‹ Cerise, sa vie et ses œuvresChapitre 12 sur 17 · ÎX. - GALL ET LA PHRÉNOLOGIE · texte numérisé non relu

ÎX. - GALL ET LA PHRÉNOLOGIE

Le premier travail qui doit fixer notre attention est Y Examen critique du système phrénologique. Cette œuvre n’est pas seulement l’exposé critique d’un système ; c’est aussi, et par-dessus tout, une œuvre de doctrine, une véritable profession de foi.

Vers la fin du siècle dernier, existait, au-delà du Rhin, un homme adroit qui devait acquérir quelque notoriété, en se faisant le promoteur d’un système philosophique, qui prit plus tard le nom de Phrénologie .

Gall, disait-on, avait obtenu des triomphes auprès des universités allemandes, mais ces triomphes ne donnaient pas la renommée. Il comprit que le baptême français était nécessaire à son système. Gall vint donc en France et tenta loyalement la fortune en s’adressant au public et aux corps savants. La tentative ne fut pas heureuse. La popularité, qui est le signe de vitalité des bonnes doctrines, échappa au système phrénologique. Il y avait des juges à Paris.

Le public, qui ne cherche pas les finesses, ne vit dans le système nouveau qu’une certaine façon de dire la bonne aventure. Le jugement était sévère: il était vrai.

Gall présenta aux sociétés savantes, non pas sa carte cranioscopique, mais dés travaux d’anatomie. Il comptait que des études faites, le scalpel à la main, serviraient de passeport au système des

bosses crâniennes. Vaine espérance ! un rapport de Cuvier à l’Académie des sciences réduisit à leur juste valeur les travaux anatomiques de Gall.

Plus tard, les questions psychologiques, mêlées à la Crànioscopie, eurent l’avantage de fixer l’attention de quelques savants. Ce fut un tardif et médiocre succès, auquel les circonstances eurent la plus grande part. L’éclectisme cherchait à reconstruire l’édifice philosophique. Doctrine impuissante, cet éclectisme faisait appel à tous les systèmes et les conviait à se produire. Le moment semblait propice ; les phrénologistes le comprirent.

Quelques élèves se groupèrent et tentèrent de faire école. On eut des livres, des cours, un musée, un journal. Un jouteur puissant se jeta dans l’arène. L’auteur du Traité de l’Irritation et de la folie , Broussais, abandonna les idées de Cabanis pour celles de Gall, s’en déclara le partisan, et ouvrit une chaire pour l’enseignement des opinions phrénologiques. Rien n’y fit. Broussais, malgré sa grande réputation, malgré son grand talent de parole et son incontestable aptitude à populariser les doctrines les plus abstraites, Broussais, dis-je, échoua comme les plus vulgaires phrénologistes ; et cela devait être. Le mal est éternel, mais la doctrine du mal n’a que des triomphes passagers et éphémères.

La critique survint et le système s’évanouit : on le vit fondre comme la neige fond au soleil. Aujourd’hui la Phrénologie n’est plus guère qu’un souvenir conservé, comme on conserve les hochets de l’enfance, par de rares et discrets disciples dont la jeunesse inexpérimentée a été jadis séduite par les élucubrations de Gall. Je me garderais donc de tirer le système du juste oubli dans lequel il est tombé, si je n’avais un devoir de justice à remplir. Ce devoir consiste à montrer la part prise par Cerise dans le combat qui s’est terminé par la défaite de la Phrénologie.

Gall et ses adhérents prétendirent fonder un système complet de la constitution de l’homme et des lois qui président à sa destinée. Ils donnèrent une formule générale de l’activité humaine et proclamèrent, comme leur étant propre, une méthode nouvelle de recherches ; ils donnèrent aussi une théorie particulière des facultés

de l’homme. Enfin, ils élevèrent la prétention de gouverner le monde par l’éducation, par les lois, par la morale découlant de leurs principes.

A ces quatre points ne se borne pas le système, mais à ces quatre points fondamentaux se borna la critique de Cerise. Il démontra que le principe général était faux, que la méthode de recherches et d’observations était fausse, que la doctrine psychologique était remplie d’erreurs et fausse comme le reste. De tout cela naissait une conclusion nécessaire, je veux dire la réduction à néant de l’édifice élevé par Gall, Spurzheim et compagnie.

La Phrénologie proclame que l’activité propre des organes est la source des opérations morales et intellectuelles de l’homme. C’est la théorie matérialiste, tout simplement. « Toute détermination « humaine , dit Spurzheim, procède directement de l’action des « organes cérébraux. » Cette phrase, citée presque textuellement, ferme la porte à toute équivoque, et ne laisse pas la moindre place au doute. Au surplus, les citations seraient faciles.

Si l’affirmation de la Phrénologie est vraie, dit Cerise, l’organisme humain est à la fois actif et passif, il est à la fois régulateur et instrument ; en d’autres termes , il présente des phénomènes et des qualités contraires. Si cette affirmation est vraie, l’organisme humain, semblable à un navire sans gouvernail et sans boussole, a perdu toute direction volontaire, puisque l’organe ne donne que des impulsions aveugles' et fatales. Quod in corpore est fatum (Leibnitz). L’homme, dépouillé de son plus bel apanage, est donc, d’après le système , livré à l’empire de la chair, qui exclut la liberté morale.

De semblables doctrines rendent la critique facile. Le bon sens, la Physiologie et la Morale protestent également contre de telles énormités.

La Phrénologie ne se contente pas d’attribuer une activité propre à l’organisme pris en bloc, elle affirme que chaque organe, considéré séparément, est pourvu d’aptitudes spéciales et qu’il possède également le don d’activité spontanée. A entendre le système, le cerveau serait une réunion d’organes distincts, chargés, chacun

séparément, de fonctions particulières et distinctes les unes des autres, et chaque organe aurait, en lui-même, les qualités requises pour se mettre en jeu et produire ses effets. A cause de cette double attribution aux organes le système a été accusé de matérialisme. Il faut distinguer.

On n’est pas matérialiste parce qu’on dit que les divers organes du corps humain sont chargés de fonctions particulières. On peut dire que le foie secrète la bile, que la glande lacrymale secrète les larmes, sans être matérialiste. Quand les Phrénologistes cherchent à démontrer que le cerveau est composé d’organes distincts, et qu’ils attribuent à ces organes des fonctions distinctes, ils ne font point profession de matérialisme. Sous ce rapport, la Phrénologie s’est victorieusement justifiée de toutes les accusations portées contre elle. Je me plais à lui rendre cette justice.

Mais quand le système nie l’existence d’un principe spirituel dans l’homme, quand il affirme que les organes peuvent se suffire et agir par eux-mêmes, quand il dit que la chair a la toute-puissance et règle tout, à l’exclusion de l’âme, le système, dis-je, se range carrément sous l’étendard du matérialisme. A cet égard, nulle illusion n’est possible , et les fausses déclarations , pas plus que les sophismes les plus habiles, ne peuvent donner le change sur les idées qui animaient les promoteurs de la doctrine. — Oui, la Phrénologie est un système matérialiste, rien de plus, rien de moins.

La fameuse méthode d’investigation proclamée comme nouvelle par la Phrénologie, consiste à « reconnaître les différentes dispo- « sitions et inclinations, par les protubérances et les dépressions « qui se trouvent sur la tête... » (Gall.) Pour se faire plus facilement adopter par les masses , la méthode s’est entourée d’un certain cortège scientifique. Ainsi ornée, elle a un certain aspect, et rappelle le « Geai paré des plumes du Paon », mais dépouillée de ses atours, elle se réduit à un squelette qui ne supporte pas une discussion approfondie.

Celui qui croirait Gall sur parole, s’imaginerait que la Phrénologie ne s’appuie que sur des faits palpables , fournis par l’obser-

vation directe et par l’expérience. En effet, les protubérances, c’est-à-dire les petites saillies qui existent à la surface du crâne sont matière; elles ont les trois dimensions géométriques; elles sont visibles à l’œil et accessibles au toucher; en un mot, elles semblent, par leurs qualités, se confondre avec les corps qui sont du domaine de la physique. De là on tire la conclusion que la méthode de recherches propre à l’étude de la matière morte est également applicable aux bosses crâniennes. La Phrénologie ne craint pas d’affirmer qu’en effet sa méthode de recherches est véritablement une méthode d’observation , et que les conclusions formulées par elle ne sont que des conséquences logiquement tirées des faits fournis par l’expérience.

En toutes ces affirmations, il n’y a rien de vrai. Gall lui-même, le père de la doctrine, affirme que toute faculté suppose un organe cérébral. Or, supposer, c’est bâtir une hypothèse. Bâtir des hypothèses, c’est sortir de l’observation et de l’expérience.

Je vais plus loin. On peut contester à Gall la légitimité de sa propre hypothèse. En effet, il ne suffit pas, pour expliquer une première supposition, de s’appuyer sur des suppositions subséquentes. Agir ainsi, c’est renouveler l’œuvre ridicule des Titans, c’est entasser Pélion sur Ossa pour escalader le ciel de la logique. Une hypothèse n’est vraiment admissible qu’à la condition de partir d’un fait certain. Or, Gall et les Phrénologistes partent d’un fait faux. Ils donnent le titre de faculté à des opérations complexes qui ne peuvent avoir un siège unique, ni dans le cerveau, ni ailleurs. Supposer l’existence d’un organe cérébral unique pour expliquer ces opérations complexes et multiples, décorées indûment du titre de facultés, c’est procéder par une série de suppositions inadmissibles, et agir contrairement à la logique.

Vainement objecte-t-on que des recherches tentées dans l’intention de vérifier certaines hypothèses ont parfois été l’occasion de découvertes utiles à la science : le procédé par lui-même est mauvais et condamnable. La saine logique veut que l’on parte des faits pour s’élever à la connaissance des lois. C’est la seule manière sûre de servir la science et de coopérer à son avancement. La Phré-

nologie a-t-elle obéi aux prescriptions de la logique? Elle a précisément fait le contraire, car elle repose sur une série d’hypothèses qui attendent encore le contrôle de l’expérience.

La phrénologie affirme, mais elle affirme sans preuves : 1° que le cerveau est la source de toute perception, le siège de tout instinct, de tout penchant, de toute force morale et intellectuelle (Gall); — 2° que les facultés et les penchants ont leur siège dans des parties du cerveau distinctes et indépendantes; — 3° que la conformation du crâne est déterminée par la conformation du cerveau luimême ; — 4° que le développement des facultés est corrélatif du développement des organes ; — 5° et, par conséquent, qu’il est possible d’arriver à la connaissance des facultés par les organes euxmêmes, c’est-à-dire par l’étude des saillies de la surface du crâne. Telles sont les suppositions principales qui servent de fondement à la méthode. Je n’ai pas à les énumérer toutes. Celles qui viennent d’être dites suffisent pour faire connaître l’esprit qui domine à la fois la méthode et la doctrine elle -même.

Autant de suppositions, autant d’erreurs.

Le cerveau est organe, c’est-à-dire instrument. Il est nécessaire à la manifestation de la pensée , cela est incontestable , mais il n’en est nullement la source, ainsi que dit Gall. Le cerveau n’engendre pas plus la pensée, que l’œil n’engendre la vision , pas plus que les muscles n’engendrent le mouvement.

Les instincts et les penchants ne peuvent pas avoir un siège unique. Actes complexes, ils procèdent de diverses sources et se manifestent à l’aide de divers organes.

L’émotion, qui est la racine principale des instincts et des penchants, a son siège exclusif dans l’appareil ganglio-viscéral. Mais cette émotion s’humanise, en quelque sorte, et revêt un cachet propre à l’espèce humaine en se combinant avec certaine idée. Or, l’idée a pour organe le cerveau exclusivement. Les instincts, étudiés dans l’homme sain, ne peuvent se manifester sans le concours synergique du cerveau et de l’appareil ganglio-viscéral.

Les facultés, les véritables facultés, entendons-nous bien, ontelles un siège unique ? Chacune d’elles est-elle pourvue d’un organe

particulier ? Nul ne lésait, pas même les Phrénologistes. Les philosophes et les anatomistes ont mis la question à l’étude. Malgré les efforts communs, la solution n’est pas trouvée. On ne sait pas avec certitude si le cerveau, proprement dit, est un agrégat d’organes absolument distincts et séparés , et l’on sait encore moins si chaque organe est chargé d’une fonction distincte et spéciale.

Les Phrénologistes, s’inspirant de fausses analogies, ont assimilé les facultés aux sensations. De ce que l’œil suffit à la vision, l’oreille à l’audition, ils concluent que toutes les facultés ont des organes distincts et séparés dans le cerveau. Or, c’était précisément ce qu’il fallait démontrer.

Les Phrénologistes affirment et les ignorants croient; mais cela n’avance pas beaucoup la science. Aussi les partisans du système promettent-ils de fournir les preuves nécessaires quand la science aura fait des progrès. Ils attribuent leur impuissance actuelle, non à leur principe, mais à l’insuffisance du moyen d’investigation. En attendant, ils montrent, à la surface du crâne, une série de petites bosses qui sont sensées servir de logement à de prétendues facultés. Cet entassement de suppositions sur suppositions rap-

pelle involontairement à la mémoire ce passage de Y Enéide travesti des frères Perrault :

Tout près de Y ombre d’un rocher.

J’aperçus Y ombre d’un cocher Qui, tenant Y ombre d’une brosse,

En frottait Yombre d’un carrosse.

En ce qui concerne le développement corrélatif du cerveau et du crâne, on a le droit d’affirmer, contre la Phrénologie, que la surface du crâne ne reproduit pas fidèlement la disposition extérieure du cerveau. Cette reproduction est impossible, parce qu’une portion notable des hémisphères cérébraux n’est point en rapport avec la boîte crânienne.

Si les circonvolutions cérébrales sont les organes des facultés, toutes les circonvolutions doivent remplir un rôle dans les manifestations intellectuelles. Les mêmes prérogatives doivent être attribuées aux circonvolutions de la surface et à celles de la base

du cerveau. Or, la base du cerveau est absolument inaccessible à l’observation extérieure. Les deux surfaces intra-hémisphériques sont dans le même cas. Puisque la moitié au moins de la surface du cerveau n’est pas en rapport avec la partie du crâne accessible à nos moyens d’observation, il ne faut donc plus parler de la possibilité de connaître les facultés de l’homme par l’inspection de la surface du crâne. Il ne faut plus en parler, à moins que Dieu, dans sa suprême bonté, n’ait jugé utile de semer les facultés à la surface externe du cerveau, uniquement pour faire plaisir à MM. les Phrénologistes.

Le système placé en face de ces impossibilités flagrantes ne se regarde pas comme battu. Il conteste, en s’appuyant sur l’imperfection des instruments de recherche, et la discussion reste ouverte pour les gens qui se contentent de peu. Ne troublons pas la foi des naïfs.

Il y a un point cependant qui ne manque pas d’importance et qui est entièrement acquis au débat, de l’aveu et du consentement des Phrénologistes. Je veux parler du rapport qui existe entre le développement et l’activité de l’organe. Les Phrénologistes affirment, en thèse générale, que la fonction est plus intense et plus développée quand l’organe lui-même est volumineux et bien nourri ; mais ils reconnaissent que cette loi n’est ni universelle , ni absolue , et ils ajoutent que, dans certains cas, elle peut être intervertie.

Pour mon compte, je ne sais qu’un médiocre gré aux Phrénologistes de cet aveu qui ruine radicalement leur système. Il est difficile de nier l’évidence. Les hommes qui ont de grandes jambes sont-ils meilleurs marcheurs que les hommes à taille peu élevée ? La faculté de digérer se mesure-t-elle à la capacité de l’estomac ? La vision est-elle plus développée chez les personnes qui ont le globe oculaire volumineux? Non, sans doute.

De ces observations il résulte qu’il n’existe pas de concordance nécessaire et forcée entre le développement d’un organe et la fonction qu’il remplit dans l’organisme ; qu’un organe peut être petit et la fonction développée, ou, au contraire, que la fonction peut être à l’état rudimentaire, quand l’organe a acquis une grande ampleur. Ces remarques s’appliquent à tous les organes.

Le cerveau n’échappe pas à la loi commune. Des hommes éminemment intelligents ont une tête petite ; des hommes fort audessous de la moyenne, sous le rapport de l’intelligence, ont le crâne très développé. La Fontaine, qui les connaissait, les a caractérisés en quelques mots :

Belle tête, dit-il, mais de cervelle point.

Le défaut de concordance entre l’activité fonctionnelle et le développement organique est un fait incontesté et incontestable. Devant ce fait échoue misérablement cette méthode orgueilleuse qui devait remuer le monde et lui imposer ses lois. Adieu donc les beaux rêves de la Phrénologie. Système et méthode se brisent contre V impossible.

La Phrénologie n’a donc pas été heureuse dans la tentative faite pour arriver à la connaissance de l’homme intérieur par l’observation de l’homme extérieur. Des obstacles insurmontables empêchent de remonter des organes aux fonctions. La Crânioscopie est logiquement et scientifiquement impossible.

Le système a d’autres prétentions. Il croit avoir donné une définition et une classification nouvelles des facultés humaines. Il pense même avoir contribué à l’avancement de la Psychologie, et, sous ce rapport, il se vante d’avoir rendu un grand service à l’humanité. La prétention n’est pas mince; est-elle légitime? Les succès ont-ils couronné ses efforts dans cette autre voie ? C’est ce qu’il s’agit d’examiner en ce moment.

La théorie de l’activité humaine tient naturellement la place principale dans l’étude de l’homme, parce que, de cette théorie, découlent les conséquences pratiques les plus importantes. Il est donc nécessaire d’examiner les théories et les classifications données par la Phrénologie comme le dernier mot de la science. Quelques explications préliminaires sont indispensables pour servir de terme de comparaison, et pour faciliter l’intelligence des théories phrénologiques.

La Psychologie des écoles regarde comme facultés les manifestations de l’esprit humain qui présentent le triple caractère de

primordialité, d’irréductibilité, et de liberté. La faculté est cause, c’est-à-dire, première ; elle est indécomposable, c’est-à-dire élémentaire ; enfin, elle s’exerce au nom et en vertu du libre arbitre.

Les actes humains procèdent de deux sources : distinctes de la chair et de l’esprit. Les premiers se produisent en vertu d’une loi fatale et irrésistible. Exemple : on a faim. On n’est pas libre de ne pas avoir faim. Les seconds s’accomplissent en vertu du libre arbitre. Exemple : on pense à son enfance ; on est libre de penser à autre chose.

Les œuvres de la chair différent donc essentiellement des œuvres de l’esprit. Les premières constituent les virtualités physiologiques, et sont désignées sous le nom de fonctions ; les [autres constituent les virtualités psychologiques , et méritent seules le nom de facultés. Cette distinction avait été depuis longtemps établie par les philosophes. Jouffroy la consacra formellement dans son mémoire sur la légitimité de la distinction de laphysiologie et de lapsychologie.

La Phrénologie entend les choses autrement. Pour elle, organes et facultés sont synonymes et se confondent. Toutes les manifestations humaines, procédant d’une seule et même origine, doivent donc être de même nature. Ne tenant compte que de l’état organique, elle devait méconnaître, comme elle les méconnaît en réalité, les véritables facultés, c’est-à-dire la libre manifestation de l’âme. Or, comme elle nie l’existence de l’âme, elle ne peut en faire découler les facultés qui en sont les attributs.

En suivant cette voie, la Phrénologie est conséquente avec ses principes. Mais l’erreur suit le système dans tous ses développements. Nier l’existence de l’âme, comme le fait la Phrénologie, c’est, d’un trait de plume, rayer la Psychologie du rang des sciences humaines. La Phrénologie se fait, à cet égard, de singulières illusions. Parce qu’un beau jour elle s’est amusée à éliminer du problème psychologique, le principal facteur, c’est-à-dire le principe spirituel qui domine l’homme, elle croit avoir conquis une grande vérité. Elle a proscrit le mot , mais la proscription n’a pas entraîné la suppression de la chose. Ï1 ne suffît pas de fermer les yeux pour supprimer la lumière du soleil. Nier, n’est ni discuter, ni prouver.

La Phrénologie , précédée d’ailleurs dans cette voie par l’école écossaise, pose donc en principe : que toutes les manifestations humaines sont des facultés. Sous cette rubrique, elle englobe confusément les Besoins, les Penchants, les Instincts, les Inclinations, les Aptitudes, les Actes moraux, les Impressions, les Sensations,

' les Sentiments, en un mot, toutes les forces de l’Organisme.

Et cependant la liste est restée incomplète. Par l’effet d’une contradiction incompréhensible, la Phrénologie refuse d’admettre dans son catalogue l’Attention, la Mémoire, etc., ces facultés plus vieilles que la philosophie elle-même, puisqu’elles appartiennent à la nature de l’homme. Les Romains donnaient place, dans leurs temples, aux idoles des peuples qu’ils avaient vaincus. Moins généreux ou moins habiles, les Phrénologistes fermèrent, aux facultés véritables, la porte de leur Panthéon psychologique, qu’ils avaient rempli de faux dieux, c’est-à-dire de fausses facultés.

Par quelle aberration ces facultés furent-elles exclues, par la Phrénologie, du pêle-mêle égalitaire des manifestations physiologiques ? Cela arriva tout naturellement. La Phrénologie, qui ne pouvait se passer de ces facultés, les mit en réserve, les masquant, aux yeux du vulgaire, sous le nom d’attributs généraux.

Retrancher une faculté d’un catalogue n’est pas chose difficile ; rayer une faculté du nombre des opérations naturelles, est une autre affaire. La Phrénologie, prévoyant qu’elle ne pourrait résoudre le problème par voie de simple élimination, imagina un subterfuge à l’aide duquel elle essaya de tourner la difficulté. Elle découronna les véritables facultés de leur titre et de leurs fonctions, et les transforma en servantes des manifestations physiologiques auxquelles elle réserve le nom de facultés. Elle qualifia d ’ attributs généraux les facultés connues sous les noms d’ Attention, de Mémoire, à’ Imagination, de Jugement, de Perception. Enfin, elle déclara que ces attributs faisaient partie intégrante de toutes les facultés, ce qui veut dire, au sens phrénologique, de toutes les manifestations vitales.

La Phrénologie alla plus loin. Elle proclama que les manifestations humaines jouissent toutes, au même titre, d’une même apti-

tude pour \z plaisir et la douleur, pour le désir et la passion. Par ceprocédé, elle augmente de quatre la liste des attributs généraux.

Ces retranchements et additions sont-ils fondés? L’observation des faits répond négativement. On sait que les facultés intellectuelles ne sont susceptibles ni de peine ni de plaisir. On sait pareillement que les manifestations instinctives et sentimentales sont dépourvues de jugement, de perception, en un mot, des divers attributs généraux.

Les exemples à l’appui sont communs. Faire acte de mémoire, en récitant, dans une langue que l’on ne comprend pas, un morceau quelconque, ne donne ni plaisir ni peine. Les Instincts et les Émotions diverses s’accompagnent, au contraire, d’un certain mouvement intérieur qui constitue le plaisir ou la peine. Satisfaire la faim donne une sensation agréable ; recevoir une bonne nouvelle fait battre agréablement le cœur. Par contre, ces mêmes instincts sont dépourvus d’attention, de mémoire, de jugement, etc. La faim ne connaît ni ne discute l’aliment; la peur, qui trouble si profondément l’organisme, se produit quelquefois sans cause appréciable, sans raison connue, et quelque fois contre le raisonnement et la volonté la plus énergique. Il y a donc une grande différence, au point de vue du plaisir et de la peine, entre les facultés intellectuelles proprement dites et les mouvements intérieurs qui constituent les Émotions et les Instincts.

En mélangeant les attributs et les appliquant à tort et à travers, la Phrénologie jette dans l’étude psychologique de l’homme une confusion déplorable. Elle fait descendre les facultés intellectuelles au rang des instincts ; et, d’autre part, elle élève l’Instinct au niveau des facultés intellectuelles.

Mais que l’on ne s’y trompe pas, cette confusion était systématique et nécessaire. Puisque la Phrénologie partait du principe de l’unité des manifestations humaines, il fallait nécessairement recourir à des artifices pour fixer l’unité de nature et de siège. La manœuvre ne réussit pas ; elle tourna, au contraire, à la perte du système, en mettant à nu l’une de ses plus radicales imperfections.

Dans le système phrénologique tout est erreur et confusion.

Quelques propositions générales justifieront ce jugement, qui est sévère, sans doute, mais qui doit être absolu comme la vérité.

La Phrénologie confond les opérations organiques avec les opérations spirituelles.

Elle ne fait aucune distinction psychologique entre les faits de l’ordre intellectuel et les faits de l’ordre moral.

Elle confond, par conséquent, l’Ethique, c’est-à-dire l’étude des mœurs, avec l’Idéologie ou la science de l’Esprit.

Elle méconnaît la notion de faculté.

Elle substitue aux véritables facultés des actes complexes.

Elle refuse la qualité de facultés aux attributs généraux.

En fait, et à son insu, elle rentre dans la psychologie de l’école, en reconnaissant que ses propres attributs généraux sont des opérations volontaires et irréductibles.

De pareils aveux équivalent à la négation du système. Semblables à Saturne, les Phrénologistes dévorent eux-mêmes l’œuvre qu’ils ont enfantée. Le fait est piquant, mais qu’y faire? L’impitoyable logique fait de ces tours. Par les chemins les plus divers elle ramène à la vérité les systématiques qui lui ont été infidèles.

Après avoir exposé les principes de la Phrénologie, ma tâche se simplifie. Il me reste à montrer les conséquences de ces principes dans l’application delà vie pratique. Mieux que toute discussion, la mise en œuvre d’une doctrine en fait connaître les qualités et les défauts. Au fruit on connaît l’arbre.

Toute doctrine philosophique conclut nécessairement à une pratique déterminée. Sans cela, la doctrine serait frappée de stérilité dans ses erreurs mêmes. Il ne suffit pourtant pas que les règles de conduite soient implicitement contenues dans les maximes, il est nécessaire que ces règles soient explicitement formulées. Les partisans du système phrénologique n’ont pas manqué à ce soin. Dans un moment de bel enthousiasme, ils ont donné un vaste programme dans lequel s’étalent, avec complaisance, leurs prétentions. Ledit programme ne brille guère par la modestie. On peut en juger.

La Phrénologie regarde comme composant son propre domaine : 1° La philosophie première, qui montre les actes humains sous foutes les formes de son activité ; — 2° L’ Éducation, ou la meil-

leure manière de régler et de développer cette activité ; — 3° Les Méthodes scientifiques ; — 4° La Religion , dont elle montre le fondement dans les organes cérébraux ; — 5° La Morale , règle de conduite des hommes reposant sur la tolérance ; — 6° La Législation ; — 7° L’ Économie sociale , qui apprend à classer les hommes d’après leurs aptitudes ; — 8° La Philosophie de V histoire , ou l’intelligence des faits accomplis par l’humanité ; — 9° Le Moyen d’arriver à la plus grande somme de bonheur individuel et général. Enfin, l’auteur de ce splendide programme a eu soin d’ajouter à sa liste plusieurs et cœtera , laissant au lecteur le choix des additions destinées à compléter ledit programme.

La solution phrénologique de ces divers problèmes dérive nécessairement et logiquement des principes qui servent de base au système. Il serait superflu de discuter séparément chacune des questions posées. Il suffira, pour établir le jugement, de résumer brièvement, et les principes phrénologiques, et les conséquences qui découlent de ces principes.

La Phrénologie nie l’unité et l’activité spirituelle de l’homme.

En niant l’unité de l’homme, la Phrénologie reconnaît, par le fait, et la pluralité des races humaines, et la diversité des destinées fondées sur la divinité d’origine et d’aptitudes. Par là, elle légitime l’esclavage, elle justifie l’établissement des castes ; elle assure la domination des privilégiés , elle condamne à la soumission les déshérités de la nature, elle donne raison au droit ancien de la ruse et de la force : en un mot, elle renie la fraternité chrétienne.

En niant l’activité spirituelle de l’homme, la Phrénologie proclame la toute puissance de la matière ; elle crée la suprématie de la chair et la fatalité des impulsions animales ; elle substitue le gaudium ventris aux joies de l’âme. Elle supprime ainsi l’homme moral et le remplace par l’homme physique.

En niant cette activité spirituelle, la Phrénologie dénature l’être humain. Elle lui enlève son caractère propre en lui retirant la volonté, la liberté morale ; et la responsabilité ainsi dépouillée, l’humanité n’existe plus. Un vil troupeau remplace la société humaine, et la terre compte une bête de plus.

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