‹ Cerise, sa vie et ses œuvresChapitre 16 sur 17 · XIII. — LES ÉLÉMENTS ET LES MOYENS DE L’ART · texte numérisé non relu

XIII. — LES ÉLÉMENTS ET LES MOYENS DE L’ART

Considéré dans son sens le plus large , l’art doit être regardé comme l’ensemble des moyens propres à exprimer et à propager les sentiments humains. Envisagé dans un sens plus restreint et en quelque sorte plus vulgaire, l’art n’est qu’une méthode de faire certaine chose selon des règles convenues. Le peintre, le musicien , le statuaire , le poète, l’architecte, l’orateur qui donnent aux sentiments humains une forme extérieure, et en quelque sorte matérielle, sont de véritables artistes. Celui qui travaille en suivant les sentiers tracés, sans mettre, dans son œuvre, autre chose que son habileté de main et des aptitudes corporelles , celui-là n’est pas un créateur, ce n’est pas un artiste véritable ; c’est un simple ouvrier. Quel que soit son talent, l’ouvrier reste toujours dans une sphère inférieure ; les abords de l’art véritable lui sont fermés.

L’art a pour principal but d’éveiller, dans les âmes humaines, les sentiments qui animent l’artiste. Pour l’accomplissement de ce dessein , il faut trois conditions : 1° l’artiste doit être animé d’un certain sentiment; 2° il doit posséder les moyens d’exprimer sa

pensée; 3° il faut qu’il sache trouver, dans le cœur des hommes, un certain écho que l’on appelle la sympathie.

L’art naît de l’inspiration. Mais l’inspiration a besoin d’être éclairée. La morale est le flambeau qui doit guider l’artiste. En effet, la morale a pour but de faire aimer le bien et de faire détester le mal.

L’homme est placé sur la terre pour satisfaire ses propres besoins, et pour remplir des devoirs à l’égard des autres hommes. Dans le premier cas, il lui suffit, pour remplir son office, de se retrancher dans le droit; mais vis-à-vis de l’humanité, il est tenu à des obligations et à des devoirs moraux. Cerise ne se contente que de poser les principes généraux ; il les précise d’une manière nette en donnant pour modèles la vie et les enseignements de Jésus-Christ, lui-même, vie et enseignements qui se résument en deux mots : le sacrifice et l’amour.

Des ouvriers habiles et intelligents d’ailleurs, ne tenant pas compte des devoirs sociaux , s’appliquent à des œuvres dans lesquelles brillent le faire, c’est-à-dire le talent personnel. Ces œuvres peuvent provoquer l’étonnement et peut-être même l’admiration, mais jamais elles ne produisent, dans les âmes, de nobles et puissantes sympathies qui conduisent les hommes à l’accomplissement du bien. Ce [sont des œuvres égoïstes et stériles. De telles choses sont un mal pour l’humanité.

Des écrivains qui avaient perdu eux -mêmes le sentiment des obligations sociales, se sont pâmés d’admiration en présence de ces œuvres dans lesquelles on ne retrouve que le culte de l’arrangement et de la forme. Ils ont proclamé, comme une sublime conception, le travail sans but, et ils l’ont considéré comme le témoignage le plus éclatant de la véritable liberté, qui consisterait à substituer le caprice et la fantaisie à toutes les règles. A leur avis, l’artiste n’atteint la vraie grandeur qu’en se soustrayant à l’empire des lois. Ils sont allés plus loin, ces hommes égarés ou pervers; ils ont cherché à légitimer, en quelque sorte, leur doctrine, en la plaçant sous l’autorité d’une espèce de formule, et, dans leur fol enthousiasme, ils se sont écriés . « Le sublime, c’est l’art pour l’art . » Que

cette parole soit maudite! Elle est contraire aux lois de Dieu aussi bien qu’aux lois sociales.

Après avoir conçu son œuvre, en se laissant inspirer par le sentiment du devoir, l’artiste arrive à la réalisation de sa conception. Cette opération se fait à l’aide des facultés expression, « Ces facultés, dit Cerise, sont celles qui permettent à l’homme de traduire extérieurement, dans le temps et dans l’espace , le sentiment qui est en lui et qui le captive. » Le geste, le jeu de la physionomie, la parole, la combinaison des sens et des couleurs dans la musique et dans la peinture, la vérité des formes dans la sculpture et dans l’architecture, le rhythme et la mesure dans la poésie, l’accentuation et l’harmonie dans l’éloquence, sont les moyens principaux mis à la disposition de l’homme pour exprimer ses sentiments. Les ressources dont dispose l’art sont infinies. Elles permettent d’exprimer , avec vérité , les innombrables pensées qui remplissent l’âme humaine. L’art peut tout dire et peut faire comprendre toutes choses à l’aide des procédés mis à sa disposition. Sous ce rapport, il n’y a rien à désirer. La seule difficulté se trouve dans la direction à donner à l’inspiration.

L’artiste vraiment digne de ce nom s’applique à rendre la vertu aimable en la parant des grâces les plus attrayantes. Par contre, il donne aux vices des formes hideuses et repoussantes, afin de les faire détester. En agissant ainsi, l’artiste suit les prescriptions de la loi morale. Sous ce rapport, il trouve de nombreux exemples à imiter dans les temples chrétiens, dont les portiques sont ornés de figures grimaçantes qui représentent les mauvaises passions , et à côté, de figures pleines de douceur qui indiquent la sérénité de l’âme et la pureté du cœur. L’art est un enseignement, l’artiste est un maître de morale.

Mais comment appliquer la loi? comment distinguer ce qui est bien de ce qui est mal? Ici, nul embarras pour celui qui est sincère dans la recherche du bien et du beau. L’homme, en effet, possède en lui-même des aptitudes qui, par des voies diverses, le poussent au culte des Instincts ou le ramènent à la dignité suprême. Toute œuvre qui flatte les passions et conclut à l’égoïsme

doit être rejetée : toute œuvre qui éveille les sympathies honnêtes et qui conclut au bien de l’humanité doit être accueillie et proposée comme modèle à suivre.

L’artiste a donc sa voie tracée. Il ne s’avisera pas de faire aimer le mal en le revêtant de formes gracieuses, et il se gardera de faire haïr le bien en lui prêtant des formes grotesques. Il évitera surtout le réalisme grossier qui rapproche l’homme de la bête. Enfin, il s’inspirera du sentiment spirituel qui vient de Dieu et non du monde, pour mettre toutes ses facultés au service du bien, du dévoûment et du progrès.

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