‹ CerisetteChapitre 10 sur 14 · C.KI11SLTTK. î<W · texte numérisé non relu

C.KI11SLTTK. î<W

« — Ali! mon Dieu i nia mèfb est » dedans! s'écrie Albertine, mesdames, » nous ne risquons rien que de nous pas- > ser d'elle pour nous habiller !.. et si » elle peut souffler ça m'étonnera beau » coup.

» — Qui est-ce qui dit que je suis n dedans? C'est pas vrai! » balbutie madame Grattenboule en se laissant aller sur une chaise sur laquelle est le bonnet que doit mettre Elodia et dont elle fait une galette.

« —Ah ! mon bonnet !.. abîme, pcr- » du ! plus mettable !.. c'est une hor- » reur !.. je ne jouerai pas ! »

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Cuchot est accouru aux cris de sa femme, aidé du père noble il emmène madame Grattenboule à qui l'on fait avaler du café avec du sel pour tâcher de la dégriser.

Cerisette, qui ne joue pas dans là première pièce, offre ses services à ces dames qui sont trop heureuses de les accepter.

Mais en voyant les actrices mettre du blanc, du rouge, du noir, en assistant à tou& les mystères t'e leur toilette, en les entendant se» chamailler entre elles, crier, maudire leur habilleuse, répéter avec impatience, avec

colère un endroit de leur rôle qui ne va pas, ou un passage de chant qui va mai, enles voyant si différentes de ce qu'elles sont sur la scène, Cerisette a déjà perdu une grande partie de ses illusions ; les comédiens ne lui semblent plus des êtres privilégie's, et peut-être, au contraire, s'aperçoit-elle que dans cette profession les ennuis balancent au moins les plaisirs.

Cependant le public, qui attend depuis longtemps, commence à témoigner son mécontentement.

« — Mesdames , êtes-vous prêtes , »

crie Poussemard qui a quitté son orchestre pour faire le régisseur.

200 CDIUSLTTE.

« — Je n'ai pas de bonnet ! » dit Elodia.

« — Tu joueras en cheveux, c'est plus » jeune.

» — Mais notre souffleuse?

» — On l'a portée dans son trou. Elle » commence à se remettre. Je vais > frapper...

» — Mais je ne peux pas entrer dans » ce pantalon , » dit Albertine.

« — Tu as bien le temps de le faire » prête* , tu ne parais qu'à la fin. »

Et Poussemard va frapper les trois

CERISETTE. 20l

coups, puis il court à son orchestre , prend son violon et dit à ses tambours :

« — Attention , messieurs! »

Mais il y en a deux qui continuent à ronfler. L'ouverture du Déserteur est jouëe tant bien que mal. Le public paraît assez étonne d'entendre un roulement continuel de tambours. Il y a au parterre un petit monsieur, ayant une énorme tête, surmontée d'une énorme crinière de cheveux qui se tiennent raides comme des poils de sangliers , ce qui , joint au mouvement continuel que se donne ce personnage, le fait de loin ressembler à un pensionnaire du

202 CERISETTB.

Jardin-des-Plantes. Ce petit monsieur, qui ne cesse de se pencher à droite et à gauche, enavant et en arrière, comme s'il voulait occuper à lui seul le parterre ? paraît connaître tout le monde et fait tout haut ses réflexions, que ses voisins semblent écouter comme des oracles ; il s'est déjà écrié plusieurs fois ; *

« — On voit bien que c'est une pièce » militaire!.. Bigre... je n'aurais pas » lu l'affiche que je l'aurais deviné.

» Maintenant les compositeurs de mu- » sique mettent un bruit effrayant dans » leur orchestre.., on m'a assuré qu'à » Paris, au Grand Opéra , on devait

» tirer le canon dans le premier ouvrage » de... de chose... le nom n'y fait rien.. » un fameux compositeur ; il y aura » plusieurs canons dans l'orchestre , » chargés à poudre seulement , mais » l'effet sera le même.

» Ah ! monsieur Serpolet, c'est pour » lire ce que vous nous dites- là, n'est- » ce pas? » murmure une dame ornée d'une ferronière sur le front,' ayant de plus une couronne en feuillage , une rose fichée au-dessus d'une oreille, et le reste de la toilette à l'avenant.

« — Non, madame Lattendri, ce * n'est pas une plaisanterie, depuis que

"20^ CBRISETTE.

" Ro.s.ii/ti.a criblé sa musique d'instru- » ments en cuivre , c'est à qui renché* » rira sur le moyen d'obtenir plus de

• .>on... Oh î c'est que je suis au cou- » rant de tout ce qui a rapport à la » musique... Mais chut, silence... cela « commence ; je guis bien curieux de » voir cet ,4 niant fusille , il faut que

• Ce soit un opéra nouveau , car je ne » le connais pas... et à Marseille... j'ai » habité Marseille longtemps,., j'allais » deux fois pat* semaine au spectacle... » Silence donc !»

Ce monsieur ne remarque pas que «est lui seul qui fait du bruit. Le commis voyageur, placé aux première.-.

CERTSETTE. 20

«'avance sur le devant de sa loge en criant :

« —Taisez-vous donc au parterre!..

• bavard !... »

M. Serpolet ne prend pas cela pour lui, il se retourne vers les personnes placées derrière lui , en répe'tant :

€ — Silence donc , bavards ! . . écou- » tez la pièce militaire. »

Les premières scènes vont sans encombre. Heureusement les acteurs savaient leurs rôles par cœur, car madame Grattenboule qui n'est pas encore eu état de souffler n'envoie les phrases ([«'après que le personnage en scène les

a dites. Un troisième tambour s'est endormi pendant le dialogue ; mais celui qui reste, solide à son poste, s'applique à faire dubruitcomme quatre, et pendant les couplets : T avais égaré mon fuseau , chantés par mademoiselle Zinzînette avec une foule de sautillements, on n'entend absolumentque le tambour. ■

« — Trop fort, la grosse caisse!»

crie un monsieur qui est aux dernières places.

« — A la porte le paradis ! » crie le beau Froimont qui s'est fait le champion du théâtre.

« — Ils ne comprennent pas que c'est

» une pièce militaire ! » dit madame Lattendri en ramenant sa ferronière juste sur la même ligne que son nez.

Cependant depuis quelques instants le monsieur à tous crins semblait en proie à une foule de souvenirs, il poussait des : t Oh! mais., je connais cela!. » J'ai vu cette pièce-là !. Je suis certain » d'avoir vu cela... Oui! oui! oui!...

» Ça ne s'appelait pas l'Amant fusillé » alors... Attendez, attendez...

» — A la porte le bavard ! » crieFroimont.

t — A la porte! silence!» dit, M.

Serpolet en regardant le paradis.

208 CEMSETTE.

Mais au moment où Montézuma entre en scène, bondissant légèrement sur une montagne figure'e dans le fond du théâtre, et s'avançant par deux jetésbattus jusqu'à F avant-scène , M. Serpolet se frappe sur les cuisses en criant :

« —C'est le Déserteur ' !.. c'est le » Déserteur !..

n — Mais silence donc, M. Serpo- » let » , disent plusieurs personnes dans la salle, en faisant des signes au monsieur à tous crins.

« — J'en suis sûr à présent! c'est le

, Déserteur» * •

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» — Laissez-nous entendre la pièce...

» nous verrons bien s'il déserte.

» — Vous ne me comprenez pas. C'est » un vieil opéra... je l'ai vu à Mar- » seille, ça ne s'est jamais appelé X A- » niant fusillé... on va l'arrêter...

» vous allez voir... on l'arrêtera à fa

fin de l'acte.

» — Ou vous arrêtera tout de suite » si vous ne vous taisez pas » , crie Froimont en se levant et menaçant M. Ser-

polet du doigt.

Pendant que ce bruit a lieu dans la salle 7 Montezuma qui est accoutumé

à toute espèce de charivari , continue son rôle comme s'il avait affaire à un public attentif ; seulement il y ajoute des balancez , des pirouettes , des poses très hardies , et au moment où la toile va baisser, il juge convenable de se laisser aller sur les deux hommes qu'on a loue's pour faire les gendarmes qui viennent arrêter le dés rieur; mais ceux-ci, ne s'attendant pas à cette gymnastique , fléchissent sous le poids de Montézuma et roulent avec lui sur le théâtre. Le rideau tombe sur ce tableau, et le public applaudit avec enthousiasme cette nouvelle mise en scène.

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Dans l'entr'acte, M. Serpolet continue de crier à tout le monde :

« — C'est le Déserteur qu'on nous » joue là.

» — Eh bien ! après » dit le commis voyageur en répondant au monsieur du parterre. « Quand ce serait le Dé- » serleur, qu'est-ce que cela nous fait » si la pièce est jolie.

» — Mais pourquoi ont-ils change' le » titre, moi je n'aime pas cela, c'est » donc pour nous attrapper, je ne « veux pas qu'on m'attrape.

» — Cela se fait très souvent en pro- » vince... on rafraîchit les titres.

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» — Ça ne devrait pas être permis...

» car je ne viendrais pas voir une » piècequeje connais, et je viens quand » je lis sur l'affiche des titres que je ne » connais pas.

» — C'est bien pour cela qu'ils en » mettent de nouveaux.»

Pendant que cette dissertation a lieu parmi le public, des scènes plus animées se passent sur le théâtre ; Montézuma veut battre les deux gendarmes qui l'ont laissé tomber par terre. Albertine se promène dans les coulis;^ avec son pantalon de hussard qu'elle est parvenue à mettre en le faisant

CBRISETTE. 21 o

craquer par derrière ; la déchirure est énorme et le costume de hussard se composant d'une simple veste houtonnée avec un pantalon , rien ne masque l'accident arrivé à cette dernière partie du vêtement. Albertine demande à grands cris qu'on lui recouse son aceroc. Mais on est tellement occupe que personne ne se présente pour lui rendre ce service.

« — Combien de recette? » dit Cuchot en courant après Desroseaux, habillé en grand cousin.

« — Je ne sais pas encore... mais il » v a beaucoup de monde, la recette'

«SRUETTE. II. 14

214 CEUi^AIli.

» ' <!'* être assez romie... C'est le père » ...... qu. i reçu L'argent au bureau.

» — Qui est-ce qui me recoud mon o pantalon... je ne peux pas me pré- » senter devant le public comme ça...

» — Tu ne te retourneras pas.

» — Ah ! ce serait gentil. .. je n'ose- » rais pas remuer en scène... avec ça » qu'ils ont l'air assez méchant : si ma » mère étajt en état de tenir une ai- • girille... mais il n'y faut pas son- >» ger..„

m — C'est agréable Comme el'e nous » iiffle, madame Gratlenhoule... elle

» envoie toutes les répliques après...

» c'est affreux , elle ferait mieux de se h taire et de ne pas souffler du tout.

» — Ces malheureux tambours qui » ronflent dans l'orchestre , est-ce que » vous trouvez que ça fai t bien cela?

» — Celui qui reste bat comme qua- » tre , on dit que dans la salle on n en- » tend pas du tout le chant.

» — Mes petits amours , si on ne me » recoud pas mon pantalon je n'entre » pas en scène ; vous concevez que je » ne veux pas m'exposer à montrer h mon derrière au public...

wiH) CERISETTE.

• - Il ne serait déjà pas si mallieu- » rcux le public.

» — On aurait dû mettre cela sur » l'affiche.

» — Bon, les voilà qui demandent » la toile, à présent... ils sont très ta- » nageurs clans ce pays.

» —Ah! voilà Grangérant! Eh!

• bien, père noble, notre recette?

• — Mes enfants, nous sommes hor- •» riblement floués...

» — Qu'est-ce à dire?

»» — C'est-à-dire qu'il y a beaucoup

» de monde et presque pas d'argent...

» Aussi pourquoi permettez-vous aux » tambours de faire entrer leur famille ■ gratis , il paraît que messieurs les ta- » pins ont des familles qui n'en finis- » sent pas. Le premier tambour a fait »> entrer avec lui six personnes; le se » cond onze \ le troisième a amené cinq » enfants, sej)t femmes et huit hommes; » enfin le dernier tambour a achevé v d'emplir le parterre et une partie de » la galerie... c'est indécent, et au to- » tal : trente-neuf francs cinquante » centimes de recette.

» — Quelle sèche !

» — Nous ne ferons pas nos frais!

• — Allons, il n'en faut pas moins » jouer et déployer tout notre talent* » Cela se répandra dans la ville et la » seconde représentation sera produc-

» tive... au théâtre!

» — Je ne parais pas , si on ne re- » coud point ma culotte. »

Cerisette a eu pitié de !a situation d'Albertine,elle est parvenue, non sans peine, à se procurer une aiguille et du fil, ces dames vont se placer dans un coin du foyer; Albertîné se mot dans îa position d'une personne disposée à recevoir ce que M. dePourceaujjnac refuse dr prendre, et Cerisette , armée de son

CERISETTB. 21 9

aiguille , semble étudier la géographie sur la mappemonde qu'on lui présente.

Le DcserLcrir marche tant bien que mal jusqu'au troisième acte; mais lorsqu'on en est là, et pendant une scène touchante entre Louise et Alexis , les trois tambours qui avaient fait leur somme s''éveil lent tout-à-coup, et en apercevant la salle pleine oe monde, le théâtre éclairé, les acteurs en scène, se persuadent qu'ils doivent battre sur leur caisse pour réparer le temps qu'ils ont perdu j ils s'emparent vivement de leurs baguettes et se mettent à attaquer rudement la peau d'âne : l'un joue la retraite , L'autre ex c te un pas

redoublé, et le troisième bat la générale.

Ce bruit inattendu empêche d'entendre un seul mot de ce qui se dit sur le théâtre; en vain Poussemard fait siuie à ses musiciens de se taire , ceuxi prennent pour des encouragements les mouvements du chef d'orchestre, le public abasourdi crie à bas les tarnirs, le parterre tappe du pied, la paierie siffle, le paradis chante une foule d'airs connus. Ce tapage dure jusqu'à ce que Poussemard, aidé de Cuchot et de Desroseaux, soit parvenu à faire sortir les trois tambours de l'orchestre , où on les prie de ne

CliRISIiTTE. 221

plus revenir, un seui suffisant pour la

mélodie.

Cette épuration terminée, on continue la représentation; Albertine arrive en hussard , et chante sur l'airde :

Femmes voulez vous éprouver ;

« Le roi passait et le tambour » Etc. , etc. »

Le public applaudit le morceau transformé en romance , les formes bien accusées du hussard , sa tournure leste , son air égrillard ont produit une impression favorable sur les amateurs de Nemours. Quant à M. Serpolet, lorsqu' Albertine a fini de chanter sa romance, il s'écrie :

h — Décidément, je crois que je me » trompais , ce n'est pas le Déser- » teur.,, on n'y chantait pas cet air- » là... mais cela y ressemble beau- » coup. »

Pendaut que sa fille chante , madame Grattenboulle qui commence à se dégriser lui souffle à chaque instant :

« — Le balcon à ta gauche... il a » une fleur à sa boutonnière... c'est un

joimne bien comme il faut... emploie tous tes moyens... il va te le » jeter... apprête-toi à le recevoir...

» s'il y a des verses avec, je veux qu'on » les lise. »

Mais la première pièce se termine et le beau commis voyageur n'a lancé aucun bouquet à Albertine; madame Grattenboule qui a repris son service, est retournée habiller ces clames , elle dit à sa fille :

« — Il veut te réserver ça pour la » dernière pièce , mais sois tranquille , ça ne peut pas te manquer.

» — Et qui vous fait présumer, ma > tendre mère, que ce monsieur veuille » me jeter un bouquet à moi plutôt » qu'à une autre?

» — Que t'es bête , est-ce qu'il ne

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» ma pas déjà déclaré ses sentiments à » ton intention, tu lui as fait impies- » sion à cet hçmme, quoi donc que tu » vois d'étonnant à cela!

» — Il est fort laid... il ressemble à » un nègre votre beau monsieur !

» — Oh ! fais-tu de l'embarras ! c'est » un individu qui sait vivre... et joli- » ment vivre, il ne boit que des vins » fins.

» — Vous vous en êtes tapée avec » lui... vous étiez bien tout à l'heure!

» —C'est la chaleur qui m'avait fait » mal , car j'ai à peine bu.

• — Ma mère, soignez Ceriserte , je » vous en prie, c'est elle qui a bien » voulu recoudre mon pantalon...

» —Qu'est ce que tu veux que je lui » fasse à cette petite! c'est mince, c'est » élancé! ça s'habille toute seule... tu » étais magnifique en zhouzard !

» — Vraiment!., vous savez que » nous n'avons presque pas de payants, • recette illusoire.

» — Je t'ai déjà dit que tu étais dans » une mauvaise troupe, où ils ne sa- » vent pas faire valoir tes talents.

» Aussi, à ta place, je saisirais la pre- » mière occasion et...

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