HYGIÈNE
L’hygiène a marché comme toutes les autres branches des sciences médicales, après être restée stationnaire jusqu’à ces trente dernières années. Lors de l’organisation de l’École de santé, il n’existait pas de livre exclusivement consacré à l’hygiène : on ne possédait que des mémoires dont beaucoup avaient été provoqués par la Société royale de médecine, et le professeur Hallé suivait exactement le plan qui avait été rédigé par Fourcroy et Chaussier(1> en 1794- La matière de l’hygiène était divisée en circuinfusa, en applicata, eningesta,en excreta, en acta et en percepta: on y ajouta les genitalia. Puis on s’occupait de l’homme en tant qu’individu et en tant que membre de la société; c’étaient l’hygiène privée et l’hygiène publique. Bertin, successeur de Hallé, suivit ce programme sans le modifier; mais on ne tarda pas à le trouver insuffisant. Tourtelle, le premier, écrivit en 1 8o5 des Éléments d’hygiène , qui se ressentaient de la classification nosologique de Pinel. En 1822, Rostan publia un Cours élémentaire d'Iiygiène, qui était l’application de l’organicisme à l’hygiène. En 1827, Londe fit paraître les Nouveaux éléments d’hygiène, qui reflétaient l’esprit du temps, les doctrines de Gall, de Broussais. Il suivait comme Rostan 1 ordre anatomique des fonctions, et décrivait l’hygiène des organes de relation et l’hygiène des organes de la vie végétative. Il considérait I hygiène comme la science qui a pour objet de diriger les organes dans l’exercice de leurs fonctions.
(1) Voir I" partie, ch. m, p. 39.
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Mais, entre temps, Michel Lévy faisait paraître en 1 844 un Traité d'hygiène publir/ue et privée qui, dit Rochard111, marqua une étape dans l’évolution de l’hygiène, mais qui , s’il fut de son temps , n’est plus du nôtre. Il a eu cinq éditions du vivant de l’auteur et une sixième édition posthume, en 1879. Michel Lévy a déduit son plan de celui de Hallé modifié et remanié. Sa définition de l’hygiène, qui, dit-il, « est l’art de conserver la santé », est une pétition de principe et est loin de satisfaire la logique. Après avoir étudié les modificateurs individuels dans la partie qui constitue l’hygiène privée, il traite longuement, et mieux qu’on ne l’avait fait jusqu’alors, l’hygiène publique : c’était un progrès immense, mais ce ne fut, pour ainsi dire, qu’un premier jalon.
Chargé en i85î de remplacer le professeur Royer-Collard dans la chaire d’hygiène de la Faculté, Louis Fleury répéta, après son prédécesseur, que des matériaux nombreux étaient épars, et il tenta de les rassembler. Il considéra l’hygiène comme « un art qui se propose, au moyen des modificateurs cosmiques et individuels, de maintenir, de placer ou de rétablir l’homme sain ou malade, isolé ou réuni en société, dans les conditions les plus favorables au développement régulier de son organisation physique, morale et intellectuelle131 ».
Fleury s’inspira de la doctrine positiviste d’Auguste Comte. Son livre, que des circonstances particulières ne lui permirent de terminer qu’en 1872 , vingt ans après l’apparition du premier volume, réalisa en partie le plan indiqué par Royer-Collard.
Andral, qui avait occupé pendant deux ans la chaire d’hygiène de laFaculté,de 1828 a i83o, avait défini l’hygiène « l’étude de la connaissance des causes de la maladie » . Bouchardat, qui accepta ce principe, le mit en pratique dans son enseignement et écrivit un Traité d'hygiène en 1882, qui fut la reproduction de son enseignement à la Faculté. Ses connaissances dans les sciences physico-chimiques lui avaient singulièrement facilité sa tâche. Claude Bernard avait écrit que
.<’> Encyclopédie d'hygiène, préface, p. 5. — Fleur)', Cours d'hygiène, t. I", p. 7.
l’hygiène n’est que la physiologie appliquée : c’était trop singulariser une science qui a des racines plus profondes. Toutefois Bouchardat n’oublia pas que la physique et la physiologie doivent s unir pour étudier les modificateurs hygiéniques. La connaissance des causes conduira nécessairement à prévenir les maladies (1). Mais toute 1 hygiène n’est pas là. L’homme n’est pas seulement un individu, il est un membre de la société, et une science nouvelle, la sociologie, a des droits imprescriptibles à faire valoir. Pour nous, nous définirions l’hygiène «l’application des sciences physico-chimiques, biologiques et sociologiques à la conservation de la santé » , définition large qui s’étend à l’homme individuellement et dans l’état de société, et qui comprend par conséquent l’extension de l’hygiène aux grands problèmes sociaux, à la démographie, à l’épidémiologie, à l’hygiène urbaine, à l’hygiène rurale, à l’hygiène industrielle, à l’hygiène hospitalière, à l’hygiène militaire et navale, à l’hygiène internationale et administrative. Nous ne ferons qu’indiquer les efforts tentés par Lacassagne, Fonssagrives, Rochard, Arnould, Vemois, Tardieu pour s’engager dans cette voie, qui est celle suivie actuellement par le professeur Proust. Rochard l’a si bien compris qu’il a fait appel à toutes les compétences pour publier l’Encyclopédie d'hygiène®, qui est une oeuvre digne de couronner notre xix“ siècle.
Si l’hygiène protège l’individu, elle doit aussi protéger la société. A la fin du xvnie siècle, on avait fondé la Société royale de médecine, qui devait établir une correspondance entre les médecins de Paris et ceux de la province pour les questions relatives aux maladies contagieuses, aux épizooties, et le nom de Vicq-d’Azyr a droit d’être rappelé à la mémoire de la postérité®. Si l’hygiène sociale est restée lettre morte depuis 1792, elleareparu en 1 848 parla création du Comité consultatif d hygiène publique, puis successivement par la création des Conseils d’hygiène, des Commissions d’hygiène, par la nomina-
“> Bouchardat, Rapport sur les progrès de l'hygiène; >867, in-4". — ra 3 vol. in-8". Paris, Corlieu, L'ancienne Facalté de médecine de Paris ; 1877, p. 317.
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tion de Médecins des épidémies, d’inspecteurs du travail des enfants dans les manufactures, d’inspecteurs des enfants du premier âge, de Commissions des logements insalubres, de Médecins des dispensaires de salubrité, d’un Laboratoire municipal, d’inspecteurs des viandes de boucheries, etc. La prescription de cordons sanitaires, de lazarets, de quarantaines, constitue une garantie de protection pour l’hygiène internationale. Une innovation qui ne date que de quelques années, la désinfection des appartements et des mobiliers, après les décès par maladies contagieuses, est venue compléter l’œuvre des hygiénistes, sans parier des congrès ou des journaux d’hygiène qui répandent et vulgarisent tous nos moyens de prophylaxie.
La chimie, la physique et le microscope ont puissamment contribué aux progrès de l’hygiène. On disait que l’eau était malsaine; les sens nous révélaient quelle était trouble, quelle avait une mauvaise odeur; c’était tout. Les sciences physico-chimiques ont découvert la cause de son impureté. On disait que l’air était malsain, qu’il était empesté par des miasmes; l’analyse chimique y a découvert des gaz délétères, le microscope y a démontré la présence de microbes. On constatait que les grands travaux de terrassement étaient très pernicieux pour les ouvriers; on savait que la construction du château de Versailles avait coûté la vie à des milliers d’ouvriers : le microscope ayant démontré la présence de bacilles , on peut aujourd’hui prévenir ces accidents et ces malheurs. L’hygiène peut revendiquer l’antisepsie médicale et chirurgicale, et le nom de Pasteur peut être inscrit parmi ceux qui ont rendu les plus grands services à l’humanité.