CHAIRE D’HYGIÈNE
Les chaires d’hygiène et de physique médicale avaient été réunies dès l’organisation de l’École de santé. Halle, docteur-régent de l’ancienne Faculté de médecine, fut désigné pour la chaire d’hygiène111. Il avait fait partie de l’ancienne Société royale de médecine121 et s’était fait connaître par de nombreux mémoires d’hygiène présentés à cette Société. Il suivit le plan qui lui avait été tracé par le Comité d’instruction et l’agrandit considérablement. Partant de ce principe que tout peut être utile ou nuisible à l’homme, il pensait que l’hygiène doit tout embrasser et, après vingt-huit ans de travaux consciencieux, il est mort (1 1 février 1822) sans avoir pu réaliser tout le programme qu’il s’était tracé <3>.
La mort de Hallé fut vivement sentie par la Faculté, et le Gouvernement lui donna pour successeur Bertin, honnête praticien, attaché à la Cour et médecin des enfants de France. Bertin, présenté non par la Faculté, mais par le Conseil royal de l’Université, fut. nommé le 2 3 avril 1822 et il n’a laissé aucune trace sérieuse de son passage à la Faculté de Paris.
Au mois de novembre de la même année, à la séance de rentrée de la Faculté, le professeur Desgenettes eut à faire l’éloge de Hallé. Nommés en même temps , Hallé et Desgenettes étaient sympathiques à la j eu-
(1) Voir 3e partie, chap. xn. — (4) Corlieu, L’ancienne Facalté de médecine de Paris, p. 219. — (3) Voir 1" partie, chap. H, p. 39.
nesse des écoles; mais l’horizon était sombre, et un orage menaçait d’éclater. La fin du discours de DeSgenettes servit de prétexte à une scène indescriptible qui aboutit à la fermeture de la Faculté et à la mise en retraite d’une dizaine de professeurs (1).
A la réorganisation de la Faculté, en 182 3, la chaire d’hygiène fut rendue à Bertin, qui continua à l’occuper sans bruit jusqu’à sa mort qui arriva en 1827.
Mais un jeune médecin, formé à la clinique de l’hôpital de la Charité, venait de se révéler. Agrégé en 1824, à la suite d’un brillant concours, membre de l’Académie de médecine, à l’âge où l’on est encore sur les bancs, Andral fut choisi le 3 janvier 1828 pour remplacer Bertin. Il inaugura son cours le 2 1 avril et ses premières leçons ont été reproduites dans la Clinic/ue des hôpitaux PI. «L’idée qui prédomine dans l’esprit d’Andral, c’est la nécessité, c’est le besoin de rattacher sans cesse l’hygiène à la médecine pratique , soit dans l’étude des causes, des symptômes, soit dans l’appréciation des modifications de la santé ou de la maladie. » Dans son cours il étudiait l’action des influences exercées sur l’homme sain ou malade par les agents extérieurs et par les agents intérieurs. Il laissait de côté la division acceptée par Hallé. Il occupa cette chaire jusqu’à la Révolution de juillet 1 83o.
Mais les événements de 1822-1823 n’étaient pas oubliés des élèves, qui protestèrent contre le décret de réorganisation du 2 février et demandèrent le rappel des professeurs destitués en 1822 , sauf à conserver à la retraite ceux à qui l’âge en donnait le droit. Une ordonnance du 5 octobre i83o rappela à l’enseignement Desgenettes, qui n’avait que 58 ans; mais, au lieu de reprendre sa chaire de physique, il fut désigné pour celle d’hygiène. Andral passa à celle de pathologie médicale, qui répondait mieux à la direction de ses études.
A vrai dire, Desgenettes ne réunissait peut-être pas toutes les qualités exigées d’un professeur d’hygiène. Sa vie s’était plus passée dans les camps, sur les champs de bataille, que dans le cabinet. Il avait fait de l’hygiène pratique aux armées et on se rappelait encore que c’était lui qui, en Egypte, pour rassurer l’armée décimée par la peste et prouver que la maladie n’était pas contagieuse, s’était inoculé publiquement le pus d’un bubon. Desgenettes est une de ces grandes figures légendaires qui survivent à leur siècle et qui avaient encore grandi dans l’esprit de la jeunesse, par suite des injustices dont elles avaient été victimes.
En i835, Desgenettes avait demandé à se faire suppléer dans son cours et avait proposé Casimir Broussais comme suppléant. L’assemblée avait désigné Hippolyte Royer-Collard, jeune agrégé, qui était le neveu du philosophe et qui en outre était chef de division de la section des beaux-arts au Ministère de l’instruction publique. En apprenant le choix fait par la Faculté, Desgenettes déclara qu’il ferait son cours lui-même.
Le 9 avril i835 était le jour d’ouverture du cours d’hygiène. Desgenettes fit son entrée à l’amphithéâtre, accompagné du doyen et de Royer-Collard, tous en robes. Le doyen Orfila déclara aux élèves que Royer-Collard ne remplacerait Desgenettes qu’en cas de maladie ou d’empêchement imprévu. Ce fut un tumulte inouï, accompagné de cris et de sifflets, qui s’adressaient non au professeur, mais à l’agrégé choisi par la Faculté.
Royer-Collard ne se tint pas pour battu , et il ouvrit à l’École pratique un cours libre d’hygiène, qui fut aussi tumultueux qu’à la Faculté. Ce qu’on reprochait à Royer-Collard n’était ni son savoir, ni son aptitude à l’enseignement; mais E avait une vie un peu mondaine, E venait à la Faculté « en gants jaunes » ; il était chef de division au Ministèrë des beaux-arts; mais, chose plus grave que tout cela, E était « l’homme de Guizot ». C’était assez pour le rendre impopulaire. Après plusieurs tentatives, E se décida, le 27 avril, à ne plus continuer son
ENSEIGNEMENT
La légende rapporte qu’il fut poursuivi depuis l’École pratique jusqu’au pont des Saints-Pères par deux ou trois cents étudiants, criant, sifflant, vociférant. Mais à cette époque il fallait payer cinq centimes pour le passage du pont; Royer-Collard prit dans sa bourse une pièce de vingt francs qu’il donna au gardien du pont, en disant :
« Pour moi et ma suite ». Le mot fut entendu, et comme l’esprit a toujours droit de cité en France, Royer-Collard reconquit la popularité parmi les étudiants.
Desgenettes mourut le 3 février 1887, et sa chaire fut mise au concours. C’était la première fois que la chaire d’hygiène allait être disputée publiquement.
Le concours s’ouvrit le 3 novembre 1837, et seize candidats se présentèrent. C’étaient : Trousseau, C. Broussais, Royer-Collard, Piorry, Requin, Rochoux, Guérard, Ménière, Briquet, Motard, Foissac, A. Sanson, Périn, Bressy, Léon Simon et Lepelletier. Les quatre derniers se retirèrent.
Le jury était composé des professeurs Orlila, président, Adelon, Pelletan, Bérard, Moreau, Chomel, Marjolin et Fouquier (Richard, suppléant); et des académiciens De Lens, Gasc, Londe et Renauldin. (Pelletier, suppléant).
La question écrite était : De l'injlaence de l’air atmosphérique sur l’homme vivant, sous les différents rapports : 1° de la pression; 2° de sa composition; 3° de sa température; 4° de son degré d’humidité; 5° de son état électrii/ue. Donner les méthodes pour constater et mesurer ces propriétés et qualités de ïair.
Dans cette épreuve Royer-Collard occupa le premier rang, Guérard le second, Requin le troisième.
Dans la première leçon orale, après vingt-quatre heures de préparation, les sujets suivants échurent aux candidats :
Des ijrands établissements où des matières animales se putréfient et de leur influence sur la santé (Foissac).
Des diverses professions qui répandent dans lair des corps solides très divisés sous le point de vue de leur influence sur la santé (Trousseau).
De l'influence qu’exerce h. profession de mineur sur la santé (Royer- CoHard).
De la vie militaire et de son influence sur la santé (Guérard).
Le choix des aliments habituels est-il influencé par le climat ? (San-
De l'hygiène des vieillards (Requin).
Des habitudes et de leur influence sur la santé (Ménière).
De l’influence du travail intellectuel sur la. santé (Piorry).
De l’influence du sommeil et de la veille sur la santé (Rochoux).
Du lait et de l’allaitement (Briquet).
Du régime dans la convalescence (Broussais).
Des bains liquides à différents degrés de température et de leurs effets sur Thomme en santé et dans les différents âges (Motard).
Des fosses d’aisances et des vidangeurs (Périn).
Guérard, Piequin et Trousseau obtinrent les trois premières places. Royer-Collard fut le septième.
La deuxième leçon orale, après trois heures de préparation, était commune à deux candidats. Ils eurent à traiter :
Hygiène de l’ enfance depuis le sevrage jusqu à lapubertè (Royer-Collard et Broussais).
Des professions dans lesquelles on emploie le plomb et de celles dans lesquelles on emploie le mercure (Piorry et Sanson).
Des moyens désinfectants et des circonstances dans lesquelles il convient de les employer, les fosses d’aisances exceptées (Périn et Guérard).
Des condiments ou assaisonnements (Requin et Rochoux).
De l’hygiène de la femme pendant la grossesse et l’allaitement (Briquet et Ménière).
Hygiène des organes des sens (Foissac et Motard).
Hygiène des divers tempéraments (Trousseau).
Requin, Royer-Collard et Guérard obtinrent les trois premières places.
Les sujets de thèses furent :
De l’éclairage artificiel (Briquet).
Des différents moyens de conservation des substances alimentaires; comparer ces divers moyens sons le point de vue, hygiénique (Casimir Broussais).
Comparer la gymnastique des anciens avec celle des modernes, sous le rapport de l’hygiène (Foissac).
Des inhumations et des exhumations sous le rapport de l’hygiène (Guérard).
Des vêtements et des cosmétiques (Ménière).
Des eaux stagnantes et en particulier des marais et des dessèchements (Motard).
Des habitations privées (Piorry).
Hygiène de Tétudiant en médecine et du médecin (Requin).
Plan d’un cours d’hygiène (Rochoux).
De l'usage et de l'abus des boissons fermentées et des boissons fermentées et distillées (Royer-Collard).
Hygiène des professions sédentaires (A. Sanson).
Des principaux aliments envisagés sous le point de vite de leur digestibilité et de leur puissance nutritive (Trousseau).
Le rapport sur les titres scientifiques des candidats avait placé Piorry au premier rang. Requin au quatrième, Guérard au cinquième, Royer-Collard au neuvième.
La lutte se décida entre Requin, Royer-Collard et Guérard, et après cinquante-deux séances, le 3 février i838, Royer-Collard fut élu au quatrième tour de scrutin par 6 voix et ne l’emporta que d’une voix sur Guérard. Il fut institué le 1 7 février.
Royer-Collard se montra à la hauteur de sa situation, et les mauvais souvenirs disparurent peu à peu. Il comprit que si l’hygiène seule res-
tait en place quand toutes les autres sciences marchaient en avant, ce n’était ni par pénurie de matériaux, ni par manque de travailleurs. Le champ de l’hygiène est sans limite et les matériaux étaient considérables; ce qui manquait, c’était une coordination, une méthode. Malheureusement sa santé s’affaiblit et ne lui permit pas d’entreprendre ce travail immense; il se fit souvent remplacer. Il nous souvient encore de l’avoir vu apporter, en 1 848 , dans un fauteuil au grand amphithéâtre pour y faire ses dernières leçons (1). Ses efforts étaient au-dessus de ses forces, et il succomba le i5 décembre i85o, à la suite d’une maladie de la moelle épinière.
La loi de 1811, qui avait été abolie sous la Restauration et qui devait l’être sous le second Empire, avait reparu en i83o. Le concours, qui avait fourni à la Faculté tant d’excellents professeurs, touchait à la fin de son règne. Comme toutes les institutions humaines, le concours avait ses défauts; mais il avait pour principal avantage d’exclure ceux qui, quoique savants, ne montraient pas une grande aptitude à l’enseignement : car il n’est rien de plus pénible pour un professeur que de faire sa leçon devant des banquettes vides.
Le 5 janvier 1 852 , s’ouvrit le dernier concours que devait voir la Faculté. Six candidats se présentaient pour conquérir la chaire de Royer-Collard. C’étaient Guérard et A. Sanson, concurrents de i83y. Marchai (de Calvi), qui avait toutes les qualités d’un puissant orateur, Béclard, Bouchardat et Tardieu qui tous trois devinrent professeurs à la Faculté.
Le jury était composé de : Bérard, président, Adelon, Bouillaud, Denonvilliers, Gavarret, Laugier, Requin, Rostan, Trousseau, professeurs; Caventon, Gérardin, Lecanu, Soubeiran, Villermé, acadé-
Les candidats eurent à traiter comme composition écrite : De l'acclimaternent.
lie médicale , 10 mai i848.
Pour la première leçon orale, après vingt-quatre heures de préparation , les questions suivantes furent tirées par les candidats :
Le lait (Bouchardat).
Les vêtements (Béclard).
Des différents modes de chauffaqe (Tardieu).
Du pain (Marchai).
Le vin (Guérard).
De leaxt considérée comme boisson (Sanson).
Pour la deuxième leçon, après trois heures de préparation, les candidats eurent à traiter :
De la contagion (Guérard et Marchai).
De ï influence des poussières (Bouchardat et Béclard).
Des marais (Tardieu et Sanson).
Les sujets de thèses que les concurrents eurent à traiter peuvent être considérés comme de remarquables monographies.
Hygiène de la première enfance (Béclard).
De l’alimentation insuffisante (Bouchardat).
Du choix et de la distribution des eaux dans me ville (Guérard).
Des épidémies (Marchai, de Calvi).
De l'injluence de la lumière sur le développement et la santé (Sanson).
Voiries et cimetières (Tardieu).
Après deux mois d’un concours qui fut remarquable et dans lequel la lutte fut vive entre Bouchardat et Tardieu, Bouchardat fut élu le 6 mars i852, professeur d’hygiène. Il avait de grandes qualités comme professeur et de grandes connaissances comme hygiéniste. Il prit à cœur d’arracher l’hygiène des mains des physiologistes et la considérait comme l’étude de la connaissance des causes de la maladie. C’est dans cet esprit qu’il a écrit son Traité d’hygiène (1882), qui a eu plusieurs éditions.
Professeur remarquable par l’étendue de ses connaissances, il fai-
sait ses leçons avec une bonhomie pleine de finesse et il savait captiver l’attention de son auditoire, qui aimait en lui l’homme et le savant. Mis à la retraite et nommé professeur honoraire par décret du 1 2 mars i884, il est mort deux ans après, se consolant difficilement de la loi inexorable sur la limite d’âge.
Un décret du 16 octobre 1 885 nomma Proust professeur d’hygiène. Proust était agrégé de la Faculté depuis 1866; il avait suppléé Bouchardat de i883 à i885, avait publié un Essai sur l’hygiène internationale (1873), un Traité d’hygiène (1877-1881), des Éléments d’hygiène (i883). Le choléra (i 883), etc. C’est le titulaire actuel. Il avait été chargé en 1869 de missions sanitaires en Perse et en Russie pour étudier la marche du choléra dans ces pays : il avait représenté la France aux différentes conférences internationales, à Vienne (1874), à Rome (i885), à Venise (1891), à Dresde (1893), à Paris (i8g4) : il s’est occupé surtout d’hygiène internationale et il a fait créer à la Faculté un musée et un laboratoire d’hygiène. II a inauguré les visites hebdomadaires des établissements industriels au point de vue hygiénique.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
1795-1822 I Royer-Collard . i838-i85o
1822-1827 Chaire vacante ... . i85o-i852
1828-1830 Bouchardat . i852-i884
i83o-j8.37 | Proust . i885-..
Hallé..
Bertin.
Desgenettes .
ENSEIGNEMENT