VI ILS VONT PAR- LER D'EUX
€ Ayant vu l'abîme où sont tombés ceui qui ont voulu penser. >
(Villiers de VIsle-Adam)
— Que sommes-nous donc?
— Les cérébraux, les individus de la troisième sphère...
— Les Mâles de l'esprit, moins chrétiens que catholiques, les Doriens, les hommes les plus hommes.
— Architectes, nous aurions dressé des cathédrales, poètes nous aurions été des Vigny dantesques...
— Peintres, nous aurions été des imagiers à idées, fresquant des synthèses, comme les primitifs qui peignaient la vie citadine sous le bon gouvernement; mais, modernes, nous aurions montré la ville dans la fumée de ses usines, roulant en meule sur la bouillie des cadavres.
— Prosateurs, nous aurions fouillé les profondeurs métaphysiques.
— Et au théâtre, nous aurions essayé de dire des choses désobligeantes.
— Les III« sphère. Nous cherchons
notre perfection au-dessus de la sphère de la danse et des habiletés manuelles, des mouvements instinctifs, la première...
— Car bien que la danse ne soit plus ce mouvement primitif qui donne le rythme d'un peuple, elle n'a pas changé d'aspirations. Les jeunes bostonneuses sont-elles totalement développées en leur cœur et en leur cerveau ? On danse dès qu'on est ivre; un pas de danse promène sans but les filles rudimentaires. Danse égale instinct.
— Oui... Et au-dessus du celle du sentiment, la seconde, celle de Musset et de la musique, des révoltés, toujours animiques, des rêveurs qui suivent à travers les choses la juxtaposition de leurs impressions et dont tout effort intellectuel aboutit en subjectivité.
— Entre ceux qui chantent duMontoya et les fervents de Beethoven, il n'y a donc
qu'une différence de culture, d'affînement?
— Il y en a encore une, celle de la position, supérieure ou inférieure, occupée dans la sphère.
— Oui, je te comprends... Mais tous ceux-là peuvent être d'autant plus parfaits dans leur spécialité qu'ils n'ont pas de forces perdues à des choses autres que leur fonction, tandis, que nous, dans notre désir trop haut, nous bégayons...
— Chacun réussit dans sa sphère selon qu'il s'est appuyé à ce qui les enveloppe toutes : la Volonté. ..(*) ils le savent, mais laisse les faire... Par leur volonté ils atteindront tout ce qu'ils voudront atteindre, et rien de ce qu'ils atteindront ne leur servira. « Nisi Dominus sedificaverit domum... »
(*)Nous croyons devoir prévenir le lecteur que l'idée primitive de cette théorie des trois sphère» est, pour certains, classique.
— In vanum laboraverunt qui œdificant eam. » Et la théorie de la volonté est limitée par une autre, celle du prix ou châtiment; car toutes choses s'entrevalent et on ne prend pas, on achète.
— Oui, on échange...
{Il reprend :)
— Nous les III* sphère, inaptes à danser, comme d'autres à penser.
— Sommes-nous cela? Tous les cérébraux ne sont pas IIP sphère ; tous les a intellectuels » ne sont pas intelligents. Tu sais que souvent on se dit de la classe supérieure à la sienne : tous ceux et celles qui se prétendent sentimentales, sentimentaux et ne sont que sensuels. Nous ne sommes peut-être encore, nous deux, que des apprentis séparés des autres hommes surtout par un nom que nous prenons.
— Par le nom auquel correspond notre nature, qu'a élu notre tempérament. Nous
pouvons n'être pas complètement ce que nous disons être, mais nous participons à la troisième sphère. Et c'est déjà beaucoup. Les II* sphère sont ceux qui n'en connaissent que deux; qui n'ont jamais vu plus loin que le sentiment alourdi d'instinct.
— Notre mépris du sentiment !... Tu n'as jamais aimé ? Il doit y avoir quelque part certain reliquaire de bois sombre...
— Je ne sais pas.., j'ai oublié.
— Vois-tu, au fond de notre scepticisme sentimental il y a toujours eu « les toiles épaisses de la nuit et l'immense fracas du jugement dernier », la chute dans l'abîme de Teufelsdrœckh amoureux.
— Mais cela était nécessaire pour que chassés, et ayant le choix entre l'absinthe et la métaphysique, nous puissions monter à l'autre étage. Teufelsdrœckh n'est passé
par Blumine qu'afîn que, réveillé par le choc, il puisse prendre conscience et écrire la Philosophie des Habits. Maintenant nous avons dépassé l'amour.
— Fragile, l'orgueil d'être, sentiraeatalement, des bébés incassables.
— Noua resterons incassables tant que nous garderons notre atmosphère irrespirable aux germes, tant que nous n'aurons pas, nous mêmes, comblé nos fossés et ouvert nos portes.
— Les femmes s'étonnent déjà et disent: a II finira moine ou pédéraste ».
— Laisse dire les femmes.
— Déjà nous sommes accusés par les catins de ne pas avoir de cœur. Nous sommes à jamais les sans-cœur.
— Le cœur se confond trop souvent avec les sens ; s'il se tourne parfois vers l'intelligence. Nous avons peut-être eu des cœurs, que nous avons pu laisser
traîner. On nous les aura tués, pour jouer, comme les petits humains, lui ayant arraché les yeux et les membres, dépiautent un petit chat vivant. Voilà pourquoi nous serions sans cœurs. Ou bien personne n'en aura voulu, de nos cœurs, et ils seront morts dans leur germe.
— Voilà pourquoi nous serions sans cœurs.
— Notre cœur mort s'est décomposé, pour bien longtemps, en idéité qui nous montre la voie et en sensualité que, par notre volonté, nous sublimerons.
— Heureux ceux dont la sensibilité a pu s'épancher aseptiquement ! Mais les autres n'ont peut-être pas su attendre, attendre longtemps, le tabernacle digne.
— Dont eux-mêmes seraient indignes, qui plutôt leur resterait étranger. Car il y a des intelligentes mais pas d'intellec-
tuelles, capables de séparer leur cerveau de leur cœur... Je veux dire d'élever leur cerveau sur leur cœar.
— Tu n'exceptes pas nos sœurs, celles que la laideur a cérébralisées ?
— Incomplètement, et alors elles ne révent qu'amour et dévouement ; plus complètement et alors elles ne veulent que vengeance, elles sont uniquement des fours à Haine et à Envie.
— Nous sommes les dogmatiques, diton,
— Homines unius îibri.
— On nous accuserait presque d'être catholiques...
— Etre catholique. Une chose qu'il faut être bien intelligent pour se permettre... Moins chétiens que catholiques, disais-tu, c'est que nous aimons mieux chercher les lois que nous apitoyer sur
leurs effets. Catholiques, pas tous, mais nous pourrions l'être.
— Car nous n'avons pas les « idées larges ».
— Idées larges veut souvent dire absence d'idées.
— Et nous sommes dits manquer de finesse et de bon goût.
— On ne construit pas les cathédrales avec de la mousse.
— Nous ne sommes pas des êtres d'harmonie.
— Sérieusement? Tu en connais beaucoup, des êtres d'harmonie ?... Mais c'est vrai, anguleux et gauches, nous sommes les porteurs de malédictions.
— Et n'avons, parait-il, rien gardé de candidement humain. 'Nons nous sommes déracinés.
— Peut-être, à certains de nous, faut-il un elîort d'abnégation pour vivre la sim-
plicité d'un paysage et y noter la candeur de leurs sensations, mais plus on comprend plus on sent profondément, et plus on se rapproche de la naïveté. Et nous, avant de sentir, il faut que nous comprenions. Rien de candidement humain? Oh! si...
[Puis, ayant réfléchi) :
Pourtant, je me rappelle une fois, t'ai-je raconté ? J'étais assis une nuit dans une forêt avec un camarade. On entendait les crapauda, les herbes froissées par le vent, et, régulièrement au loin, une cloche de village. Nos deux chiens mâchaient des herbes. Et lui, regardait le nombre des étoiles dans l'inconnu de l'espace, et, tout autour de lui, les bois endormis, et il emplissait tout avec un seul nom. Je me rappelle notre retour, dans l'obscurité de la forêt, les lueurs d'étoiles entre les branches, les feuilles qui nous frôlaient la face, et son bonheur d'être vivant au milieu de
tout cela.
Mais moi je ne regardais que lui, je disséquais chaque impression de bonheur et d'amour et je m'amusais follement car je ne comprenais plus,
— Nous ne sommes pas des artistes.
— C'est ce qui nous sauve ; caria vanité et le métier, tout l'artificiel et la littérature, ne nous ont pas encore fait perdre de vue la vérité des choses. Au fond, les tempéraments artistes, des sensuels idéalisateurs d'objets qui n'en valent pas la peine. Ils sentent plus ou moins de beautés, obscurément, mais comme idées, absence totale. Ils sont assez amusants à voir se débattre dans les ténèbres intuitives du sentiment... Non, l'enchantement d'une forêt lunaire, une extase musicale, ne nous satisfont pas ; il nous manque l'extase métaphysique, ailée et précise, l'extase cérébrale.
— La Beauté pourtant...
— Qu'elle soit là, mais pas comme but. Quelques-uns ont voulu mettre le Bien dans le Beau pour le rendre perceptible, et on a jugé en eux l'artiste, faisant le tour de leur forme, sans l'ouvrir, les blâmant du Bien qu'ils apportaient. De certains on n'a retenu que les images...
— Puits dont on reste à admirer les margelles...
— Si nous avions du génie nous abandonnerions le poids du Beau; non par mépris, mais pour qu'on ne puisse pas nous méconnaître... Et alors, autour de nous, ce serait au moins le silence.
— Et toujours nous serons les sanspitié.
— Pourvu que nous secouriions... Non, nous ne plaignons pas à distance avant de savoir ce qui meurt ou souffre...
— Toujours des hommes.
— Devant le train de marchands tamponnés, nous pensons à d'autres misères et les deux cents citadins supprimés à leurs petites occupations nous apparaissent seulement victimes de leur vie sociale mauvaise. Ils n'aggravent pas la douleur chronique que nous causent les supplices injustes, les génies persécutés ou morts de faim, les races disparues avec leur sagesse et les villes mortes du vieil occident et des déserts orientaux... Nous nous apitoyons dans le temps, car c'est en lui que nous vivons, non dans l'espace ; nous contemplons l'éternité, non le monde.
Notre notion favorite est la notion de temps.
— Fils de Ohronos... Parlant duMoyen- Age comme ces vieux qui parlent de leur temps.
— J'ai voulu dire que nous avions au-
tant de sensibilité que tout autre mais que nous ne l'appliquions pas aux mêmes sujets.
— Nous plaignons peu les malheurs individuels.
— C'est qu'au-dessus de chacun, dans la foule, il nous semble voir la balance des inconsciences et des résultats. Et nous suivons anxieusement, regardant le compte grossir lentement et la balance osciller des tares impartialement enregistrées. Alors nous avons pitié. Puis, sur chaque tête à son tour, la sentence tombe, amenant le malheur et le regret... « Si j'avais su... ». Quand viendront des cataclysmes d'Apocalypse, nous serons seulement efïrayés de voir que nous avons pu — quand ? — mériter de telles épouvantes.
— Qui t'entendrait dirait : Entrez vite dans un couvent et que vos prières, atté-
nuant les effets, servent à vos semblables.