‹ CérébrauxChapitre 8 sur 17 · V ILS VONT PAR- LER DE LEUR ÉTHIQUE · texte numérisé non relu

V ILS VONT PAR- LER DE LEUR ÉTHIQUE

« Je ne vous parlerai pas de vos physiologistes qui ont établi la non-existence de la nécessité sexuelle, les conséquences fâcheuses. Mais au nom de votre a,me et de votre intelligence, je vous adjure d'être chastes, parce que... »

(Henri-A. Vignes)

(Au, dehors, c'est la. nuit sonore et silencieuse. Les bruits se sont espacés; les pas dans la rue tombent plus lentement; ce sont les marches unies des couples vers la fin obligatoire. Les réverbères ont Vair de veilleuses... Une dernière bande de jeunes hommes passe en chantant : Et on s'en fout, la digue, digue, daine, Et on s'en fout, la digue, digue, don.

Leur pensée étant revenue du monde extérieur et des lois morales sur euxmêmes, après s'être tus longtemps, ils reprennent.

Le second :

— Tu ne prendras jamais la femme d'un autre ?

— Je ne sais pas. Est-ce que ça prouverait que j'ai raison de le faire ? Il ne faut pas se préoccuper uniquement de régler ses pensées sur ses actes, c'est le

contraire, ni renoncer à la vérité perce qu'on a renoncé à la pureté. Une infériorité ne cesse pas de l'être parce qu'on Ta commise.

— Non, mais tu te seras enlevé le droit de la combattre et de te croire plus haut que les autres. Il ne suffît pas, pour être supérieur, de parler au nom de quelque chose de supérieur. Il y a déjà beaucoup d'hommes qui, satisfaits d'avoir trouvé la formule morale, ne pensent pas à l'appliquer. Colosses aux pieds de boue, statues sans piédestaux. Quand on part pour le beau voyage, il faut avoir une barque propre.

— Il vaudrait mieux... Et pourtant j'ai vu les plus purs champions delidéalisme rouler saouls dans les cafés en une nuit de désespoir, tandis que les femmes hurlaient, dans la joie du triomphe. Croistu que leurs idées étaient salies par leur

chute ? Tous, moins ou plus, nous sommes capables de tomber et de retomber, mais il se fait en nous des réactions. Le pouvoir de vivre bassement n'est pas donné à tout le monde. Il noue faudrait bien du temps et de rhabitude pour être à jamais annihilés.

{Puis, ayant réfléchi, il conclut) :

Mon indignité n'infirmerait pas l'idée.

Elle prouverait seulement que je ne suis pas arrivé au deuxième degré qui est l'application naturelle de la science qu'on a acquise au premier.

— De sorte que si plus tard une femme l'offrait son bonheur à faire...

— A moi ? allons donc ! On ne pourrait nous prendre que comme consolateurs et notre orgueil n'accepterait pas.

— Et si elle t'aimait...

— J'aimerais mieux forcer une pensée ou réaliser une oeuvre... Peut-être cepen-

dant la prendrais-je, pour son corps, par abdication... Elle ne m'absorberait pas et en souffrirait, voilà tout.

— D'autant plus...

— Petite Dalila, tu n'auras pas mes cheveux !

— D'autant plus que celui qui aime a toujours l'air d'exiger l'amour comme un droit et que cela fait une terrible réaction en sa défaveur. Elle souffrirait trop parce que tu refuserais de souffrir.

— Et si elle parvenait à m'absorber un peu, je ne pourrais pas lui pardonner l'emprise, elle l'expierait rudement...

— Egoïste.

— Et puis, je n'en ai pas besoin.

— Hum?

— Mais non, pas besoin. Vois jusqu'à quel point la débauche est naturelle à l'homme évolué. La formule péladane

nous a été une révélation : « La luxure est une habitude que l'esprit impose au corps. » Tu sais bien que généralement le désir exige une aimantation préalable.

Songe aux fiascos des premières rencontres chez les gens qui ne s'entraînent pas à la femme en général par un changement quotidien...

— C'est vrai.

— Et aux baisers non préparés par le courant de la proximité, à l'étonnement du corps déshabitué ou non habitué. La possession n'est possible que comme moyen de fixer la femme, ou comme accompagnement dont les amants s'aperçoivent d'abord à peine et qui n'ajoute un paroxysme à leur plaisir que pour l'apaiser. Ce ne serait donc naturel que dans l'amour comme apaisement et certitude.

— Il faudrait que l'amour soit souvent là... Et expliques-tu pourquoi les filles

repenties du Bon Pasteur ne peuvent vivre loin du mâle ?

— D'autres le peuvent, ce qui prouve que le besoin chez les premières n'est pas naturel, mais acquis.

— Au fond je dois bien avouer que je pense avec toi ; mais es-tu bien convaincu ou te préches-tu toi-même en prêchant les autres ?

— Lequel de nous parle pour se convaincre et se donner raison ? Je t'ai prouvé que j'étais convaincu.

— Laisse donc, ça n'a pas d'importance. Chacun de nous ne fait le mal que jusqu'où il peut le faire, jusqu'où ses pensées et son passé le lui permettent.

— C'est même la seule base morale d'aujourd'hui, l'atmosphère du milieu bon et les phrases retenues de l'éducation... Mais les pensées s'endorment et le passé s'éloigne. L'homme est fait de ses pensées,

mais qu'il veille sur ses pensées.

— Bah ! A chaque chute on tombe sur un ressort qui vous renvoie au plus hautain perchoir. Et avec un bon bain de métaphysique... Puis on s'approvisionne de fluide pris à la femme et on évite l'obsession. Tu vois, ce soir, nous en parlons tout le temps.

— Par extraordinaire... Prends garde au jour où tu oublieras le bain de métaphysique, à celui où il deviendra insuffisant. Le germe se développera en toi...

Prends garde.

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