M. DES CHANEL
Mesdames et messieurs,
Il y a cent an? aujoi-rd'hui, ai rès ur e longue vie de travaux et de lutie^î, Voltaire rnox^iait. N us venons saluer cette giande mémoiie!
Volt8i e, c'est Poris; Vol are, c'est la Fra; c^- ; Voli aire, c'est la litTd pensée, la tolérar.ce, i'adou'.issfemeLt des mœurs et des lois; Vdtaire, c'e^t la Révo'u'ioîî, c'eit-à-dire ravéntmect ce 'a justice après qu'nzQ ^.iècles d'ixiiquité! (Applaudissemert"^,)
Cette Révolution, il en a é'é vn dts précurseurs les plus actifs : il y a travaillé sans cesse, au prix d'un exil volon"ai:e, qui a duré presque toute faTi<».
Il savait bien ce qu'il faisait, il savait bien où il all⁢ il a prédit nettement cette Révolution, au moifls vingt-cinq ans d'avance. Le 2 avril
1764, il écrit à M. do C' auvclin: « Tout ce quç je vois jette le» semences d'une révolulicn, arrivera mimuiquab emfnt, et dont je n'auiéii i as li plaisir d'ê r.; témoin. Les Français a/r ivcùt fard à tout, mais eciûn ils arrivent. /app audissemcnts ) La lamière s'e.-t lelltmem répandue de proche en pro-he, qu'on éclate/a à la preoiière occesion, et alors ce sera un beau lapage! Les jeunes gens sont bien hemeux, ils verroût de belles ci:oies! » (Applaud.SySements.)
Messieurs, est-ce qu'il y a jamais eu une prop'.iétié plus nette et plus précise ?
Je n'en connais qu'une autre qui le soit autant ; c'est celle qui se trouve dans une lettre de Victor Hugo, datée du 12 juin 1832, et où le grand poèie, entrevoyant l'avenir, s'exprimait ainsi : « Nous aurons une Républ-que; et, quand «jUô viendra, elle sera bonne. (A-pplaudissements.) La République proc aaaée par la France en Europe , 05 sera la couronne de nos cheveux blancs ! » (Applaudisiements.)
Il y a quarante-six ans, messieur?, que Victor Hugo écrivait ces lignes. N'est-ce pas le cas de rappeler que les Latins n'avaient qu'un seul et même mot, vates, pou? signifier poêle et prophèéel
Messieur?, ce serait de ma part une grande témérité do prendre la parole devant ce poète illustre, si c'ét^iit moi réellement qui dusse parler ; mais ce n'est pas moi, à vrai dire, qui parlerai ; ce n'est pas moi qui louerai Voltaire, c'est 'son oeuvre même qui le louera. J'en veux seulement rappeler ici les' principaux traits, presser
"apidemexit la substance et de cette œuvre et Ce cette vie si bien remplie.
i. vingt ans, il est je'é à la Bastille pour des vers qu'il n'avait point faits. Il p'oBte de ce loisir {our esquisser son poème de la, Ligue., où il peint les horreurs du fanatisme, et sa tragédie (VŒdijJ!, où il pousse ?on premier cri de guerre contre ix domination cléricale :
Nos prttres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, Notre crédulité fait toute leur science.
(Applaudissements.)
Ima^'n-'z, messieurs, l'effet do ces deux vers prononcés, il y a cent soixante ans, — en ni8, — en plein Théâtre-Français, alors que la monarchie et la théocratie s'appuyaient Tune sur l'autre, le trône étant adossé à l'autel,— et vous concevrez h-s colères que sooleva le jfcune poète, les fureurs du parti théocratique.
ElUs' durent encore aujourd'hui, après cent soixante années , et Voltaire ," du haut de sa gloire, en entend retentir autur de lui. et, audessous de lui les derniers éclats impuissants I (Applaudissements.)
Un peu après qu'il est sorti de la Bastille, un in'iligne ou'rage de la part du che-valier de Rohm, outrage ponr lequel Voltaire, simple rot'irier, ne peut obtenir, ni par lui-même, ni par personne, raison ni justice, le force de s'expatrier; il .«e réfugie en Angleterre ; et là il trouve,
hcureus-ment, sa vengeance , — et la nôtre à/ tous !— car il y cueilie le sujet et les idées de so/ le.tres sur les Anglais, et, dans les plis de soi manteau d'cxi', il rapporte la lib<;rté philosoptiqua, germe de toutes les autres libertés et/de l'égalité civile! (Applaudiss :ments.)
C'e-t qu'il avait va dans ce pays-là des c/oses prodigieusement nouvelles pour un jeune/Françai5 de l'ancien régime: la liberté de la pensée, la Jibcrté de la presse, la liberté du parlement, la loi du jury, le droit reconnu à tout citôyeji d'avoir un avocat pour se défendre, le re^ect de la liberté iadividuelle et de la propriété/
« Cela s'appelle des prérogatives/écrivait le jeune '•éfugié. ex -pensionnaire de 1^ B^istille, — et, en eflfit, c'est une très-grando et très-heureuse prérogative par-dessus tant de nations, d'être sûr en vous couchant qui vous vous réveillerez le lendemain avec la même fortune que vous possédiez la veille, que vous ne serez pas enlevé des bras de votre femme et de vos enfants, au milieu de, la nuit, pour être conduit d'ins un donjon ou dans un désert. »
Messieurs, nous avons encore connu tout cela, et ce n'était plus sous l'ancien régime. (Applaudissements.)
Autre sujet d'étonnement pour le jeune exilé : tandis qu'eu France et dans toute l'Europe les savants et les philosophes étaient pauvres et p rséculés, à Londres ils étuient honorés et par le peuple et par le roi. Voltaire voyait la Sociéùé royale ds Londres composée des savants anglais
*s pîus illustres : Newton faisait connaître la le qui règle la marche des mondes et il était en mtine teoaps directeur des Monnaies et membre du parlement; le philosophe Locke était à la tête lu bureau du Commerce; A'ddissoD, ministre ; "'rior, ambassadeur ; Steele, membre du parlemçEt ; Vanbruclfc, membre du parlement... Ce n'es.pas tout : après avoir été ainsi honorés pendant ^iur vie, les poètes et les savants étaient inhumés ^rès des rois, dans l'abbaye de West* minster.
Cela paraissait à Voltaire un grani honneur pour les poè'es, et cela nous paraît à nous tin grand honneur pour les rois. (Applaudissements )
Tant de chosvs nouvelles et étranges excitent l'admiration du jeune exilé, et alors vx>ilà que le plus Français de tous les Français se met à interpréter l'Argleterre à la France. Il écrit et publie, à son retour dans sa p?-trie, ces Lettres philosophiques. Naturellement, elles sont brûlées, au pied du grand escalier du palais de Justice, par la main du bourreau, et l'autegr^ à peine revenu de l'exil, est forcé de se cacher prè§ de Rouen.
Mais un livre proscrit se répand d'autant plus: le feu volatilise lesi lées. (Appiauiissements.) Les Littres phitosophiques tombent dans les mains de Jean Jacques Rousseau, encore inconnu— et des autres et de lui-même;— ce livreéveiile son esprit et l'excite. Ainsi c'est le génie de l'un qui aimante le génie de l'autre; c'est de là que Rousseau a reçu l'étincelle, il le déclare lojaltmônt dans ses
Confessions. Or vous savez, messieur?, que g' Yoltaire a été l'apôtre de la tolérance et de* liberté, Rou-seau, a é^é l'apôtre de l'égalité et^e la souveraineté du peuple. (Applaudissemer/s-) L'un et l'autre out fait la Révolution. 7
Voltaire, caché en Normandie, se consol/ par le travail; et, quelque temps après, d.oxiVie^Zcure, souvenir de VOthello de Shakespeare/adouci, francisé, accommodé an goût timide de/^B'empslà. Aussi le public parisien fut-il rav?,/ét surtout le public des femme?, qui est le plns/nfluent de t^ns. Oui, il faut que l'autre moitié de cette grande assemblée me permette de (e dire, sans flatterie, et uniquement parce qu'une longue expérience me Ta appris depuis vingt-cinq années : comme public, une femme vaut deux hommes, de même qu'en mu!?ique une blanche vaut deux noires. (Rires et applaudissements.)
La date de Zaïre marque une ère nouvelle dans la vie de Voltaire : c'est l'époque de sa liaison avec M"» du Châtelet. Il avait quarante et un ans. Jusqu'alors, une seule femme, M"» de Villars, — c'est lui-même qui nous le dit, — lui avait fait perdre quelques heures dans sa jeunesse ; son amitié pour M™" du Châtelet ne flt que l'exciter au travail. Elle-même avait le goût de l'étude, des sciences, des mathématiques. Tous deux, avec une émulation singulière, s'adonnent à rastroDomi", à la physique, à la chimie, secaettentà étudier Newton, à se disputer les prix offerts par i'Acadômie des sciences, en concourant séparément. Puis, avec
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les amis qui viennent leur faire visite au château de Girey, dans une vallée charmante entre la Lorraine et la Champagne, ils jouent, le soir, la comédie. Et dèslelendemainmatinet tout lejour, ils sont au traveil, à l'éiule : science, littérature, histoire, poésie ; ils mènent tout de front : ils composent, pour l'Académie, des mémoires sur la nature du feu. Et leur esprit même à tous deux ressemble à un feu qui court dans les branles. Ainsi se passent treize années,— jusqu'à la mort de M-»' du Châulet.
C'est là, messieurs, dans cette vie active et pleine, qu3 Voltaire prépara les matériaux et la constructiondesa erinle œuvre historique, ^ssai sur les mœurs et Vesprit des nattons, — soi disant pour coniinuer VEisloire universelle de Bossuet, mais réellement pour en faire la contre punie et le contre-pied. Dans l'œuvre de Bo-suet, les beiutés oratoires ne parviennent pas à masquer la fdiblesse du système, qui préteni ramener l'bistoire tout entière à la glorificatioa d'un peuple et d'une secte, pour lesquels tout aurait été fait; dans Voltaire, la sobre élégance du style convient à la sincérité du libre examen. Les attentats contre la liberté de conscience l'irritent et l'affligent. Partout où la force écrase le droit, Voltaire proteste, avec cette éloquence familière et pénétrante, qui vient du cœur et va au cœur.
C'est à dater de VEssai sur les mœurs que commence la grande rénovation de l'histoire, auparavant asservie et menteuse jusque dans le passé le plus lointain. Volage loi rend la liber-
— Site, la vie, le sens du droit. Il met en pleine lumière le fatalisme, aûa d'en inspirer riiorreur.
Dans une occasion récente, un homme éminett doat le témoignage n'est pas suspect, l'illustre M. Dufaure, le reconnaissait et le proc'amait avecautint d'élévat on et de courage que de boa secs et de justice : « SI nous trouvons daos nos mœurs, dans ros relations sociales, un adoucissemeot remarquable, si des idées et des babil udes de toléraoce se sont répandues parmi nous, assurément plus fortes qu'elles ne l'étaient de son temps; si dos lois crimiDelles ont été adoucies, si nous scmmes moins espo^és À de É^rindcs in quités judiciaires, je crois fermetneot qoe ses écrits y ont contribué. » (Applau» dissemeats.)
Oui, messieurs, éteindre le fanatisme, adoucir les mœurs et les lois, telle est l'inteotion constante, lel est lespr t même de Voiture. Ils éclatent dans ce Ivre et dans tous ses écrits , -- comme dans son théâtre, jusqu'au dernier jour, — tK dans tous les principaux actes de sa Yie.
Je sais bien, messieurs, qu'il se trouve des gens pour prétendre que tout cela n'était que feinte et comédie... Ah ! messieurs, une feinte et une comédie continuées pendant quatre-vingts atis, au prix de l'exil, des persécutions et des lattes les plus pé&ibles 1 On voit bien que ceux qui disent
WÊm
de telles choses n'ont jamais été exilés. (Applau* dissements )
C'est là aussi, messieurs, dans VEssai s%r les mœurs, qae Voltaire , effaçant lui-mêoie son poéaae sur Jeanne Darc, est le premier à voir en elle la vraie sainte (^e la France. « E le fit à ses juges, dit-i), une réponse digne d'une mémoire éternelle. * Et, un peu plus loin, il ajoute : € Elle aurait eu des autels dans les temps héroïques où les peuples en élevedent à leurs libératears. » (Applaudissements.)
Voilà, messieurs, la vraie opinion, le vrai sentiment de Voltaire ; le reste n'est qu'un effet de l'influence des mœurs du temps, qu'un badinage licencieux et coupable, mais dont la faute est imputable à l'époque autant qu'à l'auteur luimêaie. Qu'on cesse donc de le lui reprocher : et, s'il a msulté Jeanne Darc, qui est ce donc qui l'a brûlée? (Applaudissements et acclamations.)
Ah ! voiià le cri aie véritable ! et c'est le fana* tisme qui Ta commis ! C'est pourquoi Voltaire exècre le fanatisme. Ecoutez, messieurs, ce que dit cet apôtre de la tolérance, écoutez cette éloquence si simple et si forte :
« La nature dit à tous les hommes : Je vous ai fait iiaître faibles et ignorants... Puisque vous êtes faibles, secourez vous ; puisque vous êtes ignorahls, éclairez-vous et supporttz-vous. Quand vous seriez tous du même avis, ce qui certainement n'arrivera jamais, quand il n'y aurait qu'un seul homme d'un avis contraire
vous devriez lui pardonner ; car c'est moi qui le fais penser comme il pense. Je vous ai donné des bras pour cultiver la terre et une petite lueur de raison pour vous conduire ; j'ai mis dans vos coeurs un germe de compassion pour vous aider les uns les autres à supporter la vit; n'étouffez pas ce germe, ne le corrompez pas, apprenez qu'il est divin, et ne substituez pas les misérables fureurs de l'école à la voix de la Nature. »
Messieurs, quand on a écrit de telles paroles, on peut délier bien des outrages 1 Grande âme, encore tant discutée, parce que les rayons de son ironie nous empêcnent parfois de voir sa bonté, parce que l'éclat de son esprit éclipse à nos yeux éblouis son cœur !
Micbelet ne s'y est pas trompé, lorsqu'il le salue de ce cri : « Vieil athlète, à toi la couronne I »
On essaye, messieurs, en tronquant les textes, ou en abusant de quelques plaisanteries ou bien de quelques mouvements d'humeur, de représenter Voltaire comme un ennemi du peuple, comme un homme qui voulait qu'on le tînt dans l'ignorance et dans l'asservissement. C'est justement tout le contraire !
Je laisserai d'abord répondre, sur ce point, un catholique d'un esprit éminent et d'un grand talent ; voici comment il s'exprime : « Déchiré par le spectacle des fureurs et des maux que la superstition et l'intolérance ont vomis sur la terre, Voltaire exhale sa douleur dans une som-
bre et violente ironie. Quelgnefois, désespérant d'arracher le peuple à ces deux épouvantables naaladies, lui, l'avocat fougueux, l'apôire frénétique de rhumanité, il imite l'orgueil de certains prélats du vieux régime et de la plupart des grands : il traite les classes œanouvrières de populace, de canaille ; et, lui qui les porte dans ses entrailles, en semble ainsi un brutal contempteur. »
Messieurs, celui qui analysait avec tant de justesse et de justice les sentiments vrais do Voltaire à l'égard du peuple ignorant, était un fervent catholique très-érudit et un très-noble esprit; il se nommait Bordas-Demoulin.
G'f st là, en effet, l'interprétation exacte des sentiments de Voliairrf. Vou ez-vous tn avoir la preuve directe? Ecouf^z ce passage d'une de ses lettres. A quelqu'ua qui s'effraye de voir le peuple essayor de s'instruire, tt qui s'écm qu alors, si le peuple s iostruit, tout est perdu: « Non, monsieur, répond Voltaire, tout n'est point p rda quand on met le ptuple en état de; s'aperc-îvoir quil a un esprit. Tout e&t perdu, au contraire, quand on le traits coname une troupe de taureaux; car, tôt ou t^rd, ils vous frappent de leurs cornes. » (Applaudissements )
Voi à, messieurs, l'ioiime qu'on a voulu faire passer pour un aristocrate, — parce quil avait cru de bonne politique de se conci ier les grands et les puissants, pour les mettre du côté de la philosophie et dts réformes libérales. — Mais vous vtnez d'entendre s's vrais sentiments, qui sont ceux de la fratemité humaine, «n mêioe
tsmps qae de l'intérêt bien entendu et de la «îlidarilé.
Il avait compris de bonne beura qu'il iàut être, oa ce moade, enclume ou marteau. «J'étais ui enclume, » dit-il. Vous savez, messieurs, comment il devint marteau. (Applaudissements)
Non, ce n'est pas le peuple qu'il redoute ; ceux contre lesquels il se met en garde, même au prix d'ua exil perpétue', ce sont lis lij'pocrites et les fanatiques, les mêmes que combattaient Rabelais et Molière I
« Il faut toujours, écrit-il à d'Alembert, que les philosophes aient dejx ou trois troua sous tîrre, contre Iîs chiens qui courent après eux.»
Ce» troi.3 trous, c'étaient, s'il vous plaît, messieurs, la maison des Délices, le château de Tournay, et celui de Ferney. Il y vivait en grand seigneur, mais en grand seigneur philosophe, travaillant et faisant travailler tout le monde. Alors, heureux, libre, puissant, sa joie éclate, sous toutes les formes. Vous connaissez ces vers charmants :
0 maison d'Aristippe ! 0 jardin d'Epicure !..,
Et toute sa correspondance, si vive, si êtincelaïtte I...
« Heureux, s'écrie-t-U, heureux qui vit chez soi, avec ses nièces, s?s livres, ses jardins, ses vignes, ses chevaux, ses vaches, son renard, et ses lapins qui se passent lïi patte sur le nez 1 Pai de tout cela, et des Alpes par-dessus, qui font en effet admirable. »
Ailleurs il parle de ses bœufs « qui lui toLi des mioes. » (On rit.)
S'il s'absente, il ne perd pas de vue sa propriété, la maison qu'il a bâtie, Faùle de sa cMre indépendance l « Jo recommande à Loup, écrit-il, d'avoir soin de fermer la grille... Je piia M. CoUni de renvoyer les maçons au reçu de ma lettre : ils n'ont plus rien à faire, ^ais je voudrais que les charpentiers pussent se mettre tout de suite après le berceau de la Brandie..* Il faut que les domestiques aient grand soin dâ remuer les marronniers, d'en faire tomber les hannetons et de les donner à manger aux poules. »
Caton l'Ancien n'eût pas mieux dit. (Rires et applaudissements.)
Tout celi mêlé à la poésie, à la science, à l'hisiore, au Dictionnaire philosopMque ^ aux pamphlets, aux luttes de toutes so.tts.
Ctr « il faut, dit-:l, dourer à ion âme toutes lïS formes possibles. C'est un feu que Dieu nous a confié, nous devons le louirif de ce que nous irouvoDs de plus précieux...
» Il f*ut faite enttef dans noire être tous les modes imaginable?, ouvrir toutes les portes de son âœe à louîes les sciecces, et à tous les sentiments. Pourvu que tout cela n'entre pas pêlemêle, il y a place pour tout le monde. »
Dacs un autre endroit, en parlant des Muées: « Je les aime toutes neuf, dit-i), et il faut avoir le plus de bonnes foi t'j nés qu'on peut, sans eue pourtant trop coquet. »
Sa prodigieuse activité met ie feu partout à I»
fois : « Je suis, dit il gaiement, comme nu homme qui a des procès à tous les tribunaux. »
Et, ce qu'il dit par méiaphore, il pourrait le dire en. réalité. Il plaide en effet de tous les côtés, pour faire rendre ju:tice à tous les malheureux, à tous les opprimés. C'e^t une saccession de combats, sans trêve; ce sont des séries de ba* tailles multiples et entre-croisées, dont chacune dure des années: pour les C^las, il lutte poLdant trois ans ; pour les Sirven, neuf ans; pui*, pour le général Lally, pour le jeune chevalier de La Barre, et pour son ami le jeune d'Étallonde ; pour le jardinier Mon bai ly, poar Taff anchissemeat des serfs de Saini-Glaude; enfin, pour tous les faibles écrasés, pour Thutnanilé et pour la justice 1
Il communique à tous sa flamme. Il stimule les auteurs de V Encyclopédie. Diderot écrit à l'imprimeur, qui s'était permis des coupures : « Avez -vous songé à ce que dira Voltaire, quand il nous cherchera et ne nous trouvera point? » (Applaudissements.)
Ferney,à partir de ce moment-là, Ferney, par l'âme de celui qui l'habile, par le rayonnement de son esprit, devient coname le centre du monde intellectuel, une sorte de saint-siège philosophique d'où éclate la force de l'Esprit nouveau, et vers lequel se tournent, comme vers l'Orient, toutes les intelligences en éveil, touchées des premières lueurs de la Révolution à son aurore. (Applaudissements.)
On l'a dit éloquemment, et c'est un diretien impartial qui a prononcé ces justes et nobles paroles : « Alors , à Ferney, paraissent s'ouvrir sur la terre les hautes assises de la justice sociale. De là partent les décisions souveraines qui vont par les royaumes prévenir ou casser les arrêts iniques et barbares de la superstition, du fanatisme, ou de la présomptueuse ignorance, quelquefois non moins fatale et non moins sacguinii^ire. »
Pendant vingt ans, le patriarche de Ferney, co malicieux vieillard, toujours mourant — et toujours vif, ne fût-ce que pour fiire endèver ceux qui lui payent, depuis longues années, des rentes viagères,— rayonne, étincelle, do là, sur l'Europe, lançant par-dessus le Jura des fusées volantes, qui s'en vont tomber, crever, à Paris, sur la tête des sots et des méchants, bombardant le vieux monde du moyen-âge, la vieille bastille des iniquités ; luttant par toutes les armes ; employant, comme un général d'armée, toutes sortes de stratagèmes, et répandant suï mille choses cet inimitable mélange d'imagination et de raison, cet esprit qui éclaire tout ; prenant mille noms, mille formes ; lutin, démon, génie, athlète, apôtre —de la tolérance, de la liberté, du droit, de la raison 1 (Applaudissemeats.)
L'audace, chez lui, croît avec l'âge.
« J'aime passionnément, écrit-il au maréchal de Richelieu, à dire des vérités que d'autres n'osent pas dire, et à remplir des devoirs que
d'autres n'osent pas remplir, Mon âme s'est fortifiée à mesure que mon pauvre corps s'est affaibli. »
Toutefois il y met la prudence qu'il faut, connaissant bien la France,— la France de ce tempslà, — « ce pays, dit-il, où des singes agacent ies tigres ; » voulant bien que l'on brû'e, par la main du bourreau, ses livres, mais non pas lui, — qui a encore k dire tant de bonnes vérités !
Messieurs, il y a les esprits dogmatiques et les esprits ironiques. Les dogmatiques, comme Jean Hos', Jérôme de Prague, Michel Servet, se font brû'er eu chair et ea os stoïquement; ceuxlà sont grands et sublime?, sans doute; mais les auires ne sont-ils pas admirables aussi, les JroDijues, qui comme Ribela's et Voltaire, au lieu de se faire brûler vifs, brûlent eux mêmes leurs adversaires au feu de l'esprit et de la raison? (Applaudissemeats).
Ah I dans cette iron'e rayonne une foi vive l En France l'ironie et li giieté sont parfois des formes de l'héroïsme. A ce titre, le patriarche dô Ferney est bien un héros !
Ce qu'il lance, coup sur coup» ce ne sont pas seulement des libres, mais des actes! Partout où il y a des torts à redresser, des opprimés à secourir, il interyient, il remue tout le monde, les patlemeats, les rois, ropinion... 0 révolution miraculeuse, qui présage et prépare l'autre ! une puissance nouvelle s'élève, celle de la pensée militaate, celle de l'Aciion par la plume, celle
de la presse mob-lis-e ! Enquête quotidienne sur toutes gens et sur toutes choses, sorte de jury universel et permarjenl ! la Raiîion publique, la Justice ailée,— le journalisme enfin! Voltaire est le grand journaliate, le grand justicier 1 (Applaudiisemens.)
Le -vieux monde des privilèges s'en indigne et essaye d'en rire. M. le duc de Saint-Simon trouve étrange et impertinent qu'on petit bourgeois comme cela se mêle d'avoir de l'esprit et de faire du bruit. Ecoutez le ton dédaigneux avec lequel ce duc et par parle de Voliaire :
« Arouet, fils d'un rotaire, qui l'a été de mon père et de moi jusqu'à sa mort, fut exilé pour des vers fort satiriques et fort irr.pudent3. Je ne m'amuserais pas à marquer une si pelite bagatelle, si ce même à.roaet, sous le nom de Voltaire, n'était devenu, à travers force aventures tragiques, uce manière de personnage dans la république des lettres, et même une manière d'important parmi un certain monde. »
Non, monsieur le duc, ce n'est pas seulement parmi un certbia monde, c'est dacs le monde tout entier, c'est dans tout l'univers civilisé, que Voluire a le pas sur les ducs et les rois ! Et, si ce fils de notaire vous indigne, ah! vous aileaea Yoirbien d'autres ! Tenez! tout là-bas, de Genève, voici venir le citoyen Jean-Jacques Rousseau, fils d'un ouviier horloger! Tenez! voici venir da Langres, Denis Diderot, fils d'un coutelier I Et
voici, ramassé au parvis Notre-Dame, un pauvre enfant trouvé, fils de personne,— qui s'appellera d'Alemberll (A.pplaudissemenis.)
Et voilà que tous ces enfants du peuple, tous cos hommes de rien, deviennent, par la pensée et par la plame, les maîtres de l'opinion et du monde 1 Et voilà que les rois, les anciens rois, l^s rois de Piusse et les impératrices de Rus* «ie, so font les courlisans de ces hommes de rien, voyant bien qu'ils disposent de l'opinion publique, soit dans le présent, soit -Jans l'avenir, et qu'eux seuls désormais sont les vrais souverains, les souverains da monde moderne. (A.pplaudissements.)
Voilà cette étonnante révolutioa, qui des livres et des pamphlets s'en va passer bientôt ûans les faits politiques, et devenir la grande RévoiuiioQ, la Révolution française! (A-pplaudissements.}
Messieurs, j'ai rappelé tout à l'heure comment Voltaire avait annoncé Cilie Révolution, plus d'un quart de siècle à l'avance, dans sa lettre à M. de Ghauvelin, en 1764. Ce n'est pas la seule tbis qu'il l'ait prédite; il y ré vient sans cesse, toujours avec la même netteté et la mêcue certitude. Le 17 juin de la même année, il écrit à S6s amis les d'Ârgental :
« Les écailles tooQbent des yeux ; le règne de la vérité est proche ; mes anges , bénissons Dieu I »
Dans une autre lettre, il dit encore : « Nous
arrivons à la terre promise ; mais je ne la verrai pas ! Je meurs : j'ai quatrevingt-quatre ans , quatre-vingt-quatre entrepri-es accablantes pour un pauvre vieillard, et quatre-vingt-quatre maladies qui m'épuisent. Jouissez, mes amis, du spectac'e que j'ai préparé pendait soixante ans et auquel je ne puis assister avec vous I Jem'éteias, mais je peux dire en mourant, comme le vieux Lusignan :
Mon Dieu, j'ai combattu soixante ans pour ta gloire!
Il prophétise non-seulement pour la France, mais pour l'Europe, et tout ce qu'il prédit arrive. En Espagne, un ministre abolit l'Inquisition. Quant à l'Italie, voici la préliction de Voltaire : « Si la raison fait encore des tentatives pour entrer en Italie, on prétend qu'elle a un secret infdillib'e pour détacher les cordons d'une couronne qui sont embarrassés, je ne sais comment, dans ceux d'une tiare, et pour empêcher les haquenées d'aller faire la révérence aux mules. » (Applaudissements.)
Messieurs, cette prophétie vient de s'accomplir de nos jours Les autres, du vivant même dfi Vo taire, se réalisent sous ses yeux : la moitié des princes d'Allemagne, le roi de Pologne, le roi de Danemark, établissent dans leurs Etats la liberté de conscieace; le dernier y ajoute la liberté da la presse. L'impératrice de Russie, Catherine II, décrète la tolérance dans son immense empire ; elle met bravement la philosophie au préambule de son code nouveau. Et bientôt rassemblée constituante de France en traduira
les principes dans un auWe code , qui deviendra celui de l'iiumanité tout entière. (Bersot.)
Messieurs, c'est en grande pariie à Voltaire que Ton est reievable de tant de bienfiits. C'e^tà l'auteur du Dictionnaire phi'.osophiQue que nous devons un si grand nombre de réformes, réclapaées par lui et réalisées depuis. Aujourd'hui que tout cela a passé en quelque sorte dans l'air qu'on respire, on goùie comme des choses naturelles tout ce qa'jl a conquis pour no s avec tant de labeur ; on perd de vue ce qu'il lui a fallu de bon sens, d'esprit, de coarage, d'adresse, de génie, pour le conquérir et pour en doter le nQoiide; ses ennemis eux-mêmes profiteiit de tout les biens qu'il a créés; et la grandeur même du bienfait, partout répanju et distémicé, fait oublier le bienfaiteur. (Applaudissements.)
Pcrmelte^-moi, messieurs, pour abréger, de vous citer, ou à peu prés, un relOTé court et précis, qui a été très-bien fait par M. Eugène Noël et que je réduirai encore :
Outre la iéforme des anciens codes, accomplie par la Révolution françai.'e et par les gouvernements qui ont hérité d'elle, outre les réformes dans les instituliors politiques réalisées par trois ou q' atre autres révolutions, 11 faut noter les créations suivantes :
Réformes dans les campagnes : nouvelle manière de percevoirles imoôts, abolition des douanes intérieures, accession de tous à la propriété, extension aux plus pauvres communes de l'ins-
titution des municipalités, proclamation de l'é^ galité des droits, etc.
Rêfarmes dans les villes : établissements publics, liôpitaux, prisons, écoles, etc.
Réformes dans l'Eglise : abolition des yœux perpétuels, abolition des dîmes, suppression d'un grand nombre de fêtes, dont le chômage ruinait les pauvres gens; création des registres de l'état civi!, c'est-à-dire rupture du collier qi^e l'Eglise nous mettait au cou àèi la naissance jusqu'à la mort, et par où elle tenait le monde.
Réformies dans la magistrature : suppression de la vénalité des charges, institution du jury, etc., etc.
Tout cela indiqué, réclamé par Voltaire, discuté, éclairé par cet esprit vivant qai met sur chaque idée un rayon de soleil et qui, en H semant, la fait germer. (Applaudissements.)
Le premier, il demande des asiles pour l'enfance et des refuges pour la vieillesse; des caisses d'épargne et de retraite, das juges pour concilier les procès gratis, — que nous appelons juges de paix;— le droit de déftnse accordé, devant les tribunaux, à tous les accusés ; la publicité des procédures, l'accès de tous les citoyens aux emplois publics.
Citons encore rtibolition de la question et de la torture; Voltaire, comme Montesquieu et comme Beccaria, s'élève avec force à plusieurs reprises contre celte monstrueuse et barbare ineptie, qui traitait l'accusé comme un coupable :
«Qaoil s'écrie-t-ii, la loi ne l'a pas encore condamné, et on lui inflige, dans 1 incertitude
où l'on est de son crime, un supplice beaucoup plus affreux que la mort qu'on lui donne quand on est certain qu'il la mérite! Qaoil j'ignore encore si lu es coupable, et il faudra que je te tourmente pour m'éclairer ! Et, si tu es innocent, je n'expierai point envers toi ces mille morts que je t'ai fait souffrir, au lieu d'une seule que je te préparais!... Chacun frissonne à cette idée. » [Applaudissements.)
J'achève, messieurs, l'énumération rapide des réformes demandées par Voltaire avec cette éloquenco humaine, qui est le cri de la justice et du bon sens.
C'est à lui encore que l'on doit la validité des mariages protestants ; l'Eglise auparavant disait aux huguenots : Vo-? fils ne seront que des bâtards, puisque vous êtes hors la foi, hors la loi.
C'est à Voltaire encore que l'on doit les mariages mixtes. C'est à lui que l'on doit le mariage civil, qui est la sanctification des magistratures laïques. C'est à lui que l'on doit le droit do sépulture égal pour tous lès citoyens, quelle que soit leur profession, — fussent-ils Molière ou Adrienne Leccuvreur ! — quelle que soit leur croyance ou leur libre pensée.
Est-ce tout? Pas encore. Magistratures électives ; liberté du commerce; uniformité des poids et mesures, — qui complétera celle des monnaies ; — bib'iothèques et cours publics, instruction gratuite; création de sociétés savantes; perfectionnement des postes, des routes, des canaux, des théâtres; écoles d'agriculture,
■BOBBSSlai
écoles d'arts et métiers ; secours aux indigents, pharmacies gratuites, bains publics, etc.
En un mot, protection et instruction à tous ; déviloppement de la liberté, de la moralité, de l'hygiène, du bien être, de la santé ; accroissement de la vie physique, intellectuelle et morale. Voilât les bienfaits de Vo taire , dont chaque combat fdt une victoire; voi à les réformes demandées par lui dans ce terrible Dictionnaire l?AtZoioMî$^««, réformes réalisées depuis en France et imitées par tous les peuples.
Ains', vous le voyez, messieur?, voilà des faits et non des phrases; des actes et non des mots. Quand on vient nous dire, après cela, que l'oeuvre de Voltaire, étant une œuvre d'iroDie et de lutte, n'est qu'une œuvre de guerre et de destruction, il n'y a rien de plus injuste : le droit, au fond, est le ciractère de celte œuvre de guerre: la foi, au fond, une foi vive, ardente, la foi en la raison, la foi en la justice, et l'amour de l'huoDa'ji é, est l'âme de celte œuvre d'ironie. ( App'a'i dis sements.)
Si Voltaire a beaucoup détruit, il a beaucoup créé, — vous venez de le voir, — et ce qu'il a détruit, il devait le détruire. Il a détruit cent mille abus», cent mille iniquités; il a déraciné les BupersiitioQS, il a éteint le fanatisme; est-ce là ce que l'on regrette ?
Sous la plus extrême mobili'é, il a une constance ir ébràclable. Il change de moyens à chaque instant, jamais de but. Il frappe i'tnnemi à coups redoublés, il le transperce de mille traits.
Le bon secs qui fait étincelle, voilà Voltaire. (App'aulissemet ts.)
Son aaai, M. d'Argenson, le déSnisfait en deux mots . « Tout nerfs et tout feul Sensible aua mouches I »
Au milieu de ses travaux, de ses luttes, de ses procès pour tous les malheureux persécutés, de ses polémiques latombrables,— etde ses maladie?, — la joie, qui est le signe de la santé de râoae, ne l'abandonne jamais. Il s'amuse de ses ennemis, non-seulement devant le public, mais tête-à-tête avec eux-mêmes, dans sa correspondance.
Par exemple un certain Nonotte, ancien jésuite, compose contre lui un livre anonyme et lui fait écrire par son Jibraire la lettre suivante :
« Avignon, le 30 avril 1762.
» Monsieur, » Avant de mettre en vente un ouvrage qui vous est relatif , j'ai cru devoir décemment V0U5 en donner avis. Le litre porte : Erreurs de M. de Voltaire sur les faits historiques ^dogma' tiçues, etc., en 2 volâmes in-12, par un auteur anonyme. En conséquence, je prends la liberté de vous proposer un parti ; le voici : Jo vous offre mon édition, de quinze cents exemplaires h quarante sous, en feuilles, montant à trois mille livres. L'ouvrage est désiré universellement. Je vous l'offre, dis-je, cette édition, de bon cœur, et je ne la ferai paraître que je n'aye auparavant reçu quelque ordre de votre p:irt.
— ol —
» J'ai PiioDneup d'être, avec le respect le plus profond, monsieur, votre très-humble et trèsotéissant serviteur,
» Fez,
» Imprimeur-libraire, à Avignon. »
A ce Joli chantage, Voltaire répond :
4 Monsieur, » Vous JLQ proposez, par votre lettre datée d'Avignon, du 30 avril, de me vendre, pour m)lle écus, l'édition entière d'un recueil de mes JErreurs S'ur les faits Jiistoriques et dogmaliques^ que vous avez, dites- vous, imprimé en terre papale. Je suis obligé, en cooscience, de vous avertir qu'en relisant en dernier lieu une eouvelle édition de mes ouvrage?, j'ai découvert dans la précédente pour plus de deux mille écus d'erreurs; et comme, en qualité d'auteur, je me suis probablement trompé de moitié à mon avantage, en voilà au moins pour douze mille livres. Il est donc clair que je vous ferais tort de neuf mille francs , si j'acceptais votre marché... »
Nonotte était volé. (Rires et applaudissements.)
Messieurs, de ce que Voltaire était l'apôtre de la libre-pensée, mouvant ses flux et ses reûux du déisme au naturalisme, dévoué avant tout à l'humanité et riant pour ne pas pleurer, certaines gens font semblant de conclure que Voltaire ne croyait à rien et n'aimait rien. Nous allons venir à sa croyance; quant à ses sentiments, vous venez de le vo.r, Tironie de Voltaire, au
fond, c'est l'amour du vrai et du juste; la malice de Voltaire, c'est sa bonté. Le prince de Ligne, qui alla lui rendre visite à Ferney, a tracé de lui un portrait qui rend bien sa physionomie réelle, la bonté avec la grandeur, et l'incessante activité:
« Il fallait le voir, dit-il, animé par sa belle et brillante imagination, jetant l'esprit à pleines mains, en prêtant à tout le monde, porté à voir et à croire le beau et le bien;... faisant parler et penser ceux qui en étaient capables; donnant des secours à tous les malheureux; tâiissant pour de pauvres familles, et bon homme dans la sienne, bon homme dans son village; bon homme et grand homme tout à la fois; réunion sans laquelle on n'est jamais complètement ni l'un ni l'autre; car le génie donne plus d'étendue à la bonté, et la bonté plu 5 de naturel au génie. »
{Ici M. Deschanel serre la main dt Victor EU' ffo, près duquel il est assis. (Applaudissements.
Vous avez compris, messieurs, que ces lignes que l'on appliquait à Voltaire, peuvent s'appliquer aussi à Victor Hugo. (Applaudissements redoublés.)
Bref, messieurs, dans la prodigieuse élaboration d'idées qui remplit ce grand dix-huitième siècle. Voltaire représente plus particulièrement l'idée de l'humaniié, comme Montesquieu celle de la liberté politique, comme Rousseau celle de la souveraineté du peuple et de l'égalité. (Applaudissements.)
Uû éminent historien anglais, Macaulay, sévère à l'égard de Voltaire, mais, à tout prendre, plus clairvoyant et plus équitable que certains libellisies français, qui n'ont de Frauçais que le nom, a dit éloquemment : « De toutes les armes intelectuelles qui aient jamais été maniées par l'homme, la plus terrible a été la moquerie de Voltaire. Les bigots et les tyrans, qui jamais n'avaient été émus par les gémissements et les malédictions de millions de créatures, devenaient pâles à son nom. »
Mais, de ce que Voltaire attaque sans cesse le fanatisme et la théocratie, s'ensuit-il qu'il soit l'ennemi de toute religion ? Ici, messieurs, comprenez bien qu'il ne s'agit ni de vos croyances ou de vos incroyances, ni des nôtres, mais des croyances de Voltaire seul, de ses croyances véritables, qu'il s'agit de mettre en lumière et d'opposer aux falsifications intéressées et aux calomnies pieuses qui les dénaturent sciemment ou sottement.
Voltaire, pour tout dire d'un mot, est un des prédicateurs les plus \ifs,les plus constants, les plus sincères de la religion naturelle, selon laquelle la vraie morale, qu'aucune secte n'a droit de confisquer, est une et identique, en tout temp?, en tout lieu. E:ioutez là-dessus une admirable page du Dictionnaire pkUosophiquCy èi l'article Beligion :
« Je méditais, cette nuit, j'étais absorbé dans la contemplation de la nature ; j'admirais l'immeuâité, le ceurs, les rapports de ces globôâ La-
finis... J'admirais encore plus l'intelligence qui préside à ces vastes ressorts. Je me disais : Il faut être aveugle pour n'être pas ébloui de ce spectacle ; il faut être stupide pour n'en pas reconnaître l'auteur ; il faut être fou pour ne pas l'adorer. Quel tribut d'adoration dois-jeluirendrt? Ce tribut ne doit-il pas être le même dans toute l'étendue de l'espace, puisque c'est le même pouvoir suorême qni régne également dans cette étendue ? Ua être pensant qui habite dans une étoile de la Voie lactée ne lui doit-il pas le même hommage qae l'être pensant sur ce petit globe où nous sommes ? La lumière est uniforme pour l'astre de Sirius et pour nous, la morale doit ê're uniforme. Si un animal sentant et pensant dans Sirius est né d'un père et d'une mère tendres qui aient été occupés de son bonheur, il'Ieur doit au'ant d'amour et de soins que nous en devons ici à nos parents. Si quelqu'un dan • la Voie lactée voit un indigent estropié, s'il peut le soulager et s'il ne le fait pas, il est coupable envers tous les globes!.,.» (Applaudissements )
Quelle élévation, messieurs, et quelle étendue I Y a-t-il jamais eu rien déplus religieux que cette page? — Vous savez la suite : pendant que !e philosophe est plongé dans cette mi'ditation sublime, une vi- ion soudaîce fait paraître devant ses yeux un désert tout couvert d'ossements entassés : r.e sont les restes misérables des milliers et des millions d'hommes qui ont été massacrés ou brû'és pour des querelles soi-disant religieuses... Ce contraste redouble l'eflât du débat.
— So —
Puis le philosophe aperçoit successivement les sages de l'antiquité qui oat éii ■victimes du fanatisme de leur temps, et il arrive enfin à Jésus. «Je le conjurai seulement, dit-il, de m'apprendre en quoi consistait la vraie religion. — Ne vous l'ai je pas déjà dit? Aimez Dieu et votre prochain cjmme vousmêoDe. — Eh bien! s'il en est ainsi, je vous prends pour mon seul maître.»
Avouez, mesdames et mesneuri, que voilàune parole qui serait surprenante de la part de Voltaire, s'il était réellement tel que certaines personnes veulent le représenter.
Et remarquons, à ce propos, en passant, que Jean Jacques Rousseau, lai auSïi, par la bouche de son Vi aae savoyard, autre éloquent prédicateur du déisme et de la religion naturelle, appelle également Jésus « son maître. » — Mais lui, Rousseau, c'est indirectement, par la bouche de son personnage; au lieu que Voltaire pire ici directemerjt, lui-même et pour son propre compte, — et cela, dans le Dictionnaire philosophique l
De telle sorte, messieurs, qu'on a pu aller jusqu'à dire les paroles suivantes, — et qui est-ce qui les a di'es ? Ce n'est pas quelque esprit paradoxal , cherchant à étonner et à scandaliser ; non, c'est ce même catholique fervent, mais noble et impartial esprit, que j'ai déjà eu l'honneur de citer et qui se nommait Bordas- Demoulin ; —je le cite parce qu'en pareille matière son témoignage vaut double : — « Aujourd'hui, dit il, que le vrai caractère de la Révolution française a été expliqué, tout catholique
éclairé doit reconnaître que Voltaire prêchant la tolérance, la liberté et la fraterDité, est plus chrétien que Bossuet défendant l'intolérance et la théocratie. » (Applaudissements.)
Vous voyez, messieurs, combien il est faux de prétendre, comme certaines brochure?, que Voltaire, en répétant sans cesse : Ecrasons iHnfâme l ait voulu parler du Christ.
Non, l\n/ârne, pour Voltaire, c'était le fanatisme, l'exécrable fanatisme, cause de tant de meurtres effroyables , de tant de persécutions cruelles, de tyrannies si insolentes, si révoltantes, si obstinées !... Et qui donc, messieurs, ne serait, sur ce point, du sentiment de Voltaire,— excepté ceux qui vivent da fanatisme , aux dépens des peuples? (Applaudissements et acclamations.]
Il est temps, messieurs, de conclure.
Par tout ce qui précède, nous sommes fondés à dire que Voltaire, adversaire implacable du fanatisme, est véritablement par ceia même un des plus grands bienfaiteurs de la France et de l'humanité- Il a usé sa longue vie â combattre pour elles, avec tout son esprit, avec toute son âme ! Aveugle qui ne le voit pas !
Vollaire n'a que deux sortes d'ennemis : les uns qui donnent le branle et rugissent sourdement; les autres qui bêlent à la suite. Les premiers sont les gens auxquels il a arraché la dominatioD, en faisant triooapher la liberté de conscience, en condamnant les traditions qui ne
ge trouvaient pas d'accord avec la raison et le droit, en réformant ou transformant les mœirs et les lois d'après le bon sens, la vérité et la justice, en affranchissant la société civile du joug clérical, en démasquant les hypocrisies Ihéologiques et les tyrannies fanatiques. Voilà la prenaière sorte d'ennemis : elle se débat en poussant des cris d'agonie. CA^pplaudissements.)
Les autres sont les gens inertes et égoïstes, d'un égoïsme mal entendu et à courte vue, qui, se laissant mener par les premiers, ne vivent que pour l'intérêt et le plaisir, et qui, uniquement occupés de futilités, craignent tout ce qui pourrait les déranger dans la petite corruption ou moisissure dont ils vivent. Ceux-là méprisent et calomnient les livres de Voltaire, sans les connaître, comme ils méprisent et calomnient les livres de Victor Hugo — comme ils méprisent et calomnient tous les écrits qui remuent des idées, tous les libres et vivants discours! —A ceux-là, Voltaire lui-même avait fait d'avance la réponse suivante :
« Vous méprisez les livres, vous dont toute la vie est employée dans les vanités de l'ambition et dans la recherche des plaisirs, ou dans l'oisiveté ! Mais soDgez que tout l'univers connu n'est gouverné que par des livres, excepté les nations sauvages ! » (Applaudissements.)
Messieurs, j'achève en quelques mots cette grande vie.
Lorsque, après un exil de plus de quarante ans, sur une existence qui eu avait duré quatre*
vingt-trois, dont plus de soixante consacrés à tant de luttes héroïques, le patriarche de Ferney revint enfla dans sa patrie et à Paris, pour livrer un dernier combit, Irène, et pour triompher jusqu'à en mourir; vous savtz avec quel enthousiasme il fut accueilli et comment la nation entière lui témoigoa sa reconuaissance.
Dès Lyon, il est signalé, aoclamé, fêté. A. son arrivée dans Paris, le Théâtee-Français, l'Académie fraiiç"iise, toute la société littéraire, qui depuis tant d'années vivait de ses œuvres et de ses idées, se transpoite à sa rencontre et vient le saluer. Mais ce ne sont pas seulement les compagnies constituées, les corps savants officiels, qui vont lui rendre hommage; c'est le peuple parisien tout entier qui reconnaît en lui un de ses fils, un de ses héros, un de ses représentants éti^rnels, et qui l'entoure de ses acclamatioas. Dans les rues, au-devant de sa voiture, oa se précipite avec joie. Sur le Pont-Neuf, une vieille femme du peuple s'élance à la tête des chevaux et s'écrie en pleurant, non pas : vive l'auteur de Zaïre, mais : « vive le défenseur des Calas ! » cVst-à dire : vive le défenseur de la liberté de conîcience ! vive l'adversaire du fanatisme ! vive l'apôtre de l'humanité 1 (Applaudissements et acclamations 0
En présence de ces éclatantes démonstrations de la reconnaissance populaire, la haine de ses ennfm's se vit forcée de faire trêve quelques jours. Mais, après qu'il fat mort, accablé, épuisé de ce triomphe même, elle releva la tête. Alors
les parents du grand philosophe crurent prudent de l'emporter secrètement dans une voiture et d'aller l'inhumer à une certaine distance de Paris.
Ses restes mortels demeurèrent ensevelis pendant treize ans dans un obscur cimetière de campagne, près de l'abbaye de Saellières, jusqu'au jour où l'Assemblée nationale, sur la proposition de Mirabeau» les fit porter soleanellcment au Panthéon.
On pouvait espérer qu'à cette fois ils reposeraient en paix, abrités sous cette inscription : Avx grands hommes la patrie reconnaissant. Il n'en fut pas ainsi. En 1814, un des premiers acte^ delà monarchie restaurée fut de prof iner les tombes de Voltaire et de Rousseau. Pendant une nuit du mois d'avril, on enleva des caveaux funèbres du Panihéon ca qui restait de la df^pouilie mortelle de ces deux grands hommes, on les mit dans des sacs, et on alla enfouir honteusement ces tristes restes aumilieu d'un terrain vague, au Jaordde la Seine et de la Biè7/e, en face de Btrcy, en ayant soin de Les anéantir avec de la chaux viye, afin qu'il n'en demeurât aucune trace. (Mouvement.)
C'est par ce crime nocturne et par ce sacrilège que fut inaugurée la Restauration bourbonnienne, obéissante à ce parti qui, dépossédé du pouvoir par la Révolution, a juré haine éternelle à ses deux glorieux auteurs, Voltaire et Rousseau !