‹ CerisetteChapitre 12 sur 14 · TE · texte numérisé non relu

TE

tend j lus i voix (Se M. Serpolet,

qnî dit à madame Lattendri :

« — Je suis curieux de savoir ce qu'ils » entendent par une muette qui parle... » pavez-vous quelle est mon idée, ma- » dame Lattendri?

» — Non! . . Vous avez une idée ! . . .

» — Que je crois lumineuse; * >» une muette ventriloque !

» — Ah bah !..

» —Certainement! Vous comnre- » nez , elle est muette par sa langue ,

«mais elle parle avec son ventre...

» cela peut être fort intéressant, il y a » de bien belles situations à faire là- > dessus!

» — Silence donc au parterre... »

La pièce commence. Le tambour qui reste a reçu l'injonction de se modérer ; on entend les acteurs, même quand ils chantent, ce qui flatte le public, peu habitué à cela; enfin, Cerisette paraît. En entrant en scène , sa démarche est embarrassée , elle semble craindre d'avancer -, mais tout cela la sert merveilleusement pour le personnage qu'elle représente ; sa jolie figure

232 dEfllSiîTTJE.

;'ï< Lève de disposer le public eh sa faveur. S< n maintien gauche, ses gestes nu pea forces, sont pris par les spectateurs pour une parfaite imitation de la vérité. Le beau commis voyageur, qui a poussé une exclamation de plaisir en voyant paraître la jeune fille, donne le signal des rpplau lissements. Toute la salle l'imite. Ccrisette, toute étonnée de son succès, semble demander à ses camarades si c'est bien à <i!e que s'adressent les bravos des spectateurs.

« — Charmante!... délicieuse!...

• adorable!... » crie très haut M. Froimont, qui tient constamment son lorgnon braqué sur Cerisette.

Ces exclamations choquent madame Graltenboule , qui murmure de son trou :

«< — Qu'est-ce qu'il a donc à se dé- > carcasser pour cette pièce-là, ce cher » ami! » Puis le souffleur se penche et fait des signes au bel homme du balcon en lui criant : «Tout à l'heure... «elle joue dans la dernière pièce...

» vous la reverrez tout à l'heure... elle » était bien en homme, mais en femme » personne ne peut jouter avec elle. »

Le commis voyageur ne s'amuse pas à regarder dans le trou du souffleur, il ne cesse point de lorgner Cerisette.

Enfin , vers le milieu de la pièce, jugeant le moment favorable pour témoigner son admiration , il tire de dessous sa banquette un magnifique bouquet, qu'il jette sur le théâtre et qui tombe aux pieds de Cerisette.

La jeune fille est demeurée toute saisie de cet hommage qu'on lui adresse ; elle n'ose encore ramasser le bouquet, et le public se remet à l'applaudir; lorsque, tout à coup , on voit une perruque à la Louis XIV sortir du trou du souffleur, deux bras se mettent à gesticuler, à menacer le monsieur du balcon, ït i ne v.»:x s'écrie :

« —Mais qu'est-ce quetu fais donc, » cher ami !... ce n'est pas elle... tu » n'y vois donc plus clair quand tu » lorgnes!... ce n'est pas ma fille!... ■ tu as fait une boulette... »

Puis, madame Grattenboule se tournant vers le public, lui dit :

« — Messieurs et mesdames , il faut » que vous sachiez que ce monsieur » s'est trompé... ce bouquet est destiné » à ma fille , que vous avez vue tout à » l'heure en z'houzard... et que vous » reverrez tout à l'heure,.. »

La mère d'Albertine ne peut pas eu

l'3'J CEB1SETTE.

dire plus, les éclats de rire provoqués par sa personne etsa perruque couvrent pa harangué; Icshuécs, les ricanements parlent de tous côtés, tandis que Froimont crie à Cerise tte :

« — N'écoutez pas ce vieux masque , » mademoiselle , ce bouquet est bien » pour vous, vous l'avez bien mé-

» rite!... »

Àngelr, qui est en scène , s'empresse de ramasser le bouquet et de l'offrir à Cerisctte, qui l'accepte; alors les applaudissements redoublent. Mais madame Graltenboule est furieuse, elle vocifère après Froimont, après le pu-

CElUSliTTE. 237

blic; enfin, ne sachant comment se venger, elle ôte sa perruque et ia lance au nez du petit-maîlre du balcon en lui disant :

« — Tiens, carlin! voilà pour t'ap- » prendre à faire des affronts à ma

m fille! »

Puis, madame Grattenhoule quitte son trou et disparaît sans s'inquiéter comment on finira la pièce sans souffleur. Heureusement, il ne reste plus que trois scènes à jouer, et Poussemard, auquel ses camarades ont fait signe, dit au tambour de faire un petit roulement soutenu, qui n^ permette piste

au public de saisir ce que disent les acteurs. Grâce à cet ingénieux procédé, chacun improvise son rôle à son gré î la pièce se termine au milieu des applaudissements de toute la salle. Cerisette est redemandée, Angely la ramène; ie commis -voyageur lui jette la rose qui pare sa boutonnière, et madame Lattendri , cédant à l'enthousiasme général, détache la fleur qui était dans ses cheveux et l'envoie dans le nez de Poussemard.

Cerisette est encore toute et mrdie de son succès, elle reçoit les félicitations de ses camarades, mais «les hommes seulement ; les daines s'habillent

pour les Rendez-vous bourgeois* Cependant Poussemar J, que l'on voit aller et venir avec agitation sur le théâtre et dans tous les coins de la salle , revient bientôt dire aux artistes d'un air désespère :

t — Impossible de les retrouver...

» elles sont parties I

» — Qui donc?

» — Albertine et sa mère !... .

» — Allons donc ! . . . cela ne se peut » pas ! que madame Grattenboule par- » te j tant mie:ix, nous serons bien dé- » barrasses ..

» — Mais Albertine, elle joue dans » la dernière pièce...

» — Elle doit être à l'auberge.

» — Elles y ont été , elles ont pris à » la hâte leurs effets ; une voiture pas- » sait, il y avait deux places sur l'im- » périale avec des militaires... elles y » ont grimpe... et fouette cocher!...

» — Mais c'est affreux ! . .. nous quit- » ter au moment de jouer, d'entrer en

» scène...

9 — Le trait est digne d' Albertine » et de son auguste mère !

CLUISEÏTE. 2H

» — Allons, mes enfants, » dit Desroseaux , « il ne faut pas que le public » devine notre embarras...

» — Non, non, » dit Grangérant :

» Domesticafacta... il faut laver son » linge sale en famille.

» — Notre nouvelle camarade, Ce- » risette, va remplacer Albertine dans » le rôle de Julie...

» — Elle n'en sait pas un mot..; elle » n'a aucune idée de la pièce !

» — Cela ne fait rien; Rosambeau » en a bien joué qu'il improvisait...

2/l2 CEUISEIÏE.

» Cerisette est adoprée parle public, » cela suffit. Elle jouera son rôle en » pantomime; dès qu'elle sera enscène, » Poussemard fera faire des roule- » ments au tambour, Cerisette ouvrira » la bouche , on se figurera qu'elle » chante.

» — Et un souffleur?

» — Madame Rainboure, qui ne » joue pas, soufflera. Soyez tranquille , » c'est moi qui fais Jasmin , et je vous » promets que les scènes avec Julie ne » seront pas longues. »

Cerisette est très étonnée lorsqu'on

tISKTTE. 2Jio

vient lui dire qu'elle joue dans la (1ernière pièee ; elle veut refuser... Le père noble se jette à ses pieds au nom de toute la troupe, et Angely lui dit :

« — Vous êtes notre ancre de sa»

» lut!... »

La jeune fille ne re'siste plus, elle fera tout ce qu'on voudra. Pendant qu'on lui met un bonnet et un tablier de soubrette, Angely tâche de lui dontoer quelques notions sur le rôle qu'elle va jouer.

Mais tant de soins étaient peu nécessaires. Dès que Cerisette entre en scè-

2!ili ClïRISETTE.

ne, le tambour fait son roulement, Poussemard joue à tour de ljras sur son violon les airs qui lui reviennent à la mémoire; et le public , voyant encore la jeune fille mimer son rôle , est persuadé que la troisième pièce n'est que la suite de la seconde, et que l'actrice continue son personnage de Deux mots ou Une nuit dans une épaisse foret .

Les acteurs ne cherchent point à détromper le public-, les Rendez- vous bourgeois s'achèvent; heureusement.

Serpolet ne les avait pas vu jouer à Marseille. Il n'en était pas de même de Froimont , il connaissait la pièce,

mais, ne s'occupant que de Cerisette , j.eu lui importait ce que l'on représentait. La toile baisse-, le public s'éloigne, médiocrement satisfait, et M. Serpolet dit à madame Lattendrî :

« — La suite ne vaut pas la pièce ; » mais c'est presque toujours comme » cela au tbéâtre : on ferait bien mieux » de donner des pièces sans suite. »

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