CHAIRE DE PHYSIOLOGIE
L’anatomie et la physiologie ne constituaient d’abord qu’une chaire dont le programme était bien vague. « Après avoir démontré, disait-il, la position, la forme, la structure d’une partie, on en examinera l’action, on en recherchera l’usage; on fera connaître les variétés quelle peut présenter dans les différents individus. »
Chaussier fut nommé à la chaire de physiologie. Il était docteur de l’ancienne Faculté de Besançon et exerçait la médecine à Dijon, où il faisait un cours d’anatomie. C’est là qu’il a jeté les bases de la nomenclature méthodique des muscles, nomenclature dont une partie est conservée. Il avait été appelé à Paris par Fourcroy pour s’entendre avec lui sur le projet d’organisation de l’enseignement médical, et c’est peu après qu’il fut nommé professeur à l’École de santé de Paris. Les travaux de Chaussier sur la physiologie étaient nombreux, mais épars, et il avait une grande réputation comme savant et comme praticien. Il avait la diction facile, l’esprit original et le langage un peu trivial. Lors de la dissolution de la Faculté de médecine, le 21 novembre 1822, Chaussier fut mis à la retraite et nommé professeur honoraire. II en fut très affecté, eut une première attaque d’hémiplégie et succomba le 19 juin 1828, âgé de 82 ans.
Le 2 février 1823, la Faculté de médecine fut réorganisée. Des chaires furent dédoublées et il en fut créé de nouvelles. Duméril, qui avait été nommé professeur d’anatomie en 1801, fut appelé, par per-
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mutation, à la chaire de physiologie, qui fut tout à fait séparée de la chaire d’anatomie. Duméril avait un savoir encyclopédique, ce qui était possible alors, et il s’était acquis une grande réputation comme naturaliste. On disait de lui, non sans une pointe de malice, qu’il passait pour un savant médecin aux yeux des naturalistes, et pour un savant naturaliste aux yeux des médecins. En réalité, il savait beaucoup de choses. A cette époque, la Physiologie de Richerand était l’ouvrage classique par excellence. Magendie avait fait paraître son Précis élémentaire de physiologie (1816-1817), et Adelon préparait son Traité de physiologie, dont la première édition parut en 1823. Magendie ouvrait une voie nouvelle à la physiologie et commençait ses travaux de physiologie expérimentale. Ce n’était pas à la Faculté qu’il fallait chercher des idées nouvelles, et Duméril enseignait ce que les autres découvraient. Il s’en tenait à la physiologie traditionnelle et rédigeait consciencieusement ses leçons dans des cahiers qui n’ont jamais été imprimés.
Le Gouvernement de juillet amena des réformes à la Faculté : il réagit contre les ordonnances de 1822 et de 1823, destitua les professeurs nommés par le décret du 2 février 1823, et rappela à l’enseignement ceux qui avaient été dépossédés de leur chaire le 2 1 novembre 1822. Des permutations eurent lieu, et Duméril passa de la chaire de physiologie à celle de pathologie interne.
Le concours avait été rétabli et la chaire de physiologie fut disputée par quatorze candidats. Le concours qui s’ouvrit le 3o avril 1 83 1 mit en présence Bérard aîné, Bouillaud, Bouvier, Piorry, Velpeau, Gerdy, Trousseau, Royer-Collard, Requin, Lepelletier, Guérin (de Mamers), Defermon, West et Sandras. De ces quatorze concurrents, neuf arrivèrent plus tard au professorat. Ce fut une lutte mémorable, si l’on en juge par les noms des candidats. Dupuytren fut le président de ce concours : les autres juges furent Orfila, Adelon, Cruveilhier, Desgenettes, Duméril, Moreau, Pelletan, pour la Faculté; et Itard, Ollivier et Rullier, pour l’Académie.
La lutte dura deux mois et le concours consista en épreuve écrite , épreuves orales et thèse.
La question écrite fut la suivante : Jusqu'à quel point la structure de nos organes peut-elle servir à expliquer leurs fonctions? Faire l’application des principes qu’on aura posés à l’application des fonctions de l’œil et à celle des fonctions de l’appareil digestif
Les questions orales, après vingt-quatre heures de préparation, furent ainsi conçues :
Analogies et différences des membres supérieurs et inférieurs, sous les rapports anatomique et physiologique (Piorry).
De l'absorption, de ses agents et de ses phénomènes (Lepelletier).
De l’innervation, de ses agents et de ses phénomènes (Sandras).
De la chaleur animale (Guérin).
Dtt degré de certitude des systèmes physiologiques actuels, déduite de leur comparaison avec ceux qui les ont précédés (Velpeau).
De la sécrétion considérée d'une manière générale dans ses organes, ses phénomènes, ses produits, ses usages (Defermon).
Exposer l’état de la science sur les usages de chacune des parties de l’encéphale, et s’appuyer principalement sur l’expérimentation et les lésions morbides (Bouillaud).
Exposer les progrès que l’anatomie a fait faire à la physiologie (Gerdy).
Du sens de l’ouïe et de son influence sur le développement des facultés orales et intellectuelles (Bouvier).
Déterminer les effets qui résultent tant du défaut congénital, que de la perte accidentelle de chacun des sens de l’homme, et dire de quelle manière chacun peut être suppléé (Wurtz)10.
De l’ordre dans lequel s’éteignent les fonctions dans les différents genres de mort (Trousseau).
Des sensations en général et des différences entre les sensations par cause externe et les sensations par cause interne (Bérard).
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Jusqu'à quel point les expériences pratiquées sur les animaux vivants et les résultats fournis par l’anatomie pathologique ont-ils éclairé la physiologie de l’homme? (Requin).
Les questions traitées après trois heures de préparation ont été les suivantes :
Fonctions des nerfs trifacial, J 'axial, pneumogastrique, glossopharyngien et spinal, considérées dans ce quelles peuvent avoir de commun entre elles et dans ce qui est propre à chacune d’elles (Piorry et Lepelletier).
Du grand sympathique et de ses usages ( Guérin et Defermon) .
De l’organe et du sens de l’odorat dans les animaux et dans l’homme (Velpeau et Bouillaud).
Des monstruosités (Gerdy et Bouvier).
Des organes glanduleux annexés à l’appareil digestif et de leurs fonctions (Trousseau et Bérard).
De la circulation de la mère à l’enfant et de la circulation du sang dans le fœtus (Sandras).
Des organes et du sens du tact et du toucher dans les animaux et dans l’homme (Requin).
Le sujet de thèse fut le même pour tous les candidats, qui eurent à faire une Dissertation sur les généralités de la physiologie, sur le plan et la méthode qu’il conviendrait de suivre dans l’enseignement de cette science.
Le 17 juin i83i, les épreuves étaient terminées et le président Dupuytren prononça l’allocution suivante : « Dans cette circonstance solennelle, une loi sévère n’accorde la parole au président du concours que pour faire connaître le choix du jury et elle ne lui permet aucune expression pour l’éloge, aucune pour le regret. Cette loi ne dut jamais paraître plus rigoureuse, car jamais, peut-être, un jury n’eut plus d’éloges à donner ou plus de regrets à témoigner. Cette loi jalouse est allée jusqu’à dicter les termes dans lesquels la proclamation du nouveau professeur devra être faite. Nous devons nous soumettre et nous nous soumettons, en effet, quoiqu’il puisse nous coûter de ne
pas louer hautement et publiquement les talents qui feront de ce concours une époque glorieuse dans la Faculté de Paris. Je déclare terminées les épreuves de ce concours. Le jury va se retirer et procéder au chois du nouveau professeur. Ce choix sera proclamé publiquement aussitôt qu’il aura été fait. »
On procéda au vote, qui donna les résultats suivants : 1" tour : Bouillaud, 4; Bérard, 3; Gerdy, 3;Velpeau, 1. 1 ‘tour: Bouillaud, 4, Bérard, 5; Gerdy, 2. 3' tour : Bérard , 6; Bouillaud, LL.
Un arrêté ministériel du 8 juillet i83i nomma Pierre-Honoré Bérard professeur de physiologie à la Faculté de Paris.
Bérard, généralement connu sous la dénomination de Bérard aîné, était chirurgien des hôpitaux et ne s’était guère occupé de physiologie. Doué d’une grande facilité d’assimilation, il s’était enfermé, quelque temps avant le concours, avec les Elementa physiologiœ de Haller, qu’il savait presque par cœur et avec les livres alors classiques de Richerand, de Magendie et d’Adelon, qu’il avait analysés, commentés, et c’est avec ce bagage d’emprunt qu’il monta dans sa chaire de professeur.
Toutefois il voulut justifier le choix de la Faculté, et il ouvrit son cours en 1 83 2 avec un rare succès. Haller avait combattu l’iatrochimie de Sylvius et l’animisme de Stahl; Bichat s’était élevé contre l’iatromécanisme et avait formulé le vitalisme physiologique. Ch. Bell, Flourens, Magendie ouvraient une voie nouvelle à la physiologie expérimentale. Bérard accepta cette dernière. Il ne fit pas d’expériences; sa sensibilité s’y opposait, mais il les jugeait et les contrôlait avec un grand sens. En i855, il eut une première attaque d’hémorragie cérébrale, dont il guérit. A partir de cette époque, ses idées et son caractère changèrent : les nouvelles découvertes sur les fonctions du suc pancréatique et la glycogénie l’amenèrent dans les laboratoires de l’École d’Alfort, et il mit autant d’ardeur à pratiquer les vivisections qu’il y avait mis auparavant de répugnance.
Bérard avait la parole facile, la diction pure et élégante, la voix
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douce et sympathique. Il avait quelquefois le mot piquant, mais il le disait sans aigreur.
Bérard entreprit de rédiger et de publier ses leçons, et il fit paraître son Cours de physiologie , de i848 à i85i, en quatre-vingt-dix leçons. Cet ouvrage est resté inachevé. Bérard avait publié de nombreux articles de physiologie dans le Dictionnaire en trente volumes.
Bérard est mort le 12 décembre i858, âgé de 61 ans.
Le 7 juillet 1859, Longet fut nommé, par décret signé de l’Empereur, professeur de physiologie, en remplacement de Bérard.
Longet n’appartenait ni à la Faculté ni aux hôpitaux et n’avait jamais concouru pour l’agrégation. C’était un homme de laboratoire. Comme ceux de Bérard, ses débuts avaient été très pénibles. Dès le commencement de ses études médicales, ses goûts le portèrent vers l’anatomie et la physiologie expérimentale, et c’est surtout sur le système nerveux qu’il dirigea ses recherches. Il avait été un disciple zélé de Magendie, et il s’était fait connaître pendant dix ans par des cours particuliers à l’École pratique. Il avait publié en 1 842 un Traité d’anatomie et de physiologie du système nerveux de l'homme et des animaux vertébrés. En i85o, il avait commencé la publication de son Traité de physiologie , dont la troisième édition parut en 1868. C’est une œuvre considérable.
« Le succès qu’il a eu dans la chaire de physiologie de la Faculté, dit Vulpian, il le devait principalement au soin consciencieux avec lequel il préparait ses cours. Il n’exposait jamais de faits nouveaux découverts par d’autres physiologistes, sans avoir vu par lui-même dans son laboratoire les expériences qui avaient établi ces faits. Et ces expériences, il les reproduisait lui-même, ou bien, lorsque cela était possible, il priait les expérimentateurs auxquels elles étaient dues, de venir les faire sous ses yeux : il pouvait ainsi en parler en connaissance de cause et déterminer leur portée exacte.
« Professeur clair, méthodique et ingénieux, il savait intéresser son auditoire en donnant un tour nouveau et saisissant à l’étude des
diverses fonctions du corps humain. Il excellait à réunir dans des tableaux synoptiques et à faire comprendre par d’habiles schémas les particularités les plus saillantes de la physiologie de tel ou tel appareil, de telle ou telle humeur. Et surtout il frappait l’esprit de ses auditeurs et gravait profondément ses démonstrations dans leur mémoire, en répétant dans cet amphithéâtre, habitué jusqu’alors à des leçons purement théoriques, les expériences les plus nettes, relatives aux diverses fonctions dont il s’occupait. Il eût voulu fonder à l’École de médecine de Paris un vaste laboratoire de recherches expérimentales. 11 savait que c’est là surtout que l’on peut susciter un mouvement considérable dans ce sens et soutenir la lutte contre les laboratoires étrangers1'*. »
Longet, dont la santé était mauvaise, est mort à Bordeaux, chez son ami le docteur Oré, le 20 avril 1871, à l’âge de 60 ans, sans avoir vu la réalisation de ses rêves.
Présenté en première ligne par la Faculté contre Gréhant, Jules Béclard fut nommé professeur de physiologie par arrêté ministériel du 1 5 mars 1872. Il était agrégé dans la section d’anatomie et de physiologie depuis 1 844 et avait déjà concouru pour la chaire d’anatomie en 1 8 4 6 et pour celle d’hygiène en 1 8 5 2 .
Béclard n’était pas , à proprement parler, un vivisecteur, quoiqu’il expérimentât beaucoup et avec une grande habileté, ce dont témoignent en particulier ses recherches expérimentales sur le travail musculaire, recherches qui ont été les premières au point de vue physiologique sur cette grande question de la transformation des forces. L’un de ses principaux titres comme professeur de physiologie, c’est d’avoir prêté son concours le plus actif à la création du laboratoire et de l’enseignement démonstratif à la Faculté de Paris. Il voyait que le Collège de France et Claude Bernard faisaient une rude concurrence à la Faculté : il ne voulut pas rester en arrière. Il avait un grand talent de
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vulgarisateur, il avait fait ses preuves en remplaçant, comme agrégé, Bérard et Longet. Son Traité de physiologie, arrivé à sa sixième édition (1870), le désignait tout naturellement comme le successeur de Longet. Il occupa pendant quinze ans sa chaire avec un succès qui ne s’est jamais démenti. Il est mort le 9 février 1887, à lage de 7 1 ans, ayant conservé toutes les apparences de la jeunesse.
Dans la séance du 21 juillet 1887, l’assemblée des professeurs a présenté en première ligne, à l’unanimité, Charles Richet, et en seconde ligne Reynier, agrégés. Un décret du 3 août nomma Richet professeur de physiologie. Docteur ès sciences et en médecine, Richet vit dans son laboratoire et pour son enseignement, qui est tout à fait expérimental, pratique et théorique. Ses recherches sur le suc gastrique (1877) comptent parmi les plus précieuses qui aient été faites depuis longtemps sur ce liquide (Ch. Robin). Il avait déjà publié des travaux importants sur la respiration de l’homme, sur la sensibilité, sur la physiologie des muscles et des nerfs, sur la dyspnée et la polypnée thermique, sur la chaleur animale, sur les réflexes psychiques, sur la toxicologie et la thérapeutique expérimentales, sur l’hématothérapie, etc. C’est la seule fois qu’on vit le père et le fils siéger en même temps à la Faculté, le père comme professeur de clinique chirurgicale, le fils comme professeur de physiologie.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
(haussier . 1795-1822 I Longet . 1859-1871
Duméril . 1 820-1 83o Béclard . 1872-1887
Bérard . i83i-i858 | Ch. Richet . 1887-....