I. - ÉTAT DES ESPRITS. LA PHILOSOPHIE RÉGNANTE
L’œuvre scientifique de Cerise est simple et grande à la fois. Elle est simple pour l’indifférent qui n’envisage que les termes ; elle est grande, au contraire, si l’on considère l’œuvre en ellemême et surtout le moment où elle s’est produite.
Le gouvernement de la Restauration vient de finir. Louis-Philippe règne et les doctrinaires gouvernent. A la superficie, les choses semblent aller bien. Au fond, les âmes sont profondément troublées. L’esprit révolutionnaire, semblable à la tunique de Déjànire, enveloppe le trône lui-même de flammes secrètes qui ne tarderont pas à le dévorer. Mais la chute ne sera qu’un accident dont se désintéressent déjà les partis. Les visées de la Révolution portent plus haut et plus loin. Il ne s’agit plus de conquêtes politiques. Les anges déchus, rebuts du temps présent, s’attachent à la société ellemême, et la véritable révolution commence.
Le champ était prêt. Le VXIP siècle avait semé le doute et commencé la dissolution morale. La révolution de 1793 avait continué l’ébranlement. L’Empire, malgré ses efforts pour reconstituer l’autorité, n’avait pas rassuré les esprits. La Restauration, harcelée par les partisans des opinions opposées, avait tenté vainement de concilier le monde ancien avec le monde nouveau. Enfin la meilleure des Républiques siégeait sur le trône des barricades. Dans le fait accompli, comme on disait alors, n’était pas le plus grand mal.
Les doctrinaires, complices du trône, étaient les maîtres de la situation. Iis remplissaient les ministères, les académies, l’université, les chambres. Us songèrent à consolider leur pouvoir.
Alors se produisit une situation étrange, qui n’était pas sans
danger. Il se fit plus qu’une alliance entre les hommes d’Etat et la philosophie. Les philosophes étaient devenus eux-mêmes hommes d’État. Dans les mêmes mains se voyaient à la fois la doctrine et la puissance publique. Par la pente naturelle des choses, l’enseignement public devint un instrument de règne.
L’éclectisme fut proposé comme la règle des mœurs. Cette redoutable doctrine fut propagée par la parole et par la plume. Elle fut portée à la tribune de la chambre des députés par un des coryphées du parti qui déclara, dans l’exposé des motifs d’un projet de loi, que la force intellectuelle est le premier élément de la force sociale.
Les hommes de foi s’émurent. Avaient-ils tort? La Nation étaitelle simplement menacée d’un danger? Que les plus indulgents se fassent juges et répondent.
L’Éclectisme est cette doctrine funeste qui, attribuant à l’homme le suprême jugement, conclut fatalement à la suprématie individuelle. L’éclectisme est la philosophie de l’égoïsme, ni plus, ni moins. Il proclame la supériorité de la Raison, et ne reconnaît pas d’autre principe de certitude morale.
Entre l’éclectisme et le matérialisme il n’y a aucune différence , si ce n’est dans le critérium. L’un ne reconnaît que la force brutale , l’autre ne reconnaît que la force intellectuelle. Lion ou renard, tous deux appellent le règne de la force.
Les mêmes principes conduisent aux mêmes fins. Le matérialisme veut l’asservissement des faibles par les forts. L’éclectisme réclame la domination des ignorants par les intelligents. Tous deux concluent à la suppression de la fraternité originelle « fondée sur « l’identité des besoins, des peines, des plaisirs et de tous les rap- « ports essentiels des hommes entre eux, sous toutes les latitudes. » Au fond, et en réalité, les deux systèmes reposent sur la même base, la légitime suprématie de la chair.
Les Éclectiques, à leur insu certainement, poussaient cette société dans l’abîme, mais ils l’y poussaient logiquement, fatalement, par la nature même de leurs principes.
La logique est impitoyable et conduit toutes choses à son véritable but.
On en était là. Le monde officiel vivait en paix; mais le volcan sur lequel on avait dansé, en janvier 1830, n’était pas éteint; il sommeillait, attendant le moment propice pour vomir ses scories. Dès cette époque, la société se trouvait dans la situation que Donoso-Cortez caractérisa plus tard par ces mots : « Grâce aux « idéologues révolutionnaires, nous voyons, de nos jours, ce fait « inouï d’un siècle qui marche à la barbarie par les idées , à la « civilisation par les armées!... »
L’écueil qui menaçait de faire sombrer le vaisseau de la civilisation était donc la barbarie par les idées. Le problème qui se dressait si formidable consistait, suivant la parole de Lucain, a donner au crime lui-même la consécration du droit :
Jusque datum sceleri .
Portalis avait eu le pressentiment de ce danger. Il l’avait signalé dans quelques lignes prophétiques que je veux tirer textuellement d’un livre qu’il écrivit en 1797.
Quand une doctrine perverse se répand dans le monde par les voies souterraines, elle jette la corruption dans les mœurs et produit un grand mal : mais ce mal est réparable. Quand cette doctrine descend de la chaire et procède de l’enseignement officiel, le mal est incurable, parce que le mal est dans le remède même. « Alors , dit Portalis , une nation est sur le penchant de sa ruine ; » elle ne peut supporter ni la liberté, ni la servitude, et on voit, » par l’histoire, qu’en pareil cas, un peuple, parvenu au plus haut » degré de civilisation, peut retomber dans la plus affreuse bar- » barie, s’il ne devient la proie d’un peuple conquérant et moins » corrompu, ou si, après des crises violentes et intérieures, il n’est » régénéré par un libérateur... » De l’usage et de l’abus de l’esprit philosophique pendant le XVIII6 siècle , par Jean -
Etienne-Marie Portalis. 2 vol. in-8°.
Quelques hommes eurent le sentiment des périls que courait le pays. Les malheurs d’aujourd’hui prouvent assez que ces périls
n’étaient point imaginaires. Nous avons vu notre malheureuse patrie près d’expirer dans les angoisses de la dernière agonie. Nous l’avons vue menacée de voir périr, entre ses mains, jusqu’aux ruines de la civilisation :
..... Etiam periere ruinæ (Juvénal).
Ils étaient en petit nombre, ces hommes clairvoyants dont je parle ; mais le nombre ne les arrêta pas et ne les détourna nullement des résolutions viriles. Ils comprirent qu’il fallait attaquer l’ennemi dans ses propres retranchements et avec ses propres armes. La citadelle était la philosophie; les armes de l’ennemi étaient ses doctrines : on se mit à l’œuvre.