ÉTABLISSEMENT DE TROIS ÉCOLES DE SANTÉ. — ÉLÈVES DE LA PATRIE
La vieille Faculté de médecine se mourait : elle n’avait pas reçu de docteurs depuis 1785, pas de licenciés depuis le i3 septembre 1790. Un décret de l’Assemblée législative, en date du 18 août 1792, avait supprimé toutes les corporations enseignantes. Après avoir démoli, il fallut reconstruire, et le travail rédigé par la Société de médecine en 1790, sous le titre de Nouveau plan pour la constitution de la médecine en France (l), fut grandement mis à contribution pour la rédaction du nouveau plan d’études médicales.
A la suite d’un long rapport de Fourcroy1"1, fait à la Convention, au nom des Comités de salut public et d’instruction publique, le 7 frimaire an ni (27 novembre 1794), elle résolut d’établir à Paris une Ecole centrale de santé. Fourcroy faisait sentir la nécessité d’un recrutement immédiat de médecins pour le service de santé des armées; il démontrait que le moyen de former des médecins manquait presque
entièrement dans les différentes parties de la République, «que l’empirisme meurtrier et l’audacieuse ignorance tendaient de toutes parts des pièges à la douleur crédule,. . . que, depuis cinq ans, l’art le plus difficile n’avait plus de maîtres, et que les écoles qui en conservaient le dépôt étaient fermées ».
Ayant démontré tout ce que l’organisation ancienne avait de défectueux, il conclut que la nécessité et l’utilité d’une école de santé ne pouvaient plus être un problème pour des hommes accoutumés à désirer et à faire le bien de leur pays. « Fournir des officiers de santé à nos armées, disait Fourcroy, employer les grands talents que la République possède dans son sein et qui languissent faute d’occasions et de moyens de les utiliser; conserver le dépôt des connaissances utiles, qui menaçait de périr par l’inaction à laquelle on les avait réduites; détourner de dessus les citoyens les dangers du charlatanisme et de l’impéritie; perfectionner des sciences de première nécessité, qui ont tant contribué à la gloire de la F rance ; faire un nouvel appel au génie , en lui ouvrant une nouvelle carrière ; offrir encore, au milieu des difficultés qui nous pressent et des décombres dont on nous a entourés , le spectacle des immenses ressources d’un peuple ingénieux, en rétablissant, par une institution digne de la République française, un enseignement supérieur à tout ce qu’on connaît en ce genre en Europe; . faire voir que le mouvement révolutionnaire , dirigé par des législateurs habiles, fait tirer du sein même des ruines dues à sa rapidité les matériaux des plus grands et des plus solides édifices pour la prospérité publique ; tels sont les motifs de l’établissement que les Comités de salut public et d’instruction publique vous proposent de former. »
Quels étaient les moyens d’exécution que proposait Fourcroy? D’abord les bâtiments étaient tout indiqués : c’était l’ancienne Académie de chirurgie, qui avait un amphithéâtre spacieux, des salles assez vastes pour les livres, les collections, les pièces anatomiques. L’ancien couvent des Cordeliers pouvait fournir des salles pour les exercices pratiques d’anatomie, de physique, de chimie, de médecine opératoire.
Mais, disait Fourcroy, «il ne suffit pas de donner des leçons et de faire des cours publics sur toutes les- branches de la science de la nature; le défaut de l’ancienne méthode, outre quelle n’embrassait pas cet ensemble indispensable pour un enseignement complet, c’est qu’on se bornait en quelque sorte à des paroles pour les élèves; la leçon finie, l’objet n’en était plus retracé sous les yeux; il s’évanouissait promptement de leur mémoire. Dans l’École centrale de santé, comme dans celle des travaux publics, la pratique, la manipulation seront jointes aux préceptes théoriques. Les élèves seront exercés aux expériences chimiques, aux dissections anatomiques, aux opérations chirurgicales, aux appareils. Peu lire, beaucoup voir et beaucoup faire, telle sera la base du nouvel enseignement que les Comités vous proposent de décréter. Ce qui a manqué jusqu’ici aux écoles de médecine, la pratique même de l’art, l’observation au lit des malades, deviendra une des principales parties de cet enseignement. Trois hospices, celui de l’Humanité pour les maladies externes, celui de l’Unité pour les maladies internes, et celui de l’École même pour les cas rares et compliqués, offriront aux élèves, une fois instruits dans les connaissances de la théorie, la partie la plus immédiatement utile de leur apprentissage, le complément de toutes les autres, celle sans laquelle elle ne serait que la source de spéculations ingénieuses, mais presque toujours inutiles pour l’humanité.
« Douze professeurs seront nécessaires pour la totalité des cours et démonstrations comprises dans le projet d’enseignement. Il faut prendre ces professeurs parmi les citoyens les plus éclairés dans chacune des sciences qui doivent être enseignées; il faut que le choix des hommes placés à la tête de cette École puisse prouver à l’Europe que la Révolution française n’a pas anéanti lés lumières et les grands talents. Douze adjoints partageront le travail des professeurs et dirigeront les élèves dans la pratique des expériences et des opérations qui servent de base aux connaissances dont on vient de présenter le tableau.
« L’intention que vous avez manifestée de raviver les sciences utiles et de favoriser leurs progrès exige que les professeurs et leurs adjoints, chargés de donner aux élèves les leçons de la théorie et .de l’expérience , soient uniquement attachés à ces fonctions, et qu’aucune autre occupation particulière ne puisse les en détourner. Il faut donc que leurs salaires suffisent à leurs besoins et qu’ils ne soient pas obligés de chercher dans des travaux accessoires le moyen de compléter leur subsistance. Des hommes qui ont consacré vingt ans de leur vie à létude pour acquérir des connaissances profondes et devenir capables de les transmettre à d’autres doivent être traités par la patrie qui les emploie, de manière à ne pas être tourmentés par l’inquiétude domestique, et à puiser dans l’exercice de leurs talents utiles les ressources suffisantes pour soutenir leur existence et celle de leurs familles. La justice républicaine doit réparer tous les torts que le despotisme a eus envers les talents, en arrachant à la misère qui les accable des hommes qui ont consacré quarante ans de leurs veilles à la culture et à l’enseignement des sciences. »
Fourcroy proposa de faire cesser la séparation qui avait toujours existé entre les médecins et les chirurgiens. « La médecine et la chirurgie, disait-il, sont deux branches de la même science; les étudier séparément, c’est abandonner la théorie au délire de l’imagination, et la pratique à la routine toujours aveugle; les réunir et les confondre, c’est les éclairer mutuellement et favoriser leurs progrès Ceux des élèves qui préféreront la pratique des opérations se livreront plus particulièrement à cette partie de l’art de guérir : il n’y aura plus de distinction ridicule entre deux arts à qui la nature commande d’être inséparables. Les citoyens trouveront dorénavant toutes les lumières réunies dans les officiers de santé, et des querelles trop longtemps scandaleuses seront à jamais éteintes. »
Quant au recrutement des élèves, Fourcroy proposa de faire venir à Paris un élève de chaque district, sous certaines conditions d’instruction, de civisme et de moralité. Ces élèves recevraient un traitement fixe et seraient appelés Élèves de la Patrie.
ORGANISATION
A la suite de ce rapport, la Convention nationale promulgua, le i4 frimaire an m (4 décembre 1794), le décret suivant :
Article 1". Il sera établi une École de santé à Paris, à Montpellier et à Strasbourg; ces trois Écoles seront destinées à former les officiers de santé pour le service des hôpitaux, et spécialement pour le service des hôpitaux militaires et de marine.
Art. 2. Les bâtiments destinés jusqu’ici aux Écoles de médecine et de chirurgie dans les communes de Montpellier et de Strasbourg seront consacrés à ces écoles; celle de Paris sera placée dans le local de la ci-devant Académie de chirurgie, auquel on réunira le ci-devant couvent des Cordeliers.
Art. 3. On y enseignera aux élèves l’organisation et la physique de l’homme, les signes et les caractères de ses maladies d’après l’observation, les moyens curatifs connus, les propriétés des plantes et des drogues usuelles, la chimie médicinale, les procédés des opérations, l’application des appareils et l’usage des instruments, enfin les devoirs publics des officiers de santé. Les cours sur cette partie de l’instruction seront ouverts au public en même temps qu'aux élèves dont il sera parlé ci-après.
Art. 4. Outre cette première partie de l’enseignement, les élèves pratiqueront les opérations anatomiques, chirurgicales et chimiques; ils observeront la nature des maladies au lit des malades et en suivront le traitement dans les hospices voisins des Écoles.
Art. 5. L’enseignement théorique et pratique sera donné par huit professeurs à Montpellier, six à Strasbourg et douze à Paris. Chacun de ces professeurs aura un adjoint pour que les leçons et les travaux relatifs à l’instruction et au perfectionnement de l’art de guérir ne puissent jamais être interrompus. Ces professeurs seront nommés par le Comité d’instruction publique, sur la présentation de la Commission de l’instruction publique.
Art. 6. Chacune des Écoles aura une bibliothèque, un cabinet d’anatomie, une suite d’instruments et d’appareils de chirurgie, iine collection d’histoire naturelle
cices pratiques des élèves dans les arts qui doivent assurer leurs succès. Le Comité d’instruction publique fera recueillir dans les différents dépôts nationaux- les matériaux nécessaires à ces collections. 11 y aura dans chaque École un directeur et un conservateur; celle de Paris aura déplus un bibliothécaire.
Art. 7. Les Écoles de santé de Paris, Montpellier et Strasbourg seront ouvertes dans le courant de pluviôse prochain. Les professeurs de ces Écoles et leurs adjoints s’occuperont sans relâche de perfectionner, par des recherches suivies, l’anatomie, la chirurgie, la chimie animale et, en général, toutes les sciences qui peuvent concourir à l’avancement de l’art de guérir.
sent décret seront partagés en trois classes, et suivront les différents degrés d’instruction relativement à leur avancement. Ceux qui, à quelque époque de leurs études
dans les hôpitaux et dans les armées seront employés à ce service par la Commission de santé qui en sera informée par les professeurs réunis de chaque École.
Art. 13. Les élèves recevront, par chaque année, un traitement égal à celui des élèves de l’École centrale des travaux publics; ce traitement ne durera que pendant trois ans. Ceux des élèves qui sortiront avant ce terme pour être employés au service des armées seront remplacés, pendant la durée de trois ans, par un pareil nombre pris suivant le mode déterminé dans les districts dont les élèves quitteront les Écoles.
Les élèves étaient partagés en trois classes. Ceux de la première classe devaient posséder des connaissances préliminaires théoriques et pratiques; ceux de la deuxième classe devaient posséder quelques connaissances thérapeutiques; ceux de la troisième classe devaient posséder quelques connaissances -superficielles (art. 10).
Les départements qui devaient fournir des élèves à l’École de Paris étaient les suivants : Ain , Aisne , Allier, Calvados , Charente , Charente- Inférieure, Cher, Corrèze, Corse, Côtes-du-Nord, Dordogne, Eure, Eure-et-Loir, Finistère, Ille-et-Vilaine, Indre, Indre-et-Loire, Jemmapes, Jura, Loire, Loir-et-Cher, Loire-Inférieure, Loiret, Maineet-Loire, Manche, Mayenne, Morbihan, Nord, Oise, Seine-et-Oise, Seine,. Seine-Inférieure, Seine-et-Marne, Deux-Sèvres, Somme, Vendée, Vienne, Haute-Vienne.
Des places étaient réservées aux élèves de la Patrie qui étaient placés avantles élèves libres. Leur nombre était de 3 oo pour Paris, i5opour Montpellier et îoo pour Strasbourg. Leur traitement (art. i3) était alloué pendant trois ans et fixé, par un décret du 2 5 ventôse an m (i5 mars 1790), à i,5oo francs. Ce traitement fut, quelques mois après, porté à 1,800 francs (11 septembre 1795).
Cette institution ne dura que trois ans. On songea une Ecole pratique.
alors à former
ORGANISATION