le chimisme abandonné à lui-même serait un non-sens thérapeutique. La chimie doit aider, éclairer la médecine, mais non chercher à la devancer ou à la supplanter.

La chimie avait rendu un autre service important, en étudiant les phénomènes chimiques qui s’accomplissent pendant la digestion, et Leuret etLassaigne avaient publié, en 1825, leurs Recherches physiologiques et chimiques pour servir à l’histoire de la digestion. Si, en Allemagne, Tiedemann et Gmelin fils avaient continué ces recherches, si William Beaumont, en Amérique, avait fait des études expérimentales sur le suc gastrique de son Canadien, de 1825 à i833, Blondlot, de Nancy, publiait, en i843, son Traité analytique de la digestion; Sandras et Bouchardat de leur côté, Mialhe d’un autre, étudiaient la digestion des matières féculentes et sucrées et leur rôle dans la nutrition ( 1 845 ) , et Claude Bernard, dans sa thèse de doctorat ( 1 843) et dans d’autres travaux de physiologie expérimentale, avait établi le véritable rôle du suc gastriqué dans la nutrition1-’.

Aujourd’hui l’évolution se fait; la médecine s’est transformée : la bactériologie pathogène règne en souveraine, et quand on à passé en

revue les modifications que la science médicale a subies, non depuis des siècles, mais depuis cent ans seulement, on peut se demander, sans oser répondre, si la bactériologie est le dernier terme de son évolution. Pour nous, la médecine a besoin de l’ensemble de toutes ces forces, de toutes les sciences réunies, sans exclusivisme, pour arriver à la période scientifique, et elle n’a pas encore dit son dernier mot.

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