‹ CérébrauxChapitre 4 sur 17 · II ILS VONT PAR- LER DES AUTRES DOULEURS · texte numérisé non relu

II ILS VONT PAR- LER DES AUTRES DOULEURS

€ Miséricordieusement, avec le calme de la sévérité. »

(rituel)

(L'autre reprend) :

— Donc pas de femmes, pas d'amour.

Restent les hommes. De grandes douleurs à analyser.

— Analyser. Est-ce unremède ? Allons, fais défiler.

— L'artiste obligé de renoncer à son œuvre ?

— En le supposant digne de la réaliser naturellement. Peut-être. Il y a là à écrire contre le temps ; un temps où les choses sont sorties de leur moule et déviées de leur plan. Mais ton artiste peut n'être qu'un homme et savoir quelquefois pour quelle inconséquence commise ou pour quel vice, luxure ou paresse, il est tombé.

— Même alors, s'il en souffre...

— Qu'il se corrige. Que veux-tu ? Je te répète ceci : La souffrance expie, elle ne justifie pas.

— Tu n'as pas connu d'artiste vrai,

enrayé par la misère, et n'ayant rien fait pour mériter sa misère ?

— N'ayant rien fait, lui, pour mériter sa misère ? Si. Mais il faudrait avoirtoutes les données du problème... « Ssepe famen contingit infantes perire propter delicta. parentum ». Il faudrait savoir tant de choses : S'il est vrai que l'on n'arrête que ceux qui doivent être arrêtés, s'il y avait possibilité de se dégager sans souffrance du milieu social, si la famille a été abattue, déchue, à cause d'un de ses membres ou à cause desa vieillesse... S'il étaitmiséreux au point de ne pouvoir rien faire...

— Oui, je sais, devant une douleur, il te suffit qu'elle soit logique et tu serais désolé qu'elle ne le soit pas.

— Si ton artiste est un artiste, ou doit le devenir, il comprendra son tort et le danger qu'il y a à être en désaccord avec «on époque. Réfléchis à cette phrase : Il

faut être de son temps — sous peine de mort.

— Tant pis pour nous. Mais tant pis surtout pour le temps, car c'est sur lui que retomberont les larmes des vaincus, des nobles avec lesquels il a osé être en désaccord.

— D'ailleurs, c'est donner une importance surhumaine à tes artistes. Ils peuvent recevoir beaucoup de douleur, parce que sensibles, mais d'autres aussi. Ils ne comptent à part que s'ils sont des génies, différents du nombre comme les saints, des prêtres. Et alors, malheur aux assassins !

— Et les condamnés à la solitude?

— Laisse ceux-là. Quand ils n'ont pas encore la paix, ils ont l'orgueil. Lorsque leurs rancœurs seront amorties, ils comprendront l'apprentissage et sauront mé-

riter d'être les solitaires en échange avec les hommes.

— Et les pauvres ?

— Chut ? Respecte la douleur des pauvres. Un jour ils agiteront le droit terrible des misères qu'ils accumulent jusqu'à n'être plus perméables à la souffrance.

— Des misères méritées ?

— Qui sait ? Par les pères, par l'ignorance, par l'imperfection individuelle... et les maris ivrognes font souffrir les femmes, l'égoïsme des maitres fait souffrir les hommes trop résignés... Ce n'est pas la faute de Dieu ou du Sort, c'est Notre faute... Aujourd'hui l'affaire est entre eux et la société actuelle. Regardons sans parler.

— Etre avec les novateurs.

— D'instinct nous n'aimons pas les destructeurs, et pourtant nous voudrions

les pousser devant eux pour que leur course soit plus vite accomplie... Etre avec eux ? Non, mais ils sont nécessaires... Attendre avec sympathie en pensant à l'étape de réaction progrès qui les suivra. Leur dire : « Ne rejetez pas les cadavres avant de les avoir déshabillés soigneusement et d'avoir pris leur or... Toute pièce perdue peut laisser un grand vide». Et nous dire : « Battez-vous, battez-vous. Un jour viendra où vous ne serez plus séparés que par des étiquettes ». (Puis, après une pause). Il est vrai que les étiquettes sont les grandes barrières, car ce sont elles qui indiquent les tendances et les tempéraments.

— Et tous les autres : les parents bousculés par leurs enfants, les fils mal armés ou désarmés par leurs parents, les trop punis pour les crimes des autres, les

ignorants déçus, les faibles et les dupes, les sans-famille et les mal-tombés dans leur famille, les célibataires et les mal mariés...

— ...Tous les vaincus... En résumé, deux classes : les inconscients et les victimes de la — ou d'une — collectivité inconsciente. Des inconscients, des ignorants, nous en parlions tout à l'heure.

Les autres, je les plains profondément en moi, de toute la haine, pareille à la tienne, que j'aurais contre la foule avec laquelle ils sont en désaccord...

— Qui est en désaccord avec eux...

— ...Si la haine n'était pas une faute punissable et un appel au malheur, quand elle est impuissante.

— « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons... » Oui... et dans la foule chacun va et de chacun on

dit : (f Tiens, regarde, une douleur qui passe ».

— C'est juste, mais la vraie cause de tristesse, la chose intéressante, ce n'est pas eux, c'est l'idée qu'ils démontrent.

— Plus occupé des oraisons funèbres que des sanglots. En vérité, tu n'admets pas qu'il y ait des gens qui souffrent sans l'avoir mérité.

— ...Dieu sait quand...

— Et si quelqu'un était parfait jusqu'à ne plus mériter de châtiment, tu dirais qu'il expie pour ceux qui ont trop à payer.

— L'idée lui est donnée souvent de le faire volontairement.

— Et que, même involontaire, toute souffrance est bonne à l'homme et peut décharger l'homme d'une partie de sa dette.

— Oui. Que tu parles individuellement, envisageant une âme dans le temps,

même, qui sait, à travers plusieurs vies, en oriental, supputant l'arriéré de son compte ; ou que tu parles en chrétien, solidairement, voyant à travers tous la dette globale des hommes à laquelle chacun ajoute son faix, de laquelle chacun retire ce qu'il peut en retirer par la douleur qu'il est capable ou digne de supporter ; oui, j'en suis épouvanté, mais je crois que je pense ainsi.

— Laquelle des deux idées ?

— Nous sommes de tempérament individualiste... Et peut-être qu'un jour, le commun des péchés, le poids humain, a été assumé, racheté par Un Seul.

— Tu veux avoir réponse à tout.

— A quoi servirait la science, si ce n'était à avoir réponse à tous les pourquoi pas de l'éthique, à l'anarchie et à l'union libre.

— Avant les temps...

— Les douleurs... Vois-tu, depuis que le monde perd le contrepoids des prières, il ne lui reste plus que celui des larmes.

— Hélas !

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