EFFETS DE LA SEPARATION
1° Nous avons dit déjà les effets déplorables de abandon au point de vue moral. Son procès n’est plus à faire. Il est unanimement condamné par tous les gens de cœur qui se sont penchés sur ces malheureux enfants. Sans compter de nombre incalculable des physiquement maltraités, le plus souvent par des travaux inadéquats à leur âge, sous un régime de famine, tous ces enfants, même ceux qui ont le rare bonheur d’être traités comme des personnes, portent dans leur figure le cachet indéfinissable de leur souffrance morale, Leur regard et lointain, leur expression indifférente et apathique, souvent leur intelli-
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gence st ‘très en dessous de la normale. C’est parce qu'ils ont manqué de cet‘e < communication psychi-
que » dont parle MARFAN, et qui est, peut-être, plus indispensable que‘le lait maternel, parce qu’elle est irremplaçable. Le dévouement le plus sincère d’une nourrice où d’une berceuse n'arrivera jamais à supplanter l'amour maternel ; celui-ci ne s’apprend pas, il est la plus pure étincelle de cette source inépuisable et dynamique de la vie animale où l'instinct c’est la loi.
L’'abandon est un acte contre-nature, une monstruosité, « L’abandon de l'enfant, dit le Professeur FRruINsSHoOLZ, de Nancy, est la pire des choses et la plus immorale, Pour le dire tout de suite, en supposant que ce soit un mal prétendu nécessaire, c’est un mal qui doit disparaître si nous voulons bien reconnaître que nous ne sommes pas arrivés aux dernières limites de la civilisation ».
Au point de vue médical, les résultats de lPabandon sont aussi désastreux. Tous les périls que nous avons décrits plus haut : congénital, alimentaire, infectieux, convergent, sur l’enfant abandonné. Porté dans l’angoiïsse morale la plus terrible, dans les plus grandes privations, il naît débile, avant terme ; i] est immédiatement séparé de sa mère, traîne dans les dépôts de lAssistance, fait de longs voyages sous n'importe quel temps. L’infection en fait uñe proie facile, d'autant plus facile au’il est soumis à lPallaitement artificiel, conduit par des mains ignorantes et malpropres. La mort est la conséquence fatale de cet état de choses, d’au‘ant plus inévitable que l’enfant est plus précocément séparé de sa mère.
Nous m’avons pas besoin de remonter à plusieurs siécles en arrière pour donner des taux élevés de mor-
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talité chez les enfants assistés. En 1860, la mortalité était de 70 à 90 % dans les départements de Seine-et- Oise, Aube, Calvados, Eure, Seine-Inférieure, Loire- Inférieure (LABEAUME). Fe
En 1920, 68,4 % dans les Bouches-du-Rhône, 80 % à Bordeaux, pendant la guerre. En 1921, plus de 75 % dans deux départements, 60 % à 70 % dans sept, plus de 40 % dans 34 (WaALLICH).
En 1922, 40 % de mo rtalité dans 26 départements, 90 % dans le Puy-de-Dôme, 88 % dans la te 77 % dans l'Ardèche (MÉRY).
La mortalité dans les asie dépositaires a été ‘oujouns très élevée. En 1920, elle était de 51,32 % à Marseille, 75,67 % à Aix, 70 % au Calvados, 71 % à la Nièvre (MÉRY).
A la Seine, la mortalité oscillait di puis la guerre entre 30 et 50 % ; la création des centres d'élevage la fit tomber à 16 % «en 1928, à 9,22 % «en 1927 (Louis MoURIER).
À Marseille, la création de la pouponnière d’entraînement a les mêmes résulta‘s heureux : de 52,04 % en 1923, la mortalité passe à 26 % en 1926 (CASSOUTE).
A l’exception de quelques autres départements (Bas- Rhin, Haut-Rhin, Oise, Aisne, Meurthe-et-Moselle, étc.) qui ont suivi la voie des réformes faites par Paris, on peut dire qu’actuellement presque tous les départe- .inents de France persévèrent dans la plus meurtrière des routines.
2° Les effets de la séparation temporaire par placement en nourrice isolée ont été toujours déplorables. La mortalité est très élevée ; elle est due aux mêmes causes de la mortalité chez les enfants assistés.
Déjà Beaumarchais, l’auteur du « Barbier de Séville », écrivait, dans le « Journal de Paris », en 1784 :
« Sur 100 enfants qui naissent, le nourrissage étranger en emporte 80, le nourrissage maternel en conservera 20 ». Il s'élève avec force contre cette habitude abominable, qu’avaient des femmes très pauvres d'abandonner leurs enfants pour prendre en nour-
nice ceux des femmes pauvres obligées de travailler.
La famille était bouleversée ; le mari allaït souvent en prison parce qu'il ne pouvait pas payer be mois üe la nourrice.
I1 fonde à Lyon une Société de Bienfaisance pour aider les mères pauvres, à l'exclusion des filles-mères, des mendianles «et des prostituées.
Cette même année (1784), Madame de Fougeret fonde à Paris la Société de la Charité Maternelle, qui a les mêmes buts. Elle existe encore.
Malgré toutes ces initiatives, le placement en nourrice isolée continua et continue encore à être d’une pratique courante. La loi Roussel, de 1874, apporta une amélioration en établissant le contrôle administratif et médical ; maïs ce contrôle est tout à fait insuffisant’et il a été neutralisé dans ses effets par la suppression presque complète des nourrices au sein, de façon que le ‘aux de la mortalité oscille actuellement entre 30 et 50 %.
La séparationtemporaire a aussi de très mauvais résultats, au point de vue social, la famille perd sa cohésion, son unité, souvent sa moralité. Autour du berceau, l'amour maternel s’exalte et se purifie. La présence constante de l’enfant, ses sourires, ses pleurs, tous ces petits soucis que cause son élevage, sont nécessaires à l'épanouissement complet du-sentiment maternel. L'enfant est un trait-d’union entre les époux, un dérivatif de leur amour, la cristallisation et l'aboutissement de tous ces rêves, de tous ces sen-
5 -— A0 —timents exaltés et réciproques qu’on appelle amour, et qui ne sont que la purification spirituelle de cette loi suprême de la nature vivanite : l’instinct de la reproduction.
Etant un amour commun des deux époux, l'enfant est la cause la plus tenace de leur amour réciproque. L'amour sans enfant peut sombrer facilement dans l'indifférence ou dans de vice.
Il faut remarquer que ce sont les ménages à un seul enfant qui placent leurs enfants en nourrice. Quand on en a plusieurs, il est plus économique que la mère consacre tout son temps à les soigner. Le moiïs de la nourrice serait plus élevé que celui que la mère pourraïit gagner en travaillant.
En France, 21 % des ménages n’ont pas d’enfant, 27 % en ont un seul (WEïL-Picarb). Cela explique le nombre des placements en nourrice, pas seulement à cause du facteur ‘économique, maïs aussi par l’égoisme, le désir de liberté de la femme qu’indique souvent l'enfant unique. C’est dans les famille nombreuses que l’on trouve, en général, les plus belles qualités morales. et