DU BIEN ET DU MAL
— Moi, je préfère m'en tenir à ce qui reste : continence absolue. Le mot « dogmatisme » ne me gêne pas ; un affiné sans dogme Test jusqu'à Antinoiis et se cultive des sensations de serre au nom d'un mot à majuscule quelconque : Amour, Beauté, et caetera.
— Mais les autres, quand sont-ils coupables ? Je te parlais de la jeune fille qui a été séduite ; mais celle qui, libre, consciente, se donne à un amant ; commetelle un acte mauvais ? Y a-t-il faute ?
— Oui, puisque infraction à une loi, à une convention si tu veux, mais une convention qui a la force, redoutable, du consentement universel. Partout où il y a
infraction à une loi, il y a peine ; partout où il y a mépris du garde-fou, il y a chute...
— A moins d'avoir des ailes.
— Et cela sera démontré à ta jeune fille. Des ailes? Oui, comme Icare, ça lui a réussi. Et des ailes, des vraies, on n'en a que si on est digne d'en acquérir et^ acquises, de les conserver, hautes et blanches.
— L'orgueil peut suffire. Les chastes par orgueil.
— Fragile, l'orgueil.
— Dans le siècle on en a besoin pour se vaincre. C'est le soutien qui reste à ceux qui luttent.
— Et le consolateur de ceux qui tombent. Il est une force, mais insuffisante, car il ne montre pas la voie, il ne fait qu'y pousser. Ce n'est pas une règle. Et l'on peut sauter le garde-fou par orgueil"
« Omnia munda mundia » et se casser la tête.
— Au fond, tu répètes la phrase de Bourges : Le bien est ce qui sert, le mal ce qui peut nuire.
— Notre bien et notre mal, peut-être.
D'autres l'avaient déjà dit.
— Privée de l'orgueil, l'éthique n'est ■donc que de la lâcheté, la crainte des châtiments, ou ce qui est synonyme, des effets, puisque le mal c'est notre mal. Comme quoi la vertu fait le bonheur.
— Penser aboutit souvent à retrouver un vieux proverbe. Mais tu vas trop vite. Il y a assez de mal autour des médiocres qu'on appelle vertueux pour leur en donner le regret... Reste à savoir s'il est le mal parce qu'il est nuisible ou s'il est nuisible parce qu'il est le mal.
Et maintenant redescends en toi. Tu as anal compris et tu as parlé selon ton cœur,
organe de rébellion et non selon ton intelligence, organe de compréhension. Il faut autre chose que de la lâcheté pour renonceraux méfaits du mal et atteindre les premières marches de ce que nous savons être le bonheur. Et tu as oublié qu'audessus de la lâcheté il y a notre pur amour du bien qui est notre beau et pour la cause duquel nous saurions mourir si nous ne savons pas toujours le suivre...
{L'autre eut honte).
...Mais tes doutes sont naturels. Nous nous démenons au milieu de lois fausses et contradictoires à la loi de vérité. Tout le théâtre moderne montre des gens qui se débattent dans des situations qu'ils ont faussées. L'erreur des lois retombe sur la race qui les a faites. Et la terrible solidarité empêche les individus d'échapper aux mailles de leur filet.
— Faut-il les respecter, ces lois?
— Ce sont des lois. Il faudrait les changer, les ramener... Mais jusque là, pour chacun, il n'y a qu'à attendre et à souhaiter.
— Ce sont les antagonismes de la vie moderne.