‹ CérébrauxChapitre 3 sur 17 · SUITE DU MÊME · texte numérisé non relu

SUITE DU MÊME

Ils disent ce qu'ils pensent de la littérature d'amour et, naturellement, de la leur.

« Dico autem vobia, quoniam omne verbum otiosum quod locuti fuerint homines reddent rationem de eo in die judicii. >

(matth-xii-36)

Eh ! bien, laissons l'amour. Mais dans ta prose, ne mets pas de femme, tu serais incapable de la faire parler selon elle. Car tu n'entends rien à l'amour.

— Tu te trompes.

— Tes idées sur la vie sont fausses car tu étudies la vie dans les livres...

— C'est pour cela qu'elles sont justes. Au dehors je me contente de les vérifier.

— Tu n'entends rien aux choses de la vie.

— Les intellectuels et les subjectifs ne doivent pas écrire sur la vie, ils ne l'aiment pas.

— Il te faut renoncer à la littérature d'amour, vers de rêve impalpable, prose qui crée et développe le sentiment.

— Et la musique, à quoi servirait-elle? Le Verbe n'est pas donné pour suggérer le sentiment, il exprime l'idée. Il ne dépeint pas, il formule. Qui en mésuse est un jongleur...

— Il faut des jongleurs ; il faut pourtant que la parole contribue à extraire les instinctifs de leur nature. La romance sentimentale est le commencement de l'ascèse.

Et elle a besoin de paroles.

— J'ai parlé pour nous et non relativement. Il faut en effet des jongleurs, comme il faut des carriers, mais il y en a trop.

— Tu te places plus haut qu'eux ?

— Si la valeur d'une chose se jugeait au petit nombre des gens qui peuvent la concevoir, la faire... orgueilleux, si tu veux, mais il y a tant d'hommes devant lesquels nous nous comprenons infimes et que les autres dédaignent.

— Que penses-tu de toi ?

— Il y a des gens qui se demandent tous les quarts d'heure s'ils ont du génie. Pourquoi faire ? Je m'assieds à ma table et j'écris à la suite de ce que j'ai écrit la veille. Quand j'ai fini je vais ailleurs, comme sorti d'atelier.

— Tu penses à la gloire, parfois?

— Non, pourquoi ? Nous périrons, quoique nous devenions.

— Néant des bibliothèques...

— Que reste-t-il de l'antiquité ?

— Ce qui a été enregistré par une église.

— Et il n'y a pas d'église pour nous... Mais les cordonniers non plus ne sont pas tous illustres. Et pourtant ils ont fait des bottes qui pour quelques-uns furent utiles...

— ...Mauvais littérateur, de tout un livre tu saurais écrire seulement la phrase qui le résumerait... Et tu serais incapable

du petit coup d'épingle féminin, la patte de velours ecclésiastique.

— Quand il y a le glaive.

— Il est devenu ridicule... Incapable aussi des bonnes consolations aux contemporains : « Dans le plus humble des hommes, il y a un dieu »... Tu montrerais plutôt ce qu'il en fait. Mon pauvre ami, tu n'accompliras jamais rien.

— ...Voués aux œuvresde malédiction...

Si je pouvais seulement éveiller le réalisateur de nos idées.

— Celui aussi serait un être d'ailleurs et d'autrefois...

— Un qui ne court pas avec son temps.

— Au creuset...

— ...Ou à l'abîme.

Page 1