VII. - LA SCIENCE DES RAPPORTS DD PHYSIQUE ET DD MORAL
L’homme est constitué par quatre éléments : la matière, le principe de vie, l’instinct, et l’âme. Ces quatre principes, considérés dans leur essence propre , se réduisent à deux : le corps et l’âme, ou, si l’on aime mieux, la matière et l’esprit.
Au point de vue de l’analyse physiologique, les distinctions sont nécessaires, et c’est uniquement dans l’intérêt de cette analyse que nous maintenons la distinction des quatre éléments.
Les principes divers constitutifs de l’homme sont pourvus d’attributs spéciaux. Ils peuvent manifester leur activité séparément ou simultanément. Dans ce dernier cas, ils combinent leur action réciproque de manière à concourir à un but commun , et à réaliser cet ensemble qui constitue un tout harmonieux.
L’action séparée ou combinée des divers éléments propres à l’homme constitue une certaine partie de la Biologie connue sous le nom de science des rapports du physique et du moral.
Pour Cerise, le physique est /’ ensemble des phénomènes organiques qui, n’étant point associés à une idée, se produisent à notre insu.
Le moral est l’ensemble des phénomènes organiques qui , étant associés à une idée , se trouvent, par conséquent, accessibles à la conscience. L’idée est donc l’élément radical de la vie morale et intellectuelle.
L’organisme représente l’empire des causes matérielles. L’idée
représente l’empire des causes spirituelles. Par l’un, nous recevons les influences du monde physique; par l’autre, nous subissons l’influence du monde moral.
La science des rapports du physique et du moral embrasse les lois de l’influence des organes sur les idées, et les lois de l’influence des idées sur les organes eux-mêmes.
Cerise attribue aux idées trois ordres d’influences. Elles agissent sur les facultés intellectuelles par l’enseignement ; elles concourent, dans une certaine mesure, au développement de divers organes pour la répétition d’actes déterminés qui produisent des phénomènes réitérés de circulation et de nutrition : enfin , elles sollicitent les phénomènes affectifs, les émotions viscérales.
L’organisme exerce sur les idées trois ordres d’influence : par la structure et les aptitudes propres du cerveau; par les émotions obscures qui naissent , sans conscience, dans les profondeurs de l’organisme et réagissent sur les opérations de l’entendement ; par les besoins et les penchants.
Les opérations caractéristiques de l’homme se font au moyen d’un grand appareil qui pénètre tous les organes sans exception, et les anime d’une façon particulière. Cet appareil remarquable, un et multiple tout ensemble, est désigné sous le nom d’appareil nerveux. La partie de cet appareil plus particulièrement désignée sous le nom de ganglionnaire est un instrument de relation entre les idées et les penchants ou besoins de l’organisme.
Pour Cerise, l’organisme nerveux de l’homme se compose de trois grands systèmes ou appareils qui représentent les trois éléments fonctionnels de la vie morale et intellectuelle. Ce sont :
1° L’appareil ganglionnaire viscéral, représentant les besoins et les penchants, et constituant l’élément affectif;
2° Les appareils des sensations spéciales , représentant les impressions produites sur les sens par les corps extérieurs, et constituant l’élément sensorial;
3° L’appareil psycho-cérébral, représentant le domaine des idées, et constituant l’élément intellectuel .
Ces appareils sont mis en rapport entre eux et avec le système
locomoteur à l’aide d’un appareil central que Cerise appelle la centralité meso- céphalo-rachidienne , ou le centre sensorio-moteur ,
Enfin, il existe encore l’appareil nerveux bi-latéral ou sympathique, qui semble destiné à établir des rapports consensuels entre les diverses parties de l’organisme.
En ce qui concerne particulièrement le centre meso-céphalorachidien, Cerise avoue loyalement ne pouvoir en préciser les limites et les conditions anatomiques. Mais cela importe peu. Toute fonction implique nécessairement un organe. En partant du principe absolu de la corrélation de l’organe et de la fonction, Cerise affirme l’existence anatomique du centre meso-céphalo-rachidien. En agissant ainsi, c’est-à-dire en remontant des actes physiologiques aux organes, Cerise imite les anciens, qui, distinguant d’une manière certaine les deux facultés de voir et d’entendre, leur attribuaient des organes centraux , particuliers, sans pouvoir toutefois démontrer anatomiquement l’existence pourtant bien réelle de ces organes centraux.
Au point de vue fonctionnel, physiologique par conséquent, l’homme présente trois séries d’opérations qui correspondent aux organes dont il vient d’être question. Ces opérations, en se combinant les unes avec les autres, se modifient réciproquement, et donnent naissance à des actes qui constituent l’individualité propre de l’homme, et lui assignent un rang particulier dans la création.
Les diverses opérations constitutives de la nature instinctive, intellectuelle et morale de l’homme sont désignées par le nom de phénomènes affectifs, sensoriaux et intellectuels.
Les phénomènes affectifs se manifestent par les émotions; les phénomènes sensoriaux, par les impressions; les phénomènes intellectuels, par les idées. Ces trois désignations comprennent la totaité des phénomènes qui constituent le fond humain.
Mais, dit Cerise, l’émotion, considérée en elle-même, ne présente aucun caractère intellectuel ni sensorial. L’enfant né sans cerveau prend le sein de sa mère. Dans ce cas, l’émotion ne peut être ni intellectuelle, ni sensoriale, attendu que les sens et l’intel-
ligence ne peuvent se manifester sans le concours du cerveau. Les émotions peuvent donc naître et se produire seules et sans le concours des sens et de l’intelligence»
L’impression, considérée en elle-même, ne présente aucun caractère affectif ou intellectuel. La vue d’un objet indifférent ne donne ni plaisir, ni peine ; elle ne provoque aucun travail de l’esprit. L’homme fortement préoccupé, qui passe dans la rue, est insensible aux objets qui frappent ses yeux, aux sons qui frappent ses oreilles. L’impression reste dans le sens et ne pénètre pas jusqu’à la conscience. Mais cette même impression se transforme en sentiment ou en idée, selon qu’une émotion ou un travail de la pensée se mêlent à l’action de l’objet extérieur sur le sens. Le chant du Ranz des vaches , qui rappelle au Suisse la patrie absente, fait naître dans son âme un sentiment mélancolique. Lorsqu’une impression est assez forte pour solliciter l’attention, ou lorsque l’homme veut appliquer son attention à l’impression elle-même, au lieu de voir, il regarde; au lieu d’entendre, il écoute. L’impression fécondée par l’intervention de la puissance intellectuelle prend un autre caractère et un autre nom; elle passe à l’état, de sensation.
L’idée, considérée en elle-même, ne présente aucun caractère affectif ni sensorial. Cela est de toute évidence. L’idée de caillou ne donne ni tristesse, ni chagrin; elle ne met en jeu ni l’un ni l’autre des cinq sens.
Si les émotions, les impressions et les idées restaient dans l’isolement, si chacune d’elles ne pouvait se manifester que dans la limite de sa propre virtualité , l’être humain ne pourrait remplir sa mission providentielle. Mais les facultés peuvent se combiner, et, par cette combinaison , elles produisent cette multiplicité infinie d’actes merveilleux qui composent la vie humaine.
L’émotion, en s’associant avec une idée ou avec une sensation, prend le caractère intellectuel ou sensorial. Le gourmand, qui recherche et invente des mets nouveaux pour satisfaire son appétit et sa friandise, associe l’émotion de la faim avec l’idée de jouissance. La vue d’un inconnu nous laisse indifférents, parce qu’elle' ne provoque aucune émotion en nous. La vue d’une pej sonne
aimée sollicite l’émotion et lui donne le caractère affectif et sentimental.
« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue;
« Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue. »
Phèdre. — Racine.
L’impression, en s’associant avec une émotion ou avec une idée, prend le caractère affectif ou intellectuel. Un fil de laine teint en rouge donne seulement l’impression d’une couleur. Le phénomène sensorial est alors isolé et réduit, comme on dit, à sa plus simple expression. Si l’intelligence intervient pour étudier, classer, ou simplement dénommer la couleur, le phénomène se complique, et l’impression prend le caractère intellectuel. Si l’objet qui frappe l’un des sens provoque des émotions agréables ou désagréables, l’impression devient affective. La vue d’un joli paysage nous réjouit. La vue du sang, qui lui rappelait son crime, empêchait Macbeth de dormir.
L’idée, en s’associant avec une émotion ou avec une sensation, prend le caractère affectif ou sensorial. L’enfant qui conjugue, à l’école, le verbe aimer, n’éprouve ni plaisir ni peine. Si la pensée de la mère s’associe avec la pensée d’aimer, il se forme dans l’âme de cet enfant un sentiment qui a sa double source dans l’émotion viscérale et dans l’idée.
Les émotions, les impressions et les idées, c’est-à-dire les trois éléments de la vie intellectuelle et morale, se combinent deux à deux, trois à trois pour former des associations fécondes, et donnent aux actes humains un cachet particulier qui les distingue entre tous.