II. — LE DESHONNEUR
Nous avons vu que le déshonneur est la cause invoquée par la mère-dans le 35 % des abandons. Ce taux ne préjuge pas de la proportion qu’il y a entre les enfants abandonnés légitimes et illégitimes ; il ne préjugerait que de la quantité des enfants illégitimes qui pourraient être élevés par leurs mères, s’il n’y avait pas le sentiment du déshonneur.
En effet, le taux des enfants illégitimes abandonnés représente les 3/4 et même les 4/5 du taux total d’abandons.
L’hospice des Enfants assistés de Paris a, pendant dix ans, de 1913 à 1922, recueilli 31.258 enfants : 7.965 légitimes et 23.293 illégitimes (LABEAUME). Ces derniers représentent donc le 75 %.
En 1921, 11.600 enfants ont touché régulièrement, à Paris, le secours préventif d'abandon : plus de 10.000. de ces enfants étaient illégitimes, moins de 1.500 légitimes (LABEAUME).
Nous voyons donc que le problème du déshonneur est tout à fait de premier plan dans la question de Pabandon. Pas seulement par le sentiment insurmontable de honte, que certaines femmes expérimentent devant l’évidence de leur faute, mais surtout par lisolement moral et le manque d'appui matériel que représentent ces deux mots : fille-mère. |
Certaines moralistes et certaines pédagogues veulent tout arranger par l'éducation. Il faut, en effet, faire une grande campagne dans lies écoles, dans le
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public, pour amener les deux sexes à une compréhension plus juste de leurs devoirs mutuels. Il faut apprendre aux jeunes filles, aux jeunes garcons, leur rôle futur de dispensateurs de la vie. Il faut qu’ils aient un profond respect de lacte de la génération, pour - qu’ils ne s’y donnent qu'après une longue préparation morale, Il faut surteut finir avec cette inégalité sociale des deux sexes qui fait que la même action soit une g'oire pour le garçon, une faute irréparable pour la fille. |
Cet état paradoxal des mœurs est très évident dans les pays de civilisation latine. La chevalerie du moyen âge, lesprit religieux et, en Espagne, l'influence arabe, firent de la femme cet être inférieur, tout dévouement et abnégation. Eile doit être la dépositaire insoupçonnable de l'honneur chatouilleux de son mari. Tout cela serait très bien si, par conitre, l’homme ne mettait pas tout son honneur à déshonorer les autres. Cette lutte insensée de l’homme, qui place son honneur au-dessus de sa vie et qui fonde sa gloire dans le déshonneur des autres, a été immortalisée dans cette tragi-comédie du romantisme éspagnol du xiIx° siècle, appelée « Don Juan Tenorio ».
C’est un leurre que de vouloir tout attendre de l'éducation, cette illusion est aussi éloignée de la réalité que cet état idéal] dont rêvent Îles anarchistes. Au contraire, la corruption est la rançon du progrès. Il est un fait incontestable que, dans toute société, le gendarme est beaucoup plus persuasif que de prédicateur.
C'est par des lois sévères, appuyées sur une recherche très poussée de la paternité, que l’on obtiendra les résultats les plus prompts et les plus efficaces dans cet ordre de choses.
En France, existe la recherche de la paternité, maïs seulement après l'accouchement, et elle Exig e telles men: de preuves, que ses résul: ats sont presque nuls.
En Angleterré, elle est plus efficace, parce qu’elle peut se déclencher avant l’accouchement..
En Aïlemagne, après l'accouchement, l'Etat fait une nee auprès de a mère et auprès du père présur mé. ; celui-ci paye une contribution à l'Etat, qui. se charge de la protec: ion de, enfant jusqueà l’âge de seize ans. PARU
La France et beaucoup d’autres pays, sont dominés, dans la conception des droits de l'enfant, par la réminiscence de ces droits absolus, que le Code Civil romain donnait au Pater familias. Malgré les progrès accomplis, l'enfant reste un être secondaire, une pos-
session du père, ou de la mère, en cas d enfant naturel. : à
Le droit absolu de vie ou de mort qu'avait le Pater f aniilias, existe encore, il est seulement déguisé. La
différence immense.qui existe entre un énfant abandonné et un enfant qui ne l’est pas, montre le mépris de l'intérêt de l’enfant, qu'a encore la société moderne en laissant aux paren's le droit de l’abandonner.
Cest contre cette subordination, contre ce mépris de l'intérêt de l'enfant, que se lève esprit de la Joi Cas‘berg, votée en Norvège, en 1915. &
“EN Ce qui se relationne avec les enfants daureh «lies marques caraciéristiques de cette loi, dit M. A. JOHANNESSEN, dans son rapport au, Congrès Int. de Bruxelles, sont la manière dont est fortement souligné de fait que l'enfant est, au point de vue du droit, une personne indépe ndante, en opposition à la tend'ance du droit ancien, de faire dépendre de la mère le droit de l'enfant ; l’établissement du principe que
2 — 51 — Penfant est lié par des rapports juridiques de famille au père et à la mère, et pas seulement à la mère ; une extension: des devoirs économiques du père à Pégard de la mère et de l’enfant ; l’aggravation des règles relatives au recouvrement des contributions. »
Par conséquence, cette loi oblige la mère à déclarer le père de son enfant, même si elle ne voulait pas le faire. Après enquête, le père désigné est tenu à contribution, dès -trois mois avant la naissance, jusqu "à ce que son enfant ait atteint sa seizième année,
On craignaiït le chantage, à cause de la sévérité de . la loi. En réalité, les pères reconnaissent l’enfant avant le procès. « Le nombre des procès ne correspond qu’à un huitième des naissances illégitimes ».
La doi suédoise de 1917 est presque la même que lantérieure ; elle nomme un tuteur adjoint, qui se. charge de faire valoir les droits de l'enfant.
Certains ‘états de l'Amérique du Nord ont des lois semblables. ;
Ces lois donnent d'excellents résultats pion où elles sont appliquées.
De tout ce que nous venons de dire, on peut Re ces conséquences :
1 L'abandon doit être Die
2° Les pères et mères sont dans l’obligation de pourvoir à l'entretien de leurs enfants.
3° La société ne doit intervenir que quand J’entretien par Îles pères et mères fait défaut.
Nous savons que le’ 80 % des Ra abandonnés sont ‘ex enfants illégitimes. Par une recherche sévere de da paternité, comme elle existe en Norvège, on peut arriver à faire entretenir, au moins le 50 % de ces enfants, par leurs pères et mères. Il ne nous res-
P terait que l’autre 50 %, attribuable à la misère. Pour ceux-ci, formés en grande majorité par des enfants légitimes, il faudrait distribuer des secours préventifs d'abandon, qui soient vraiment efficaces : au moins 200 francs par mois. Les dépenses n’augmenteraïent pas, parce que ce qu’on aurait économisé par la recherche de la paternité, on pourra l'employer pour augmenter des secours.
Un moyen très pratique et très moral de se procurer de l'argent pour favoriser les enfants mécessiteux, c'est la taxe sur -les célibataires et sur les ménages
° sans enfants. Elle est employée en Italie, depuis la loi du 10 décembre 1925, qui créa | «< Œuvre Natio- ‘nate pour la Protection de la Maternité et de l'En-
fance ».
Elle y donne de très bons résultats. Elle en donnerait de meilleurs en France, où, selon Ivan ROUSSEL, « il y a 175.000 célibataires masculins au-dessus de 30 ans, et 2.100.000 ménages sans enfants. En imposant une taxe minima de 500 francs à ces quatre mil-
lions d'individus, cela ferait la jolie somme de deux
milliards, qui assurera:t une rente annuelle de 2.400
francs à 800.000 mères de famille, mariées ou non ». Contre la crise de dénatalité que souffre la France
et qui menace son avenir, on ne pourrait pas trouver
un remède plus juste et plus efficace. 11 faut payer
ceux qui se dévoueni: pour la pérennité du pays, avec
l'argent des égoistes.