‹ Cerise, sa vie et ses œuvresChapitre 15 sur 17 · XII. - LES ORIGINES DE LA SCIENCE · texte numérisé non relu

XII. - LES ORIGINES DE LA SCIENCE

L’homme n’a point été jeté sur la terre comme un obscur grain de Sable : il a reçu, en naissant, une destinée qu’il doit accomplir à ses risques et périls. Vivant en un rapport nécessaire avec Dieu, avec le monde, avec l’humanité, il doit obéir à une triple série de devoirs: ces devoirs « constituent la science suprême, c’est-à-dire la science du bien et du mal; en d’autres termes, la ^morale ellemême. « Cette science est le point de départ et le critérium de toutes les notions générales. »

Pour que l’homme puisse accomplir ses devoirs, il faut qu’il les connaisse. Mais pour acquérir une connaissance approfondie de ses obligations envers les autres et envers lui -même, il est obligé « de se rendre compte de son origine, du rang qu’il occupe dans la création, du rôle qu’il y joue, des forces qui dominent la sienne, des rapports qui existent entre ces forces, des relations qui ont lieu de cause à effet, d’activité à passivité, des obstacles qu’il est appelé à vaincre, des moyens propres à en triompher. . . » En d’autres termes, il faut que l’homme fasse entrer dans le domaine de son savoir : 1° le dogme, qui détermine le rôle de l’être humain dans la création, en lui enseignant ses rapports avec Dieu, avec le monde et avec ses semblables ; 2° l’ensemble des phénomènes sensibles, qui limitent l’existence de l’homme dans le temps et dans l’espace.

Considérée dans sa généralité, la science comprend les connaissances métaphysiques, théologiques, anthropologiques et économi-

ques. Mais les diverses parties du savoir humain se tiennent par un lien commun, et constituent la branche d’un seul et même tronc.

Vainement la science se divise, vainement les spécialités prennent naissance et tendent à s’isoler, vainement encore les liens qui rattachent la morale à la science semblent se briser ; tout cela n’est qu’apparence et ne trompe que les esprits dépourvus de perspicacité.

Au sommet de toute conception générale règne une idée dominante de laquelle découlent, comme d’une source, tous les principes qui président aux systèmes scientifiques.

Cette idée dominante est le but. Avec le but varient les raisonnements et les solutions. La différence de but engendre les opinions divergentes ou contraires.

A cet égard on compte trois grands courants ou, si l’on veut, trois systèmes généraux que l’on désigne sous les noms de Spiritualisme, de Matérialisme et de Panthéisme. Le Matérialisme conclut à l’individualisme, le Panthéisme conclut à l’absorption en Dieu, le Spiritualisme seul conclut à la nécessité des œuvres sociales. La considération du but a donc une importance capitale.

Le but proposé à l’activité humaine doit être moral ; sinon il ne répond ni aux besoins de la société, ni à la destinée de l’homme.

« Lorsque le but moral est contesté, dit Cerise, la contestation s’introduit immédiatement dans la science ; lorsque le but moral est nié, les solutions scientifiques qui avaient été acceptées sont, tôt ou tard, niées, et d’autres solutions sont apportées pour légitimer cette négation. . . Cela posé, il est évident que la science, pour qu’elle soit vraie, doit être logiquement déduite de la foi à un but déterminé et révélé par Dieu. 11 est évident, enfin, qu’il n’y a pour la science d’autre critérium, d’autre principe de certitude que la morale, qui seule est révélée par la parole divine. . . »

La morale engendre le dogme, car le dogme n’est autre chose que le code qui règle les rapports de l’homme avec le Créateur, avec le monde, avec ses semblables. La morale engendre la science, car la science proprement dite et telle qu’elle est comprise de nos

jours, dans un sens restreint, n’est que l’application des facultés de l’homme à la conquête du monde physique : or, cette conquête serait vaine et futile, si elle n’avait pour suprême but le bien commun de la société humaine.

Le but étant acquis, tout s’enchaîne. La hiérarchie qui règne entre les séries diverses des connaissances humaines est tellement étroite, que l’on peut toujours déterminer à quelle tradition dogmatique, à quelle loi morale, à quelle règle pratique appartient un système philosophique quelconque.

Cerise a voulu donner un spécimen de l’application de cette loi à l’étude de la science hindoue. Les divers mémoires qu’il a publiés sur ce sujet ont jeté une certaine lumière sur les origines de la science de l’homme. Jusqu’à présent, nous n’avions pu remonter qu’aux Romains et aux Grecs. Quelques savants avaient bien soupçonné que les Égyptiens et divers autres peuples avaient quelques droits à notre paternité scientifique ; mais nul n’avait fourni la preuve décisive de cette origine reculée. Grâce à des études qui remontent à peine au commencement de ce siècle, on peut aujourd’hui faire la part de chacun. S’il est vrai que les Grecs ont puisé leurs idées philosophiques dans la vaste encyclopédie de l’Inde, on ne peut se dissimuler qu’ils ont donné à ces idées des formes plus séduisantes et plus accessibles aux esprits peu cultivés. Ils ont fait plus, ils ont perfectionné un peu le sentiment moral. Au fond, cependant, la science indienne recèle dans ses flancs tous les systèmes connus jusqu’à ce jour.

La science hindoue est encyclopédique, c’est-à-dire universelle. Elle embrasse Dieu, l’univers et l’homme. Cette science est coordonnée logiquement, de telle sorte que, «pour percer le voile qui couvre les notions anthropologiques des Hindous, il faut s’initier aux données générales de leur théologie et de leur cosmologie. »

Les systèmes religieux et philosophiques de l’Inde reposent sur le dogme de la délivrance, qui est designée comme le but de toute pratique religieuse et sociale, comme la fin de toute science.

Ce dogme est la conséquence nécessaire du dogme de la chute, qui a été la grande préoccupation des temps primitifs. La déli-

vrance suppose nécessairement un esclavage antérieur, comme la déchéance rappelle un état meilleur. « Ce qui brille encore de science et de vérité à travers les ténèbres qui environnent le genre humain, n’est que la réminiscence d’une vie antérieure plus noble et plus parfaite. . . » (Platon. La République.) Le sentiment profond de la déchéance pénètre encore les âmes et inspire l’espérance du retour.

« Par la délivrance, dit Cerise, les Hindous entendent deux choses : la lente et progressive réhabilitation au moyen des transmigrations successives, ou l’exemption immédiate et absolue de transmigration par l’absorption définitive dans l’essence suprême.

« De là deux doctrines de la délivrance : la première, la doctrine du salut par les œuvres qui sont conformes aux préceptes de la révélation dite Brahmanique ; la seconde, la doctrine panthéiste de l’absorption en Dieu, qui est conforme aux données du schisme Boudhique.

« Dans ces deux doctrines, le but est le même : c’est la délivrance ; les moyens d’y parvenir diffèrent seuls. Cette différence dans les moyens d’obtenir la délivrance entraîne la diversité des doctrines sur les rapports de l’âme avec l’organisme. »

Dans la première, l’âme déchue cherche sa délivrance et sa réhabilitation dans l’expiation par les œuvres. L’état actuel d’un être est le fruit de ses œuvres , et son état futur en dépendra également. Le monde est le théâtre de l’expiation , le corps en est l’instrument. Pour parvenir à la réhabilitation complète, l’âme est obligée de parcourir successivement les diverses sphères dont se compose l’univers.

Pour remplir son offfce, l’âme est pourvue de deux enveloppes, l’une matérielle, l’autre subtile. La première, formée d’éléments terrestres, retourne à la terre à laquelle elle appartient. Elle constitue le corps épais ou l’enveloppe alimentaire qui est le siège des jouissances grossières. La seconde survit à la mort, elle constitue l’enveloppe subtile formée de l’essence des cinq éléments. Cette seconde enveloppe accompagne l’âme dans ses migrations diverses jusqu’au moment où, la réhabilitation étant faite, l’âme rentre dans le sein de Dieu pour y jouir d’une félicité éternelle.

Les philosophes hindous sont animistes. Ils reconnaissent dans l’homme un corps et une âme. Mais l’union de ces deux substances se fait au moyen d’un intermédiaire qu’ils appellent la personne subtile. Cette personne représente la vie et les propriétés organiques. Elle est composée de l’essence des cinq éléments qui correspondent aux cinq sens, par lesquels l’homme agit sur le monde extérieur.

La prédominance de l’un ou de plusieurs de ces éléments constitue la diversité des tempéraments et des qualités morales ; les qualités ou aptitudes sont nombreuses, mais se résument en trois principales qui sont : la bonté intelligente, qui siège dans le cerveau ; la passion impétueuse, source du plaisir et de la peine, qui siège dans la poitrine ; les instincts bestiaux, qui siègent dans l’abdomen. Les prédispositions diverses observées dans les hommes sont considérées, par les Hindous, comme le fruit des œuvres. Plus l’homme s’est acquis de mérite par sa bonne conduite dans les vies antérieures, plus il est doué ; et les dons spirituels augmentent de plus en plus, jusqu’à ce que l’homme ait acquis la perfection qui le rend digne des récompenses dans le Paradis d’Indra.

La doctrine panthéiste regarde l’expiation comme un préjugé vulgaire, elle la considère comme inutile et insuffisante pour la délivrance finale. D’après cette doctrine, Dieu seul existe. L’âme est une émanation de la divinité. L’âme n’a donc pas été créée, elle n’est pas sujette au péché ; donc elle n’a nul besoin d’expiation. La vie, c’est l’union temporaire du corps avec une parcelle de la divinité ; la mort est simplement la séparation de l’âme et du corps. Le corps reste à la terre, l’âme retourne dans le sein de Dieu. La mort est donc la délivrance. Or, la mort étant inévitable, la délivrance est certaine.

Mais la délivrance peut se faire pendant la vie même. On peut y parvenir, disent les panthéistes mystiques, par la connaissance, c’est-à-dire par la science. « Quand le sage aperçoit la cause éternelle, il devient parfait. . . » Dès cette vie, le sage peut donc conquérir la bienheureuse identification avec l’Être éternel. A quoi serviraient les œuvres sociales pour le panthéiste ? Arien, puisqu’il

ne peut changer 1a, nature divine de son âme, et que le futur séjour du bonheur éternel lui est nécessairement acquis.

Pour arriver à la possession immédiate du souverain bien, le panthéiste mystique se livre à des pratiques étranges, imposées par la loi. Telles sont : la suppression du souffle, la gêne des sens, la rigidité des postures, etc. Celui qui se livre, avec persévérance, à ces pratiques prescrites par la loi, peut acquérir, dès cette vie, des facultés extraordinaires ; il possède la connaissance du passé et de l’avenir ; il voit les choses les plus cachées ; il devine les pensées des autres; il acquiert la force de l’éléphant, le courage du lion, la vitesse des vents, la légèreté de l’air, et mille autres choses parmi lesquelles figurent les voluptés les plus diverses. Mais le but suprême est la connaissance de Dieu et l’identification bienheureuse avec lui. Arrivé à ce point, l’homme est affranchi de tout lien social et même de toute loi. « Quand ton esprit aura franchi le labyrinthe du trouble de l’esprit, tu parviendras à l’indifférence par rapport aux védas et aux saintes traditions. » ( Bhagavat-Gita. )

Les notions anthropologiques du Panthéisme dérivent des notions philosophiques que nous venons d’exposer. Dieu étant tout , le monde n’est qu’une manifestation apparente delà divinité. L’homme est constitué par une âme qui revêt momentanément un corps pour passer un temps sur la terre. A la mort, les deux éléments se dissocient, et l’âme retourne dans le grand tout d’où elle était sortie. Puis, tout est fini. Dans ce système, les choses sont singulièrement simplifiées. Il n’est plus besoin de la personne subtile qui constitue le lien naturel entre le corps et l’esprit. Mais, à bien dire, l’esprit est presque tout ; les organes ne sont que des accessoires gênants , une véritable prison dans laquelle l’âme est captive. Les adeptes de ce système tiennent le corps dans un souverain mépris; ils n’avaient donc garde de s’en occuper. Aussi n’ont-ils fait faire aucun progrès à i’anthropologie, c’est-à-dire à la science de l’homme.

Les Hindous sont de grands penseurs ; l’histoire en fait foi. Réduits , pour ainsi dire , à leur seule inspiratioh , ils ont élevé à la Philosophie des monuments qui étonnent les hommes de notre temps. Tous les systèmes ont été étudiés et approfondis par eux, et

l’on peut affirmer, sans exagération, qu’ils n’ont*presque rien laissé de nouveau à dire pour ceux qui les ont suivis dans la carrière.

A l’honneur de la science et de la civilisation hindoues , proclamons tout haut que le système spiritualiste a été professé avec le plus d’éclat et pratiqué par le plus grand nombre d’adeptes. Le Panthéisme a recruté ses partisans parmi les privilégiés qui visaient à la domination des hommes.

Le hideux matérialisme a tenté la conquête des âmes ; mais il n’a obtenu des succès' que dans la vile populace, et encore les adhérents ont-ils été toujours très-rares. Enfin, et comme pour compléter la ressemblance avec le temps présent , on a vu paraître des écoles d’Éclectisme , système faux et absurde , qui affiche la ridicule prétention de concilier les contraires, de marier le bien avec le mal , d’associer le juste avec l’injuste ; en un mot, de faire l’impossible.

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