VI. - LE RÈGNE HUMAIN. — L’HOMME ET LES ANIMAUX
Parmi les conclusions auxquelles sont arrivés les partisans des écoles matérialistes, il en est une qui mérite une mention particulière, je veux parler de l’assimilation de l’homme aux animaux.
Quand on attribue tout pouvoir aux organes, on est logiquement conduit à considérer l’homme comme un simple animal. L’homme a un cerveau et un estomac, mais la bête est pourvue des mêmes organes ; donc, dit le système, l’homme et la bête ont la même constitution, et par conséquent, les mêmes facultés.
On accorde, il est vrai, une certaine supériorité à l’homme, cet animal sans plume , comme disaient déjà les cyniques de l’antiquité ; mais cette supériorité si dédaigneusement et si parcimonieusement accordée à l’être humain ne dépendrait que d’une organisation plus développée et plus perfectionnée, et nullement d’une différence de nature.
Gall et l’école matérialiste, reconnaissent la supériorité intellectuelle de l’être humain, mais à la condition d’en faire le premier des animaux ( primas inter pares). Gall avoue naïvement ne s’être décidé qu’avec peine à accorder à l’homme le premier rang dans l’échelle animale et à en faire le roi de la création. Je n’ai jamais pu savoir si cette attribution était fondée en fait, et par conséquent inspirée par la science, ou si elle avait été soufflée par le démon de la vanité, qui se réserve toujours un gîte dans quelque coin de notre pauvre humanité.
Cerise n’a cessé de s’élever contre l’assimilation entre l’homme et les animaux, assimilation radicalement fausse. Dans cent endroits de ses ouvrages, il trace et creuse le sillon qui sépare l’humanité de l’animalité.
Je dis contre le positivisme : l’homme est supérieur à l’animal. Je dis encore : l’homme diffère de l’animal.
Les animaux possèdent une certaine intelligence. Cela est indéniable. Sous ce rapport, ils occupent, dans la série des êtres vivants, une place intermédiaire entre la plante et l’homme. Ils sont audessus de la plante et au-dessous de l’homme.
Mais les animaux d’espèces différentes, et même les individus de la même espèce, ne possèdent pas la même dose d’intelligence. D’où il suit qu’il existe, dans la série animale, une échelle intellectuelle. Cette échelle commence à zéro, et s’élève progressivement sans atteindre jamais la hauteur de l’intelligence humaine.
De grandes obscurités entourent encore la question du degré d’intelligence des animaux. Aucun physiologiste n’a réalisé, avec succès, uue classification du règne animal basée sur le nombre et la puissance des facultés intellectuelles des animaux, et personne d’ailleurs n’a fourni la preuve d’une concordance entre les facultés
et l’appareil nerveux des animaux. Les tentatives faites dans cette voie, par les Phrénologistes, ont échoué misérablement.
Quand je parle de l’intelligence des animaux, je ne veux nullement parler de l’instinct. « L’instinct est une puissance aveugle, nécessaire, invariable » et personnelle.
L’instinct est en réalité une puissance merveilleuse. Buffon a dit : « Plus un animal semble montrer d’intelligence, plus il montre d’instinct. . . » Cette parole n’a pas été assez méditée par ceux qui ont tenté de mesurer les capacités des animaux.
C’est en vertu de l’instinct que les animaux accomplissent les travaux nécessaires à leur propre conservation et à celle de leurs petits. La prévision instinctive de l’animal ne va pas au-delà. L’araignée tisse sa toile pour prendre la mouche ; l’abeille construit sa cellule pour y déposer le miel dont elle se nourrira pendant l’hiver ; l’oiseau construit son nid pour y déposer sa couvée ; le rat donne plusieurs issues à son terrier pour se ménager une retraite ; en un mot, chaque animal pourvoit, dans l’ordre de ses moyens, aux nécessités de sa propre conservation.
Le travail de la bête est limité à ses besoins propres. La fauvette sait faire un nid de fauvette : elle ne sait pas faire un nid de corbeau. L’araignée qui fait des toiles si merveilleuses ne sait pas filer un cocon de ver à soie.
L’animal peut et sait se suffire, mais il est incapable de travailler volontairement au profit d’autres animaux. L’homme travaille pour l’homme. Il met son industrie au service de la société. L’animal ne connaît pas le dévouement.
Les animaux accomplissent leurs travaux sans calcul et sans intelligence. L’uniformité et la perfection même de ces travaux en sont la preuve la plus évidente. Le travail de l’homme se distingue, au contraire, par la variété et l’imperfection, parce qu’il est inspiré par les désirs de l’esprit, et exécuté avec le concours de l’intelligence et du libre arbitre. La brute, qui obéit aux impulsions inférieures, n’est pas capable de l’œuvre d’art la plus élémentaire. Elle travaille pour l’utile, mais jamais pour la grâce et l’ornement.
L’animal, guidé par une puissance aveugle, arrive d’emblée à
une perfection relative. Son œuvre ne laisse rien à désirer au point de vue de l’appropriation et de l’utilité personnelles. Si l’animal faisait intervenir son intelligence et un certain discernement dans la perpétration de ses travaux, il ferait, selon la circonstance, mieux ou pire. Au lieu de cela, il opère toujours de même. Les abeilles de tous les temps et de tous les pays construisent leurs cellules de la même façon. La cellule d’aujourd’hui est identique à celle de l’an passé ; elle sera semblable à celle de l’année suivante. Sous le double rapport de la perfection et de l’uniformité de l’œuvre, le règne végétal n’a rien à envier au règne animal. Tous deux obéissent à une puissance aveugle.
Les animaux sont incapables de travaux imparfaits ; ils ne peuvent ni faire mal, ni faire autrement qu’ils ne font. Ils peuvent le plus, c’est-à-dire la perfection relative, et ils ne peuvent pas le moins. Que dirait-on d’un marcheur capable de faire dix kilomètres, et qui ne serait pas capable de faire dix pas ?
L’animal travaille en vertu d’une loi fatale. L’aiguille d’une montre bien réglée fait le tour du cadran en douze heures, et ne peut pas faire autrement. De même, l’aiguille animale tourne d’une certaine façon et ne peut échapper à la loi qui la dirige aveuglément.
L’homme, au contraire, peut agir, par sa volonté, sur ses instincts, et dans une certaine limite, sur ses besoins. Il peut modérer les impulsions organiques qui l’animent, et les transformer au profit de l’œuvre sociale ; il peut résister à ces impulsions et même, dans des cas exceptionnels, les dominer absolument. L’homme peut se laisser mourir de faim. De saintes femmes ont préféré la mort au déshonneur. Potius mori quant fœdari, disent les chroniques.
L’instinct seul explique et la perfection du travail et l’impossibilité d’un travail défectueux, et l’incapacité d’un travail autre que celui désigné, à l’avance, par la nature.
Une circonstance ajoute encore au merveilleux du travail des animaux : ils travaillent sans avoir appris. L’oiseau vole, le poisson nage, le papillon trouve sa nourriture dans le calice des fleurs; l’hirondelle quitte, en hiver, les pays froids , etc. Ni les uns ni les autres n’ont eu besoin d’aller à l’école pour apprendre ces choses.
Dans l’ordre des phénomènes intellectuels et moraux, les choses se passent autrement. L’homme qui peut le plus, peut le moins. Le travail de l’homme n’est jamais semblable à celui de son voisin, si ce n’est par l’effet d’une imitation volontaire et calculée. La volonté et le raisonnement ont une part nécessaire dans les œuvres humaines ; de là leur variabilité et leur imperfection. Enfin, l’homme reçoit l’enseignement qui développe ses aptitudes et permet la mise en œuvre de ses facultés.
L’opinion de ceux qui veulent assimiler l’homme aux animaux ne se fonde pas seulement sur un parti pris de dénigrement de l’espèce humaine ; elle trouve aussi sa source dans un vice de raisonnement qu’il est peut-être opportun de signaler.
En faisant intervenir la puissance intellectuelle dans les œuvres bestiales, nous obéissons, même à notre insu, à une pure et simple hypothèse. Nous supposons que l’animal raisonne, comme nous raisonnerions nous-mêmes en pareille occasion. Par exemple, l’homme qui voudrait faire une cellule entièrement semblable à celle de l’abeille, serait obligé de se procurer la matière première, de faire des instruments, de prendre des mesures, en un mot, il ferait appel à son intelligence pour arriver à ses fins. Nous partons de là pour croire que l’animal fait ce que nous ferions à sa place. Nous allons plus loin ; nous croyons que l’animal ne peut agir autrement. En cela nous négligeons les obligations du raisonnement. Nous affirmons ce qu’il faudrait prouver.
Nous disons, en France, dans la langue judiciaire, que nul ne peut être jugé que par ses pairs. J’applique l’axiome au cas présent, et je dis que la bête seule peut juger la bête. Il est absurde de vouloir apprécier les œuvres de l’animal, sans se mettre dans les conditions de l’animal lui-même. Négliger cette précaution, c’est vouloir se condamner volontairement à commettre des fautes inévitables, La première consiste à se faire juge, sans s’être, au préalable, dépouillé de ses propres facultés, pour descendre au niveau de la brute ; la seconde consiste à attribuer, de plein droit, à l’animal, les facultés humaines. On affirme au lieu de prouver. Quand nous contemplons une montre qui marque l’heure avec précision,
nous n’attribuons pas à cet instrument les facultés hu maines : pourquoi sommes-nous logiciens moins sévères quand nous nous occupons des animaux ?
Les juges du Moyen-àge condamnaient à être brûlés en place publique, et par la main du bourreau, les cochons et autres animaux qui avaient commis de graves méfaits. Ces juges ignorants traitaient les animaux comme ils auraient traité des hommes coupables. Les Phrénologistes du temps passé et les Positivistes du temps présent commettent exactement la même faute, en attribuant aux animaux des facultés qui appartiennent à l’homme seul. Quand ces Positivistes se moquent des juges qui vivaient dans les temps d’ignorance, ils ont raison; mais la dérision retombe légitimement sur leurs têtes.
Les animaux appartenant aux degrés élevés de leur propre série possèdent des facultés intellectuelles. On en trouve la preuve dans leur aptitude à recevoir ce qu’on appelle, avec une certaine complaisance, l’éducation animale. Apprendre ne peut se faire sans mémoire et sans le secours de plusieurs facultés; par conséquent, sans une certaine intervention de l’intelligence. Cela est incontestable.
On est parvenu à donner la mesure de l’intelligence des animaux et à en faire connaître l’étendue et la limite.
Sans entrer dans des détails qui seraient déplacés ici , qu’il me suffise d’affirmer, avec Cerise et Bûchez, que les animaux peuvent associer une idée avec une sensation, mais qu’ils sont incapables d’associer deux idées proprement dites.
Ce qu’on appelle l’éducation de l’animal repose sur le principe de l’association de l’idée avec une sensation. Pour se convaincre de cette vérité, il ne suffit pas de considérer les résultats obtenus , il faut connaître les moyens à l’aide desquels on les obtient. Comment s’y prend-on pour transmettre à l’animal une notion quelconque ? On oblige l’animal à exécuter un mouvement , un acte quelconque , et, selon l’exécution ou la non- exécution, on donne une récompense ou une punition. On réitère la même manœuvre jusqu’à ce que l’habitude se soit formée. A ce moment, on obtient le résultat
voulu , sans employer ni la récompense ni la punition ; la menace suffit. On dit alors que l’éducation est faite. La punition ou la récompense, c’est-à-dire les coups ou les caresses ne sont autre chose que des sensations associées à un acte déterminé. L’intelligence de l’animal s’élève jusqu’à cette association, mais pas au-delà. Telles sont les colonnes d’Hercule de la puissance intellectuelle de la bête.
L’homme, lui aussi, jouit du pouvoir d’associer une idée avec une sensation. A l’aide de cette opération il constate que le Soleil est lumineux, que le sucre est doux, que la neige est blanche, que le Rossignol chante, que la Rose possède un parfum. Dans cette opération même, qui, en réalité, est commune à l’homme et à l’animal, et qui, en apparence, semble identique dans les deux êtres, on trouve des différences fondamentales propres à augmenter la distance qui sépare psychologiquement l’être humain de la brute. En effet, l’homme qui combine une idée avec une sensation ne fait pas un simple rapprochement de l’adjectif avec le substantif; il compare, il juge, il affirme des rapports ; il idéalise, en quelque sorte, la sensation ; il l’associe logiquement avec l’idée. — Dans l’animal, les choses se passent autrement. Le chien qui donne la patte à son maître , obéit par crainte du fouet ou par l’espérance d’une caresse ; mais il n’agit nullement en vertu des lois de la logique. L’homme fait volontairement, et en vertu de sa propre puissance intellectuelle, les opérations dont il s’agit. L’animal est incapable d’une telle spontanéité.
L’homme seul jouit de la faculté d’associer deux ou plusieurs idées et, par là, de s’élever aux abstractions. L’homme dit et comprend les expressions : gagner son pain, — adorer Dieu, — aimer sa mère. L’animal le plus intelligent ne comprendra jamais la formule la plus élémentaire des mathématiques : 1 et i font 2. R ne pourra s’élever du connu à l’inconnu, du particulier au général, du simple au composé, et, comme disent les logiciens de profession, du concret à l’abstrait.
La différence de capacité entre l’homme et l’animal entraîne des différences dans les méthodes d’enseignement. L’animal et
l’homme enrichissent leur intelligence acte par acte, et par additions successives; mais les acquisitions de l’animal restent isolées; celles de l’homme sont seules fondées par la méditation. On apprend à l’enfant à s’instruire lui-même ; l’animal n’est pas susceptible de recevoir cet enseignement, parce qu’il n’est pas capable d’abstraire, ni d’enchaîner des idées.
L’enseignement donné à l’animal perfectionne l’individu sans modifier la race. L’enseignement donné à l’homme se transmet de génération en génération , et augmente le fond commun de la richesse intellectuelle de l’humanité : la tradition conserve cette richesse et la propage d’âge en âge. L’animalité n’a aucune tradition. L’animal agit pour lui -même, dans la mesure de ses aptitudes et de ses besoins. Il agit aussi dans l’intérêt de ses petits, jusqu’à ce qu’ils puissent se suffire. A ce moment, tout lien cesse. L’animal n’a donc ni lignée, ni parenté, au sens moral. Il n’en a pas et il ne peut pas en avoir, parce qu’il est dépourvu des facultés morales proprement dites.
La bête ne transmet à la bête que la chair et les fonctions qui en découlent. Les prétendus perfectionnements ne s’entretiennent que par l’enseignement continu.
Les modifications réalisées dans l’organisme lui-même ne sont que temporaires. Par l’entraînement, par les croisements, par le régime, etc., on obtient des modifications individuelles, mais jamais on ne crée des espèces nouvelles. Les modifications obtenues s’entretiennent par une action continue. Lorsque l’action artificielle disparaît, les individus font retour au type primitif. Sous ce rapport, les animaux sont dans la même condition que les plantes, ni plus, ni moins.
L’animal est donc inférieur à l’homme sous le rapport de l’étendue de l’intelligence et surtout sous le rapport de la qualité de cette intelligence; mais la grande ligne de démarcation entre l’animalité et l’humanité se trouve dans la liberté morale.
L’animal n’a ni liberté, ni responsabilité ; il ne fait ni bien , ni mal , parce qu’il ignore le devoir ; le Loup est aussi innocent que l’Agneau.
L’homme, au contraire, est libre; il a la connaissance du bien et du mal; il distingue le juste de l’injuste. « Il peut être coupable . et c’est là sa grandeur. » Si l’homme était inacessible
au vice, il n’aurait aucun mérite à pratiquer la vertu. S’il ne pouvait commettre le mal, il n’aurait aucun mérite à taire le bien. S’il n’avait le pouvoir d’abuser de sa liberté morale, il serait au même niveau que la brute ignorante.
L’animal est un être complet dans son sens. Il trouve en luimême la satislaction absolue et entière de ses besoins. Ses désirs ne vont pas au-delà de sa propre organisation. En toutes choses, l’animal obéit à des lois fixes et invariables. Sa valeur et son rôle sont limités aux attributs de la personnalité. « H nous paraît trèsprobable, dit Bûchez, que la virtualité de l’organisme constitue toute la vie et toutes les facultés des animaux. » Traité de philosophie, tome lil, page 323.
L’homme est incomplet. Il ne peut accomplir sa destinée qu’en se soumettant à des lois dominées par le libre arbitre, et par conséquent, variables au point de vue delà conception et de la pratique individuelles. En effet, l’homme a le choix entre le bien et le mal ; il peut, à son gré, suivre l’un ou l’autre, à la différence de la bête qui ne peut s’écarter d’une direction imposée par la Providence. L’homme est incomplet parce qu’il a le sentiment d’une perfection infinie qui lui échappe sans cesse, et qui ne se trouve dans aucune de ses œuvres. « Exilé de la vérité, » selon l’expression d’Empédocle , l’être humain se sent entraîné vers un idéal qui se perd dans les mystères de l’inconnu. L’animal vit de la vie de la chair avec laquelle tout finit : l’homme vit à la fois de la vie de la chair et de la vie de l’âme. L’espérance qui encourage et console n’abandonne jamais le cœur humain.
Certains travaux de la brute commandent l’admiration des hommes. Cette admiration est légitime. Mais il est absurde d’en rapporter le mérite à la brute elle -même. Toute œuvre d’art fait penser à l’artiste : la Descente de croix nous rappelle Rubens, 1 ’Énéide nous rappelle Virgile. A qui réservons-nous nos meilleurs suffrages? Est-ce au pinceau ou à la plume? est-ce à l’instrument
qui exécute ou à la main intelligente qui le dirige ? est-ce à l’œuvre ou à l’artiste ? Laissons nous émouvoir par les merveilleuses beautés de la nature, prodiguons notre admiration aux œuvres des animaux, soit; mais sachons remonter de la créature au créateur, et sachons incliner nos plus profonds respects devant le maître de toutes choses, devant cet Être-suprême qui, selon l’expression de l’Écriture, disponit omnia suaviter . SAr. VIII, 1.