‹ CérébrauxChapitre 7 sur 17 · IV ILS VONT PAR- LER DES ANTA- GONISMES DE LA VIE MODERNE · texte numérisé non relu

IV ILS VONT PAR- LER DES ANTA- GONISMES DE LA VIE MODERNE

« Pero, se '1 mondo présente disvia « In voi è la cagione, in voi si cheggia. » (Purgatorio-X VI)

Si le monde présent dévie, en TOUS est la cause, en vous qu'on la cherche.

— Oui, les races, les sectes et les tempéraments ont partout délimité des camps. Et les hommes se battent : Tous contre un. un contre tous.

— Les races. Doriens contre Ioniens, Solaires contre Lunaires, autocrates contre enféminés...

— ...Chrétiens contre païens, catholiques contre chrétiens, fils du Père contre fils de rilomme.

— Hommes de destin contre hommes de volonté ; les vieilles haines nous ont suivis et, comme en tout temps et en chaque pays, le Nord et le Sud se sont méprisés.

— Fruits acides et durs du Nord contre fruits sirupeux et coulants du Sud...

— Le bien et le beau en désharmonie se sont alors combattus, beau contre bien, Sud contre Nord, et le jour de l'union n'est pas encore venu.

— « Le beau s'est séparé du bien et lui a déclaré la guerre. » Et c'est dans la phrase de Hello, tout l'effort des Méridionaux sous prétexte de beauté, de Grèce et de vie. Ils aiment la vie, se sont livrés à elle comme à une femme, dans l'abnégation de ce qu'elle fera d'eux. Pour le docteur Pascal aussi la vie était la fin. Et il a, lui aussi, dérangé beaucoup de majuscules ! Tout ça pour débaucher une petite fille !

— Esprit, âme, vie, disent nos vieux livres. La vie n'est que le tiers inférieur de l'homme.

— Ils se battront longtemps, vois-tu, car les Barbares du Nord ont construit des idées sur leurs sentiments et les jongleurs helléno-latins ont ramené tout sentiment dans le sexe. Et, aux deux extrémités de l'homme, ils sont campés et retranchés.

— Les uns crient : grands orgueilleux naïfs, bonshommes redingotes de noir.

— Les autres répondent : jouisseurs au nom de l'amour, débauchés au nom de la vie.

— Les uns disent ; le sexe est l'idéal et le culte de l'avenir. « La religion des graines qu'on porte »...

— ... Toujours les moyens pour la fin. Là est le grand vice de tous les raisonnements de justification.

— Ils disent encore qu'ils ont l'exemple de la nature ; les fleurs, les animaux...

— Nous sommes plus. Nous devons plus.

— ... Que la doctrine du Nord est de stérilité. Que les enfants des mariages ne suffisent pas à faire virre la race... Ici on pourrait dire de fort tristes vérités *.

(*) Ils pensent probablement à des choses comme : qualité et quantité, souffrances des enfanta naturels et des parents par accident, etc..

— Et les autres répondent la phrase norwégienne : « Réveiller la honte et le repentir dans leur cœur». Mais les tenants de la morale grecque, tous riches ou jouisseurs, sont empêchés par leurs richesses ou par leurs sens de regarder la vérité des choses et d'avoir honte et repentir.

— Explique-moi, veux-tu, pourquoi toutes ces amphores et ces naïades de la poésie sudiste. Les bosquets d'oliviers qu'ils dépeignent, c'est le fiacre ou l'hôtel borgne, et pour la courtisane sacrée nous avons d'autres noms plus précis. Pourtant ils persistent à situer la paix des bars américains sous l'azur profond de l'Hellas antique. Pourquoi, dis, toutes ces invocations qui, de Vénus-Astarté descendront vite jusqu'à Ganymède ?

— Un masque imposé à leur fringale de faux-bonheur à cause de ce maudit

idéal vers lequel nous nous efforçons tous comme des escargots dans une cruche, avec trois pavés dessus.

— Ils ramènent leurs idées à leur vie. Ils combattent le bien et lui seront utiles un jour.

— C'est le combat des Nymphes et des Walkyries.

— En intellectualité, en politique, les hommes se divisent en classes analogues.

— Et partout, en application des choses que nous avons apprises (*) il y a des positifs, ceux qui parlent au nom des principes positifs : foi, autorité ; et des négatifs, ceux qui parlent au nom des principes négatifs : science, liberté,

— Mais quand viendront les harmoniques? La science et la religion sont en guerre, et chacune, entre le comment et le

(*) Cf. Lacuria.

pourquoi, s'essaie à courir sur une seule jambe. La science pourtant veut se faire religion, et la religion ne sait pas toujours vouloir se faire science. Le prêtre commun, ancien paysan qui rêvait devant les chapes d'orfroi, comment veux-tu qu'il établisse la religion sur la science qu'elle contient, ou seulement qu'il permette que d'autres travaillent avec lui ? Et le savant ? Un bon maçon qui se croit architecte et s'imagine qu'unir des pierres pour un socle, c'est dresser la statue.

— Et qui oublie dans sa certitude que l'hypothèse est à la base de toute science ; son maître Poincaré le lui a dit. Et qui oublie que sa géométrie est seulement plus commode; Riemann etLabatschesky en ont construit des non-euclidiennes.

— Bah ! A quoi bon le lui dire? D'ailleurs l'époque est négative, qu'on fasse de la science. Il est préférable que la moyenne

s'occupe de ces choses, que de spiritualité. En spiritualité, elle ne pourrait qu'encombrer de détails et d'arguties ; elle peut faire progresser le tas de science par cette même accumulation de matériaux...

{Ils se taisent un peu plus longtemps car ils cherchent à faire de la lumière en choquant les mots : religion, synthèse, science, analyse. Mais ils iraient trop loin,dans un pays dont ils ne connaissent pas encore assez les routes. Ce sera pour plus tard. Ils reviennent donc :)

— Et la patrie contre les individus !

Une invention des modernes cet antagonisme-là ! Autrefois, il y avait des soldats pour faire la guerre, les hommes restaient libres. Aujourd'hui Barres ne veut pas que la Lorraine soit sacrifiée aux toulousains et les français ne veulent pas être tous, individuellement, sacrifiés aux lorrains.

— Aussi, les deux grands parti d'enarrière, positifs, et d'en-avant, négatifs, pensent-ils moins à ergoter sur la révolution passée, car la question est grave...

— Dis, quel admirable mouvement de générosité, la révolution : « Fraternité ! »

— Quel dommage que la générosité n'ait pas de rapport direct avec l'intelligence et soit liée à tous les autres mouvements du cœur, affolement, cruauté.

— Et cela se dira de bien des révolutions.

— Oui, oui... Jamais on ne nous a entendus dissertant sur les choses de politique... Mais l'anti-nationalisme est un résultat du faux principe d'égalité. On a voulu soumettre l'élite à la loi commune et l'élite, aveuglément, a entraîné la foule dans la révolte. La Grèce aurait agi autrement, elle aurait séparé les hommes et ils auraient laissé la masse au respect

des choses existantes... Encore une chose, d'ailleurs, que Péladan avait pensée avant que nous la trouvions,

— Tandis qu'aujourd'hui la foule s'est rappelé que l'idée de grande patrie n'était pas naturelle et certains n'ont pas été plus fiers de leur titre de citoyens allemands qu'autrefois un ibère ou un gaulois de son titre de citoyen romain. Les bretons ne sont pas français. Tel peut se sentir aussi français du Nord que belge, carie lillois est flamand et le wallon ne l'est pas. Nos patries ne représentent rien parce qu'elles ne sont conformes ni aux races ni à l'humanité.

— ...Trop petites ou trop grandes.

— Toutes les revues disent que les moujicks n'ont pas de conscience nationale. Ils ne connaissent que leur village... De plus petits morceaux pourraient peut-être faire un plus grand manteau, un manteau

à la lamentable humanité !

— Bah ! ici tais-toi, nous n'y connaissons rien... Parce que derrière chaque forme provisoire nous voyons la forme suivante et que nous ne pouvons penser qu'à la forme définitive.

— Si quelqu'un était là, il nous imaginerait anarchistes.

— Oui... mais il vaudrait encore mieux l'anarchie qu'une mauvaise archie. II en sortirait plus vite un règne...

— Et il rirait de nous entendre parler de tant de choses.

— Le degré de science dépend du nombre de choses auxquelles on a pensé à appliquer ses principes...

— Et toutes les autres antinomies nées de la totale déviation. Et tous les antagonismes nés de l'argent pour notre grande souffrance.

— Mais qui s'expliquent aussi par l'oubli général des lois.

Tout notre effort doit être dans la recherche du troisième terme qui les réduira pour donner naissance à une formule vraie.

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