‹ Centenaire de VoltaireChapitre 5 sur 8 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

Il y a cent ans aujourd'hui un homme mourait. Il mourait immortel. Il s'en allait chargé d'années, chargé d'œavres, chargé de la plus illustre et de la plus redoutable des responsabilités, la responsabilité de la conscience humaine avertie 'et rectifiée. Il s'en allait maudit et béni, maudit par le passé, béni par l'avenir, et ce sont là, messieurs, les deux formes superbes delà gloire. Il avait à son lit de mort, d'un côiéracclamation des contemporains et de la postérité, de l'autre, ce triomphe de huée et de haine que l'implacab'e passé fait à ceux qui l'ont combattu. Il était plus qu'un homme, il était un siècle. Il avait exercé une fonction et rempli une mission. Il avait été évidemment élu pour l'œuvre qu'il avait faite par la suprême volonté qui se manifeste aussi visiblement dans les lois de la dâs-

tinée que dans les lois de la nature. Les quatrevingt-quatre ans que cet homme a vécu occupent l'intervalle qui sépare la monarchie à son apogée de la révolution à son aurore. Quand il naquit, Louis XIV régnait encore, quand il mourut Louis XVI régnait déjà, de sorte que son berceau put voir les derniers rayons du grand trône et son cercueil les premières lueurs du grand abîme. (Applaudissements.)

Avant d'aller plus loin, entendons nous, messieurs, sur le mot abîme; il y a de bons abîmes : ce sont les abîmes où s'écroule le mal, (Bravo !)

Messieurs, puisque je me suis interrompu, trouvez bon que je complète ma pensée. Aucune parole imprudente ou malsaine ne sera prononcée ici. Nous somme.s ici pour faire l'affirmation du priDgrès, pour donner réception aux philosophes des bienfaits de la philosophie, pour apporter au dix-huitième siècle le témoignage du dix-neuvième, pour honorer les ma- • gnanimes combattants et les bons serviteurs, pour féliciter le noble effort des peuples, l'industrie, la science, la vaillante marche en avant, le travail, pour cimp.nter la concorde humaine, en un mot pour glorifier la paix, cette sublime volonté universelle. La paix est la vertu de la civilisation, la guerre en est le crime. (Applaudissements). Nous sommes ici, dans ce grand moment, dans cette heure solennelle, pour nous incliner religieusement devant la loi morale, et pour dire au monde qui écoute la France, ceci : li n'y a qu'une puissance, la conscienco aa te-

Tice de la justice ; et il n'y a qu'une gloire, le génie au service de la vérité. (Mouvement )

Cela dit, je continue.

Avant la Révolution, messieurs, la construction sociale était ceci :

En bas le peuple;

Au-dessus du peuple, la religion, représentée par le clergé ;

A côté de la religion, la justice, représentée par la magistrature.

Et, à ce moment de la société humaine, qu'était-ce que le peuple? C'était l'ignorance. Qa'était-ce que la religion ? C'était l'intolérance. Et qu'était-ce que la justice? C'était l'injustice.

Vais- je trop loin dans mes paroles ? Jugez-en.

Je me bornerai à citer deux faits, mais décisifs :

A Toulouse, le 13 octobre 1761, on trouve dans la salle basse d'une maison un jeune bomme pendu. La foule s'ameute, le clergé fulmine, la magistrature informe. C'est un suicide, on en fait un assassinat. Dans quel intérêt ? Dans l'intérêt de la religion. Et qui accuse-t-on ? Le père. C'est un huguenot, et il a voulu empêcher son fils de se faire catholique. Il y a monstruosité morale et impossibilité matérielle; n'importe 1 ce père a tué son lils, ce vieillard a pendu ce jeune homme. La justice travaille, et voici le dénoùoaent. Le 9 mars 1732, un homme en cheveux blancs, Jean Galas, est amené sur une place publique, on le met nu, on l'étend sur une roue, les membres liés en porte-à-faux, la tête pendante. Trois hommes sont là, sur i'échafaud, un capitoul, nommé

Dayid, chargé de soigner le supplice, un prêtre, qui tient un crucifix, et le bourreau, une barre de fer à là main. Le patient, stupéfait et terrible, ne regarde pas le prêtre et regarde le bourreau. Le bourreau lève la barre de fer et lui brise un bras. Le patient hurle et s'évanouit. Le capitoul s'empresse, on fait respirer des sels au condamné, il revient à la vie ; alors nouveau coup de barre, nouveau hurlement. Galas perd connaissance; on le ranime, et le bourreau recommence ; et comme chaque membre, devant êlre rompu en deux endroits, reçoit deux coup;, cela fait huit supplices. Après le huiiièaie évanouissement, le prêtre lui offre le crucifix à baiser. Calas détourne là tête, et le bourreau lui donne le coup de grâce, c'est-à-dire lui écra-e la poitrine avec le gros bout de la barre de fe:. Ain&i expira Jean Calas. Cela dura deux heures. Après sa mort, l'évidence du suicide apparut. Mais un assassinat avait été commis. Par qui? Par les juges. (Vive sensation. Applaudissements.)

Autre fait. Après le vieillard le jeune homme. Trois ans plus tard, en l"65, à Aube ville, le lendemain d'une nuit d'orage et de grand vent, on ramasse à terre, sur le pavé d'un pont, un vieux crucifix de bois vermoulu qui depuis trois siècles était scellé au parapet. Qui a jeté bas ce crucifix? Qai a commis ce sacrilège? On ne sait. Peut-être un passant. Peut-être le vent. Qui est le coupable? L'évêque d'Amiens lance un monitoire. Voici ce que c'est qu'un monitoire : c'est un ordre à tous les fidèles, sous peine de l'enfer, de dire ce qu'ils savent ou croient

savoir de tel on tel fait; iDjonctîon m^-urtrière du fanatism*^ à l'ignorance. Le monitoire tle l'éy^que d'Amiens opère ; le grossissement des CGaamérages prend les proportions de la dénonciation. La justice découvre, ou croit découvrir, que, dans la nuit où le crucifix a été jeté à teTe, deux hommes, deux officiels, nommés l'un Labarre, l'autre d'Etallonde, ont pas?é sur le pont d'Abbevllle, qu'ils étaient ivres, et qu'ils ont chanté uce ctianson de corps de garde. Le tribunal, c'est la sénéchaussée d'AbbeviUe. Les sénéchaux l'Abbe.viile valent les capitouls de Toulouse. Ils ne sont pas moins justes. On décerne deux mandats d'afêt. D'Etallonde s'échappe. Labarre est pris. On le livre à l'instruction judiciaire. Il nie avoir passé sur le pont, il avoue avoir chanté la chanson. La sénéchaursée d'Abbevil'e le condamn", il fait appel ?.u parlement de Paris. On l'aTcène à Paris, la sentence est trouvée bonne et confirmée. On le ramène à Abbevil'e enchaîaé. J'abrège. L'heure monstrueuse arrive. On commence p?r soumettre le chevalier de Labarre à la question ordinaire et extraordinaire pour lui faire avouer ses complices ; complices de quoi ? d'être passé sur un pont et d'avoir chanté une chanson ; on lui brise un genou dans la torture; son confesseur, en entendant craquer les os, s'évanouit ; le lendemain, le 5 juin 1766, on traîne Labarre dans la grande place d'Abbevllle ; Ji flambe un bticher ardent ; on lit sa sentence à Labarre, puis on lui coupe le poirg, puis on lui arrache la langue avec une teaai'le de fer, puis,

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p3r grâce, on lui tranche la lêtc, et on le jette dans le bûcher. Ainsi mourut le chevalier de Labarre. Il avait dix-neuf ans. (Longue et profonde sensation.;

Alors, ô Voltaire, tu poussas un cri d'horrevr, et ce sera ta g'oire éternelle l (Appaudissements redoublés.]

Alors tu commenças l'épouvantable procès du pa>:sé, tu plaidas^ cotitre les tyrans et 1?» monstres, la cause du genr.i humain, et tu la gagnas. Grand homme, sois à jamais béni! (î/ouveaux applaudissements.)

Messieurs, les choses affreuses que je viens de rappeler s'accomplissaient au milieu d'une société polie; la vie était gaie et légère, on a'iait et venait, on ne regardait ni au-dessus ni audessous de soi, riniifférence se résolvait en insouciance , de gracieux poètes, Saint-Aulaire, Bouffler.', Gentil-Bernard, faisaient de jolis vers, la cour était pleine de fêtes, Versailles rayonnait,.Paris ignorait; et, pendant ce temps-là, par férocité r-iligieuse, les juges faisaient expirer un vieillard sur la roue, et les prêtres arrachaient la langue à un enfant pour une chanson. (Vive émotion. Applaudissements.)

En présence de cette société frivole et lugubre, Voltaire, seul, ayant là sous les yeux toutes cos forces réunies, la cour, la noblesse, la finance ; ctlte puissance inconsciente» la multitule aveugle ; celte effroyable magistrature, si lourde aux sujets, si docile au mai re, écrasant et flittant, à genoux sur le peuple devant le roi (Bravo !), ce clergé siniàlremeat mélangé d'hy-

pocrisie et de fanatisme, Voltaire, seul,jele répète, déclara la guerre à cette coalition de toutes les iniquités sociales, à ce monde énorme et terrible, et il accepta la bataille. Et quelle était son arme? celle qui a la légèreté du vent et la puissance de la foudre. Une plume. (Applaudissements.)

Avec cette arme, il a combattu, avec cette arme, il a vaincu.

Messieurs, saluons cette mémoire.

"Voltaire a vaincu, Voltaire a fait la guerre rayonnante, la guerre d'un seul contre tous, c'est-?.-dire la grande guerre La goerre de la pensée contre la matière, la guerre de la raison contre le préjugé, la guerre du juste contre l'injuste, la guerre pour l'opprimé contre l'oppresseur, la guerre de la bonté, la guerre de la douceur. Il a eu la tendresse d'une femme et la colère d'un héros. Il a été un grand esprit et un immense cœur. (Bravos.)

Il a vaincu le vieux code et le vieux dogme. Il a vaincu le seigneur féodal, le juge gothique, le prêtre romain. Il a élevé la populace à la dignité de peuple. Il a enseigné, pacifié et civilisé. Il a combattu pour Sirven et MontbalUy, comme pour Gilas et Labarre ; il a accepté toutes les menaces, tous les outrage?, toutes les persécutions, la calomnie, l'exil. Il a été infatigable et inébranlable. Il a vaincu la violeDce par le soorire, le despotisme par le sarcasme, l'infaillibilité par l'ironie, l'opiniâtreté par la persévérance, l'ignorance par la vérité,

Je viens de prononcer ce mot, le sourire, je m'y arrête. Le sourire, c'est Voltaire.

Disons-le, messieurs, car rapaisement est le prrand côté du philosophe, dans Voltaire Téquili- Lre finit toujours par se rétablir. Qaelle que soit sa juste co'ère, elle passe, et le Vo'taire irrité f.iit toujours place au Voltaire calmé. Alors dans cet œil profond, le sourire apparaît.

Ce sourire, c'est la .sajfpsse. Ce sourire, je le répète, c'est Voltaire. Ce sourire va parfois jusqu'au rire, mais la tristesse philosophique le tempère. D'i côté des forts, il est moqueur; du côté des. faibles, il est car^s^ant. Il inquiète l'oppresseur et rassure l'opprimé. Contre les grands, la raillerie ; pour les petits, la pitié. Ah! soyons émus de ce sourire. Il a eu des clartés d'auïorê. Il a illuminé le vrai, le juste, le bon, et ce qu'il y a d'honuête dans l'utile; il a éclairé l'intérieur des superstitions ; ces laideurs sont bonnes à voir; il les a montrées. Etant lumiaeux, il a été fécond. La société nouvelle, le désir d'égalité et de concession et ce commencement de fraternité qui s'appelle la tolérance, la bonne volonté réciproque, la mise en proportion des hommes pt des droits, la raison reconnue loi suprême, Teftacement des préj'igés et des partis pris, la sf^rénUé des âmes, l'esprit d'intelligence et de pardon, l'ha'-monie, la paix, voilà ce qui e?t sorti de ce grand sourire. ' Le jour, prochain sans nul doute, où sera reconnue l'iJentité de la sagesse et de la clémence, le jour où l'amnistie sera proclamée, je l'afflrm!^. Ici haut, dans les étoiles. Voltaire sourira (Triple .<^alve d'applaudissements. —Cris: Vive l'ammistie!) - '

Mes^ieur^, il y a entre deux serviteurs de ThumaDité qui ont apparu à dix-huit cents ans d'intervalle un rapport mystérieux.

Combattre le phaû ciïsme, démasquer rimposture, terrasser les tyrar.niej,les usurpations, les préjugés, les mensonges, les superstitions, démoiir le temple, quitte à le rebâtir, c'est àdire à remplacer le faux par le vrai, attaquer la magistrature féroce, attaquer le sacerdoce sanguinaire, p^rendre un fouet ot chasser les vendeurs du sanctuaire, réclamer rhfr.tage des déshérités, protéger les faibles, ks pauvres, les souCfratt-:, ies accnblés, lutt-r pour les persécutés et les opprimés ; c'est la g .erre de Jésus- Christ; et quel e<t l'homme qui fait cette guerre? C'est Volt jïre. (Bravos.)

L'oeuvre évangélique a pour complément l'œuvre philosophique ; l'esprit de mansuétude a comrnen:-ô, l'esprit de toléraiice a continué; disons-le avec un seritiment de respect profond, Jésus a pleufé, Voltaire a £oari, c'est de cette larme divine et de ce sourire humain qu'est faite la douceur de la civilisation actuelle (Applaudissements prolongés.)

Voltaire a-t-il souri toujours ? Non. Il s'est indigné souvent. Vous l'avez vu dans mes premières paroles.

Certes, messieurs, la mesure, la réserve, la proportion, c'est ia loi suprême de la raison. On peut dire que la modération est la respiration même du philosophe. L'effort du sage doit être de condenser dans une sorte de certitude sereine tous les à-peu-prèS'dont se compose la

philosophie. Mais, à de certains moments, la passion du vrai se lève puissante et violente, et elle est dans son droit comme les grands vents qui assainissent. Jamais, j'y insiste, ai-cun sage n'ébranlera ces deux augustes points d'appui du labeur social, la justice et respérancc, el tous respecteront le juge s'il incarne la justice, et tous vénéreront le prêtre s'il représente l'espérance. Mais si la magistrature s'appelle la tortore, si l'Eglise s'appeile Pluquisiiion, alors l'humauité les regarde en fice et dit au juge : Je ne veux pas de ta loi ! et dit au prêtre : Je ne vfux pas de ton dogme ! je ne veux pas de ton bûcher sur la terre et de ton enfer dans le ciel ! (Vive sensation. Applaudissements prolongés.) Alors le philosophe courrouçai se dresse, et dénonce le juge à la justice, et dénonce le pvêtre à Dieu ! (Les applaudissements redoublent.)

C'est ce qu'a fait Voltaire. Il est grand.

Ce qu'a été Voltaire, je l'ai dit ; ce qu'a été son siècle je vais !e dire.

Messieurs, les grands hommes sont rarement seuls ; les grand arbres semblent plus grands quand ils dominent une forêt, ils sont là chez eux ; il y a une forêt d'esprits autour de Voltaire ; cette forêt, c'est ie dix-huitième siècle. Parmi ces esprits, il y a des cimes, Montessqaieu, Bufïon, Beaumarchais, et deux entre autres, les plus hautes après Voltaire, — Rousseau et Diderot. Ces penseurs ont appris aux hommes à raisonner ; bien raisonner mène à bien agir, la justesse dans l'esprit devient la justice dans le cœur. Ces ouvriers du progrès ont uti-

Icment travaillé. Buffon a fondé le naturalisme ; Beaumarcliais a trouvé, au-delà de Molière, une comédie inconnue, presque la comédie sociale ; Montesquieu a fait dans la loi des fouilles si profondes qu'il a réussi à exhumer le droit. Quant à Pousseau, quant à Diderot, prononçons ces deux noms à part; Diderot, vaste intelligence curieuse, cœur tendre altôré de justice, a voulu donner les notions certaines pour bases aux idées vraies, et a créé l'Encyclopédie; Rousseau a rendu h la femme un admirable service, il a complété la naère par la nourrice, il a mis Tune auprès de l'autre ces deux majestés du berceau; Rousseau, écrivain éloquent et pathétique, profond rêveur oratoire, a souvent deviné et proclamé la vérité politique; son idéal confiae au réel, il a eu cette gloire d'être le premier en France qui se soit appelé citoyen; la libre civique vibre en Rousseau ; ce qui vibre en Voltaire, c'est la fibre universelle. On peut dira qiae, dans ce fécond dix-huitjème siècle, Rousseau représente le Peuple; Voltaire, plus vaste encore, représente i'Hommo. Ges puissants écrivains ont disparu ; mais ils nous ont laissé leur âme, la Révolaiion. (Applaudissements.)

Ovù, ia RéYoInîicn fraEçaise est leur âme. Elle est leur émanation rayonnante. Elle vient d'eux; on les retrouve partout dans cette catastrophe bénie et superbe qui a fait la clôture du passé et Touveriure de l'a venir. Dans celte transparence qui est propre aux révolutions, et qui, à travers les causes, laisse apercevoir les effets, et à travers le premier plan le second, on voit

derrière Diderot Danton, derrière Rousseau Robespierre, et derrière Voltaire Mirabeau. Ceux-ci ont fait ceux-ià.

Messieurs , résumer des époques dans des noms d'hommes, nommer des siècle?, en faire eu quelque sorte des personnages humaias, cela n'a été donné qu'à trois peuples, la Grèce, ritalii-, la France. On dit le siècle de Périclès, le siècle d'Auguste, le siècle de Léon X, le siècle de Louis XIV, le siè:le de Voltaire. Ces appellations ont un grand sens. Ce privilège, donner des noms à des siècles, exclusivement propre à la Grèce, à l'Italie et à la France, est la plus haute marque de civilisation. Jusqu'à Voltaire, ce sont des noms de chefs d'états ; Voltaire est plus qu'un chef d'état, c'est un chef d'idéis. A Voltaire un cycle nouveau commence. On sent que désorm.is la suprême puissance gouvorùante du genre humain sera la pensée. La civilisation obéissait à la force, elle obéira à l'idéal. C'est la rupture du sceptre et du glaive reniplacés par le rayon ; c'est-à-dire l'autoriti transfigurée en liberté. Plus d'autre souveraineté que la loi pour le ptupie et la conscience pour i'individu. Pour chacun, de nous, les deux aspects du progrès se dégagent nettement, et les voici : exercer son droit, c'est-à-dire être un homme ; accomplir son devoir, c'est-à-dire être un citoyen.

Telle est la sigQ)fl:alion de ce mot, le siècle de Voltaire ; tel est le sens de cet événement auguste, la Révolution française.

Lei deux siècles mémorables qui ont précédé le dix-huitième l'avaient préparé ; Rabelais aver-

tit la royauté dans Gargantua, et Molière avertit i'E;:lise dans Tartuffe. La haine de la force et le respect du droit, soat visibks dans ces deux ilUîtres c-prit?.

Q.;iconque dit aujourd'hui : la fo' r.s prime le droit, fait ac».e de rp.ojen-â^^e, et parie aix hooilEcs de trois cents ans en arrière. (Applaudissements répétas )

Messiears, le dix-neuvièsr.e siècle glorifie le dixliuiUème Siècle. Le dix-huitième propose, le dixneuvieme conclut. Et ma deriiière parole sera la constatationiranqoi le, m3isiDfloxible,du progrès.

Les temps soat venus. Le droit a trouvé sa fermule : la fidéral'on hum.ine.

Aujourd'hui, la fores s'appelle la violence et commence à êlr;j jugée, la guerre est mise en accusation ; la civilisalion, sur îa plainte du g?nre humain, instruit le procès et dresse le grand dossier criminel des conquérants et des capitaines. (!iîouvement ) Ce *Amo\r), l'histoire, eût appelé. La réalité sévère apparaît. Les éblouissements factices se dissipent. Dan^ beaucoup d'^ cas, le héros est une variété de l'assassin. (Applaudissements.) Les peuples en viennent à comprendre que l'agrandissement d'au forfait n'en saurait ètrcî la diminution, que si tuT est un crime, tuer beaucoup n'en peut pas être la circonitance atténuante (Riivs et bravos. \ que si voler e.-t une honte, envahir ne saurait êire une gloire (Applaudissements répétés), que les Tedeums n'y font pas grand'chose, que rhomicile est l'homicidt, que le sang versé est le sang versé, que cela ne sert à rien de s'appeler César

ou Napoléon, et qu'aux yeux du Dieu éternel on ne changr- pas la ligure du meurtrier parce qu'au lieu d'un bonnet de forçat on lui met sur la tê'e une couronne d'empereur. (Longue acclamation. Triple salve d'applaudissements.)

Ahl proclamons les vérités absolues. Dé.«honopons la guerre. Non, la g'oire sanglante n'existe pas. Non, ce n'est pas bon et ce n'e.«t pas utile do faire des cadavres. Non, il ne se peut pas que la vie travaille pour la moi-t. Non, ô mères qui m'entourez, il ne se peut pas que la guerre, cette voleuse, continue â vous prendre vos enfants. Non, il ne se peut pas que la femme enfante dans la douleur, que les hommes naissent, que les peuples labourent et sèmect, que le paysan fertilise les cbampï etque l'ouvrier féconOe les villes, que les penseurs méditent, que l'jndustrie fasse des merveilles, que le génie fasse des prodiges, que la va.ste activité humaine multiplie en présence du ciel étoiléles efforts et les créations, pouraboutir à celte épouvantable exposition internationale qu'on appelle un champ de bataille ! (Profonde sensation. Tous les as?istants sont dfbout et acclament l'orateur.)

Le vrai champ de bataille, lo voici. C'est ce reudez-Toua des chefs-d'œuvj'e du iravsil humain que Paris offre au monde en ce m^meat

La vraie victoire, c'est la victoire do Paris. (A.pplaudi.^sements.)

Hé.'as ! on ne peut se le dissimuler, l'heure actuelle, si digne qu'elle soit d'admiration et de respect, a encore des côtés funèbres ; il y a encore des ténèbres sur l'horizon, la tragédie des

peuples n'est pas finie; la guerre, la guerre scélérate est encore là, et elle araudacj de lever la tête i travers celte fête auguste de la paix. Les prince?, depuis deux an?, s'obstinent à un contre-sens funeste, leur discorde fait obstacle à noire concorde, et ils sont mai inspirés de nous condamner à la coûstatation d'un tel coutra&te. Que ce contra-te nous ramène à Voltaire. En présence des éventualiiés menaçante?, soyons plus pac fiques que jamais. Tournons-nous vers ce grand mort, vers ce grand vivant, vers ce grand esprit. Inclinons-nous devant les sépulcres vénérables. Demandons conseil à celui dont la vie utile aux hommes s'est éteinte 11 y a cent ans, mais dont l'œuvre e&t immortelle. Demandoû3 conseil aux autres puissants penseurs, aux auxiliaires de ce glorieux Voltaire, à Jean- Jicques, à Diderot, à Montesquieu. Donnons la parole à ces grandes voix. Arrêtons rcffusion du sang humain. Assez I assez! de-pol<s! Ali! la barbarie persiste, eh bien, que la philosophie proteste Le glaive s'acharne, que la civilisation s'indigne. Queledix huitième siècle vienne au secours du dix neuvième ; les philosophes i^os prédécesseurs sont les apôtres du vrai ; invoquons ces illustres fanlôàaes; que, devant les monarchies rêvant les guerres, ils prociame'nt ie droit de l'homme à la vie, ie droit de la conscience à la liberté, la souveraineté de la raison, la sainteté da travail, la bonté de la paix; et, puisque la nuil sort des trônes, que la lumière sorte des tombeaux! (Acclamation unanime et prolongée. Gris : Vive Vicier Hugo 1)

Rien ne saurait décrire l'ovâlion qui a couvert l2s dernières paroles de Victo« Hugo. Tout le inonde était debout, et les applaudissements ne cessaient pas.

Il a fu'ilu l'intervention de Victor Hugo luimême pour que le silence se rétablît. M. SpuUer alurs a pu donner lecture des dépêches que nous do inoDs plus loin et qui, de tous les points de la France et de l'Europe, sont veaus s'associer, au nom de la tolérance et de la liberté, à la célébration du centecaire de VoHaire. L'audiroire a moûtïé par ses applaudissements combien il était touché de ces précieux témoignages de fraternité.

Afin de terminer dignement cette magnifique Stauce, digoe en tous points du grand philosophe que la France a voulu honorer, M. Spuiier annonce qu'une collecte va être faite au profit des familles des détenus politique?. On applaudit encore, et chacan s'empresse de répondre à cet appel généreux.

De nouveUe^ acclamations suivent Victor Hugo à sa sortie, et la to.jle s'écoule dans le plus grand Cdlme, après avoir fait entendre une dernière fois le cri qui résume toutes ses aspirations et toutes ses espérances : Vive la Répullique !

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