‹ CerisetteChapitre 6 sur 14 · VARIATES POUR LE DÉSERTEUR, - ENTRÉE 4 MRS · texte numérisé non relu

VARIATES POUR LE DÉSERTEUR, - ENTRÉE 4 MRS

.'/■? nia «m Jf*J

Entre artistes, mais surtout entre

comédiens, la conversation ne languit

jamais ; elle est presque toujours gaie,

vive, animée, seuvent piquante et spi-

6S CBMSETTB.

rituelle. Il serait bien étonnant que des gens qui ont tant vu, tant fait de choses, n'en eussent point à se raconter.

Cerisette écoutait ce feu roulant de plaisanteries, d'anecdotes, d'épigramr ies, de citations, de réflexions comiques, qui avait commencé depuis que l'on était en voiture, et n'était interrompu que par les exclamations de madame Ramboure : la duègne avait toujours peur de verser, et comme le chemin était assez mal entretenu, les cahots étaient fréquents.

« —Ah! Poussemard! pas si vite, • taon ami, pas si vite... nous allons

CBIUSEJLTE. 69

» verser. Faites attention, notre voi- » ture n'a que deux roues... voilà ce » ce qui me désole !

» — Les roues sont bonnes.

» — Si vous n'y prenez pas garde, » Vertigo va s'emporter, il prendra le » mors aux dents.

» — Si Vertigo prenait le mors aux » dents, ça m'etonnerait beaucoup, »

dit Cuchot.

« — Ce qu'il y a de certain, c'est » qu'il va mieux qu'à l'ordinaire, il » paraît que le fourrage c7e M. Cha- » touillé n'est pas mauvais...

6ERISETTE. II. 5

70 CEKISETTE.

» — À propos de fourrage, a-t-on » rendu à Angely sa bretelle qu'il avait » perdue cette nuit... en un certain » endroit... »

Cerisette rougit et baisse son grand chapeau de paille sur ses yeux.

« — Voilà l'objet, • dit Albertine, « c'est Élodia qui l'a reconnu.

n — Donnez, » dit Angely en souriant; « eh! mon Dieu, il n'est pas » défendu de s'égarer la nuit dans les » greniers...

» — Surtout quand on y fait d'aussi

CEA1SETTE. 71

* jolies rencontres ! » ajoute Montézuma en lançant une œillade à Cerisette.

« — Poussemard , ménage ton che- » val pour tâcher de nous faire une »> belle entrée à Nemours, » dit Desroseaux ; t car, vous le savez , mes en- » fants, tout dépend dans le momi^ de » la première impression. Si nous ar- » rivons dans une ville au pas , si notre » cheval semble avoir de la peine à » nous tramer , tout de suite les quo- » libets pleuvent sur nous ; il y a par- » tout de ces gens qui aiment à dire de » mauvaises plaisanteries; on s'écrie :

» Ah! qu'est-ce qui arrive-ià ?... des

72 CERIScTTE.

» saltimbanques!... ils ont une rosse » qui n'en peut plus... il paraît qu'elle » ne mange pas tous les jours!... et » autres mots...

» — Ejusdem farinœ! » dit h père noble.

« — Comme dit l'avoué Grràttgé- » rant ; tandis que si nous entrons dàrts » la ville au grand trot, en cr':;:!l » gare à tue tête, même quand i! h S » a personne dans la rue, tout le rtiOn- » de accourtaux portes ou Sttixfenêtreè, » et 1 on croit que nous voyageons en » poste!... surtout si Cuchot joue de » la trompette. . . Tu joueras de la trom-

CERISEITE. 73

m nette, n'est-ce pas? Cuchot, en en- » liant à Nemours.

» — Je jouerai de toutes les trom- ■ pet tes possibles.

« — Moi, j'agiterai la sonnette qui » nous sert pour les cloches...

> — Moi , je taperai sur la grosse » caisse ; est-elle derrière moi ?

» — Elle y est. Moi, je ferai claquer » le fouet... Nous avons employé tout » cela pour entrer à Fontainebleau; 5 rappelez-vous l'effet que nous avons » produit!...

~'l CERÏSivTTK.

» — Oui , » dit madame Grattenboule, «je me souviens que nous avons » renverse l'âne d'une laitière et tout » l'étalage d'une marchande de poni- » mes ! . . .

» — Eh bien ! cela ne nous a pas » nui, au contraire! la foule s'est

massée ; on disait de tous côtés :

» C'est une troupe de comédiens qui » arrive... Diable! il paraît qu'ils » voyagent comme le vent. . on n'a » pas le temps de se garer !... Cette » nouvelle s'est répandue dans la ville, » on parlait déjà de nous avant que •» nous eussions fait poser nos affiches. .. » C'est une excellente réclame , et

» qu'est-ce que ceia nous a coûte?

» trente sous à la maîtresse de l'âne , » et dix sous à là marchande de pom- » mes... et encore avons-nous eu pour > nous les pommes écrasées, qui étaient » délicieuses.

» — D'après cela , Poussemard , si » tu aperçois quelque étalage en arri- » vant dans la ville , dirige-toi des- » sus !

i — Mon Dieu , laissez-moi donc » tranquille! » répond Poussemard, «i!

» faut que ces choses- là se fassent na- » turellement !...

i — Oui . oui , dit Albertine , et

7(i CERISETTE.

» d'ailleurs iî n'est pas nécessaire de » lui dire d'accrocher , il connaît son » affaire. Approchons - nous de Ne- » mours, mademoiselle Cerisette?

» — Oh ! pas encore, madame, nous » ne sommes qu'à moitié chemin!

» — Fichtre ! les lieues sont de taille » par ici. Poussemard , ménage Ver- » tigo.

» — Je ne le touche pas !. .. mais je » ne sais pas ce qu'il a ce matin ! c'est » un arabe pur sang.

» — Mes enfants, » dit le père nohle , « Desroseaux a parlé d'affiches

» tout à l'heure ; il me semble que le » moment est venu de s'en occuper sé- » rieusement pour en faire mettre aus- » sitôt notre arrivée à Nemours.

» — Il a raison , il faut décider no- » tre spectacle.

„ __ Oui , oui , voyons , que joue- » rons-nous à Nemours?...

» — Mes camarades... il me semble m qu'en inaugurant par Tartuffe..*

» — Ah? par exemple... tu es fou » Grange'rant.

» — Laisse-nous un peu tranquille » avec ton grand trottoir.

m — Je demande que le père noble » retourne chez l'avoué , s'il parle en-

» core-de Tartuffe*

)) — Messieurs, vous outragez Mo- » Hère, vous me faites de la peine.

» — Nous t'avons déjà dit que nous » vénérions Molière!... Qu'on le joue » à Paris , ou dans les villes où il y a » une troupe sédentaire, à la bonne » heure... mais nous qui quelquefois » ne jouons, pas deux fois dans la më- » me ville, et qui n'avons pas envie

» de faire encore six francs vingt-cinq » centimes de recette, il nous faut frap- » perla curiosité par du nouveau, du » bizarre ou des pièces en vogue...

» — Tartuffe n'a peut-être [.as eu la » vogue ! . . .

» —Oh! qu'il est embêtant... est-ce » que tu crois que nous sommes encore » sous Louis XIV... Le diable m'em- » porte , il se croit encore sous le grand )> roi.

» — Je le voudrais , messieurs , oh î » je le voudrais !... Heureux ceux qui » ont vécu dans ce temps-là...

bO CEBISETTE.

» — Nous nous éloignons de la ques- » tion , » dit Elodia , « Nemours , >» cela approche du Midi , ils doivent » aimer la musique. Il faut leur don- » ner de l'opéra...

» — Et un orchestre ?

» — Nous en trouverons un dans la » viik, des amateurs, et Poussemard » les conduira. Il tâchera qu'ils jouent » pour de bon.

» — Je propose Roberl-le-D table } »

dit Montézuma, « je ferai Berlram*

* — Pourquoi choisir tout de suite

» quelque chose de si difficile à monter.. . » il faut des décorations, un théâtre » machiné... et le pas des nonnes...

» — On le passera.

m — Et le ballet...

» — On le passera.

• — Et les chœurs...

» — On fera comme à l'ordinaire :

» ceux qui ne sont pas en scène ou ne » jouent point dans la pièce, chantent » les chœurs dans la coulisse...

» — Ne comptez pas sur moi pour

» vos chœurs, » dit madame Grattenboule ; « c'est bien assez que je souffle ! ... » je n'ai pas envie de m érailler en- » core ma pauvre gorge... qu'il faut » ensuite que je me prive de petits » verres pendant huit jours!

» — Ma mère, tu n'es pas obligée de » chanter, on sait bien que souffler m n'est pas jouer.

» — Au lieu de grand opéra , don- » nons plutôt de l'opéra comique...

» D'abord , il n'y a pas de ballets...

» — Je propose le Déserteur.., * — Hum !... au fait, » répond

Desroseaux, « ça pourrait aller... c'est » tout monté ; Montézuma,, Alexis ; » Angely, Montauoiel; moi, le grand » cousin... Grangéraot, Jean-Louis.

• — Je ne le sais pas ! » repond le père noble d'un air piqué, « et je ne , » peux pas jouer cela au pied levé. »

Puis il ajoute entre ses dents :

« — Ils trouvent Tartuffe trop vieux » et ils vont jouer le Déserteur! Ils » me font pitié!... if

» — Ça m'est égal, » dit Cuchot, « moi, je consens à faire Jean-Louis^ » je le sa s...

84 CERISETTB.

» — Très bien , et Louise ?

» — On sait bien que c'est mon em- » ploi , dit Elodia.

» — Ton emploi ! » dit Zinzinette, « si je veux te le laisser ; ce n'est pas un » rôle à rou'a<îes que Louise , ce n'est » pas une première chanteuse qui joue » cela...

» — Esl-ce que tu veux aborder le » sentiment à présent?

» — pourquoi pas! c'est bien plus » facile de faire pleurer que de faire » rire.

- » — Arrangez-vous, mes enfants, •

dit Albertine, « moi, je ne vous le » prendrai pas ce rôle-là. J'aime mieux » mes excentriques....

» — Voyons, mesdames, pas de disputes, s il vous plaît, ou rien n ira bien. Eîodra fait Louise, Zinzinetie f ah Jeannette* i. madame Ramboure la (an te, reste le geôlier et Courclietnm. Si Poussenard ne conduit pas il fera le geôlier... nous couperons Courchemin, à moins qu'Albertine ne veuille endosser l'uniforme de gendarme...

>» — Merci... si c'était un habit de »> hussard, je ne dis pas...

» — Oh ! ma fille est si belle en hou- » zard .. Quelles formes ! moulée, mes » enfants!...

» — INous savons tous cela , madame » Grattenboule...

» — Tu étais en houzard quand le » prince Chemizakoff t'a lorgnée pour » la première fois, et m'a envoyé du » punch chez le concierge...

» — Ah! tu te fais envoyer du

>» punch chez le concierge du théâtre !

» c'esf encore gentil !. j'ignorais cet

» épisode!..

« — Pour j uni donc pas!., mais chez

» les concierges de théâtre on prend une » foule de choses !... je ne sais pas ce » qu'on n'y prend point!..

» — Ah ! mesdames ! nous ne nous » entendons plus...

» — Voyons ; voulez-vous que je » joue Courchemin en hussard, alors » je le jouerai.

» — Pourquoi pas! il n'est pas ab- » solument nécessaire pour l'intrigue » que Courchemin soit un gendarme, » cela rajeunira même la pièce.

» — C'est entendu , je joue Courche- » min en hussard.

88 CBRISETTB.

» — Chanteras-tu l'air : le Roipcts- » sait?

» — Tiens ! je crois bien que je veux » chanter ! si je ne chantais pas , le rôle » serait trop peu de chose. Par exem- » pie, connue je ne sais pas ce mor- » ceau-là , je mettrai les paroles sur un >• air que je saurai et qui sera dans ma » voix... Qu'est-ce qui a la brochure » du Déserteur, mes enfants?

» — Voilà !

» — Il s'ajjit de voir sur quel air ca » peut aller... le toi passait et le tamr » bour. . Tra'a, '.". , la... la , la, la...

ClîlUShJ i K. 89

» Ah! je le liens... ça va sur l'air : » Fmntiies voulez-vous éprouver!

» — Pas possible.

» — Écoutez plutôt : »

Et Albertine se met à chanter sur l'air de : Femmes voulez-vous éprouver :

« Le roi passait et le tambour » Battait

» Je supprime : aux champs.

» Une fille bien faite » Perce la file; elle crie, elle court, » Tombe à genoux, le roi l'arrête ; » Le roi l'écoute... on n'sait pourquoi,

» — Légère variante ; va toujours.

» Alors on a fait un silence. *

» — Ici je transpose le vers :

» Vive à jamais, vive le roi.

» Puis aussitôt ce cri s'élance !...

» Puis aussitôt ce cri s'élance I. ..

» — Bravo !... bravo!...

» — Pas mal imaginé, vraiment !

» — Il n'y a que ma fille pour avoir » de ces idées-là.

» — Et la suite du morceau?

» — Mon Dieu! la suite, je l'arran-

h gérai la même chose. . . Je ferai deux » couplets, ce sera assez.

» — Savez-vous , mes enfants , que » par le moyen qu'Albertine vient d'i- > maginer, nous pourrions monter bien » plus vite une foule d'opéras et nous » passer de la partition !..

» — C'est vrai... ce sera une chose » à essayer.

» — Ah ! oui , » dit Elodia en haussant les épaules, « allez donc chanter » à Rouen ou îf Lyon le grand mor- » ceau à roulades du Pré-aux-Clercs » ou celui de Montano et Stéphanie :

92 CERISliTTE.

» C'est donc demain que Thj 'mêhei , m sur l'air de : Trou là, là, ou de la » Famille de F apothicaire, vous » verrez quels bouquets on vous jet- » tera!

» — Nous savons très bien que ce » n'est pas dans les grandes villes qu'il » faut faire cela... mais dans les petits » trous cela passera comme une lettre » à la poste. Enfin voilà qui est arrête » pour le Dés cri eu r. . .

» — Si ce n'est le titre qu'il faudrait » tâcher de rajeunir...

» — Oui... le Déserteur, c'est trop

CEMSETTE. l)&

» court, ce tt est pas assez à effet sur » l'affiche.

» — Voyons, Cuchot, toi qui nous » trouves toujours de bons titres bien » ronflants...

» — Il me semble que j'en ai aussi » trouvé de fameux quelquefois ! » dit Montézuma.

« — Eh bien ! donne*nous-en un » pour remplacer le Déserteur.

» — Attendez. . . attendez ! ... Oh ! je » crois que je tiens votre affaire : JLa

» fausse noce ou Les suites cruelles » d'une erreur.,. Hein!., que pensez-

'Jh CERISETTE.

* vous décela... et comme c'est bien h Tidée de la pièce !

» — Je ne suis pas fou de ce titre-là...

* cela rappeile la Femme innocente, » ï époux cruel et barbare,

m — Alors trouvez mieux... la criti-

* que est aise'e, mes amis !...

» — J'ai notre affaire! » s'e'crie Cuchot en se frappant le front : t Ly A-

» niant fusillé , ou la journée mili- » taire.

» — Bon ! . . . très bien !

» — Ah! oui, voilà un beau titre.

• — Bravo ! adopté.

»» — Vous trouvez que c'est un bon » titre, mais il est faux, » dit Montézuma ; « l'amant n'est point fusillé » puisqu'il a sa grâce à la fin.

■ — Qu'est-ce que cela fait!... il a » été condamné et il est sur le point » d'être fusillé!... est-ce qu'il faut » chicaner pour si peu de chose !

» — Le titre est adopté, passons à » la seconde pièce...

» — Je demande F/éôillon,» dit madame Grattenboule.

96 CBRISETTE.

» — Impossible, souffleur, personne > de nous n'a joué cela.

m — Excepté ma fille Nigdouille, » qui surpasse Déjazet dans Frétil- » Ion,., vous feriez salle comble.

» — Nous n'avons pas même la bro- » chure.

» — Fallait l'avoir au lieu de se » charger d'un tas de viei lies drogues ! . .

» — Voyons ia seconde pièce...

* — Oh ! mes enfants, quelque chose » de joli et qui fait toujours de l'effet » parce qu'il y a des voleurs... et vous

» savez qu'on aime beaucoup les pièces » à voleurs,, c'est : Deux mots, ou » une nuit dans la forêt.

• — Hum!... c'est peu amusant! »

murmure Monte'zuma.

« -w Parce que tu ne joues pas de- » dans, méchant.

• — Qu'est-ce qui ferait J\.ose, celle » qui n'a à dire que les deux mots.

» — Il n'est pas difficile à appren- » dre, ce rôle-là !

» — Vous vous trompez, Zinzinette, » il est tout en pantomime... il faut * savoir mimer.

98 CERTSETTE.

» — Moi, je l'ai déjà joué.

» — Oui , mais toi , Àlbertine , au » lieu de deux mots tu en as dit une » douzaine à la fin ... tu ne finissais plus » de parler. .

n — Tiens, cela m'ennuyait d'avoir » garde le silence pendant tout l'ou- » vrage. D'ailleurs, on n'a qu'à intitu- » 1er la pièce Qiiutze mois au lieu de » Deux, qu'est-ce que ça fait !

n — Il vaut Lien mieux mettre : ha » Muette qui parle^ c'est ça qui est » piquant.

« — Mes camarades, » dit Angeiy,

qui n'avait pas encore pris part à la discussion générale, parce qu'il parlait beaucoup dans l'oreille de Cerisette, « si vous vouliez le permettre , notre » nouvelle camarade débuterait dans » ce rôle qui n'a que deux mots , sa » mémoire ne pourra lui faire défaut ; » je lui enseignerai la pantomime que » doit faire son personnage, et cela lui » donnerait déjà l'habitude de la » scène. »

Après une assez courte délibération, on accède à la proposition d'Angely, qui se charge du rôle du jeune Français. Madame -Ramboure fera l'hô-

tesse, Desroseaux le valet. PoussemanL

Cuchot et le père noble consentent à représenter des brigands. Montézuma s'y refuse parce qu'on n'a pas adopté son titre pour le Déserteur.

a — Maintenant je pense que vous » finirez par une pièce gaie, » dit Àlhertine', « car il faut tâcher de faire • rire un peu ce pauvre public !

» —lime semble, » murmure Grangérant, « que les Fourberies de Scct- » pin...

» — Ah! chez l'avoué, Grange - « rant ! ..

» — 1! <\st incorrigible!...

» — C'est par un vaudeville qu'il » faut finir.

» — Si on veut jouer le Sourd ou » V Auberge pleine , ma fille possède » un peu son rôle de Pétronille.

» — Laissez-nous donc un peu tran- » quilles, madame Grattenbouîe, vous » ne jouez pas... le répertoire ne vous » regarde pas.

» — Tu fais bien ton embarras, Co- » las!...

» — Je propose Azèmia ouïes Sau- » pages.

102 c musette.

)> C'est un opéra en trois actes.

» — Et il n'y a qu'un rôle de femme.

» — Oui, mais on mettrait sur i'af- » fiche : Toutes les clames de la troupe » paraîtront en costume de sauvages, » et cela ferait de l'argent,

» — L'idée n'est pas mauvaise, mais » ce sera pour une autre pkee, nous » ne savons } as Azémia et nous n'a- » vous pas le temps de l'apprendre.

» — Je propose : le Commis et la

iscLic.

» — C'est trop connu, on joue et on

CERISfcTTE.

» a joué cela par fout où il y a un tijéâ- » tre.

» — La Bouqiutière des C/u m » Elysées?

» — C'est en trois actes , ce serait » trop long.

» — Mes enfants, je crois qu'il f..u- » dra en revenir aux Hendez-vous » bourgeois* C'est fort gai, c'est tout » monté... cela fait toujours plaisir...

» -— Va pour "les Rendez - vous bourgeois, seu » un autre titre.

» bourgeois, seulement il faut mettre

] 0 :ï CEIilSETTE.

Oui,. celui-ci est trop... bour

» geois...

» — Qui est-ce qui donne un » titre?

.» — Ce ne sera pas moi, » dit Montezurna, « on a refusé ma Fait » noce, qui valait cent fois mieux t:;i'v " leur Amant fusille, ils n'ont îjd'à » chercher, je ne me casserai plus fa » tête...

» — Voyons... voyons... attendez • que je me rappelle la pièce.*, la

» Maison de campagne du niar- » chaud de bols?

^ — Cela peut aller, mais ce n'est » j as assez piquant.

» — Ali ! j'en tiens un : les Voleurs » (jour rire ou l'amour et la peur.

o — Pas mauvais !

» — 11 est drôle...

» — C'est adopte.

» — Notre spectacle est fait : TA- » niant fusillé ou la Journée mili- » taire, la Muette qui parle ou une » nuit dans une épaisse foret, et, » pour terminer : les J^oleurs pour » rire ou l'amour et la peur.

» — Il ne faudra pas oublier, » dit Angely, « de mettre sur l'affiche qu'u- » ne jeune personne , qui n'a jamais »» piiiu sur aucun théâtre, débutera » dans la Muette par le rôle àeRo&e.

» — Convenu, et j'ajouterai même :

» rôle qui a. été créé par mademoi- » selle Mars, ça ne peut pas nuire.

„ — Mademoiselle Mars n'a jamais » joué l'opéra-comique.

» - - Raison de plus !

, — Nous voici tout près de Ke- » mours, » dit Cerisette.

t Ah! diable... en avautla musique, » alors. »

Cucliot prend une trompette semblable à celle avec laquelle les marchands de baume et d'eau de Cologne annoncent leur arrivée sur une place.

Desroseaux saisit une énorme sonnette qui rend presque le son d'une cloche ; Angely se tourne vers une grosse caisse attachée à l'une des parois delà voiture,^ et tient le tampon pour frapper dessus; Albertine s'empare d'un triangle ; Montézuma fait claquer le fouet, c'est le signal de la musique, le charivari commence : c'est un bruit infernal.

Cloche, fanfare, grosse caisse imitant le canon, tout part à la fois.

Les gens qui se trouvent sur la route

s'arrêtent, il y en a qui se sauvent, croyant avoir une année ennemie sur le dos ; quelques paysannes se mettent à genoux. Les laboureurs s'appellent ; les enfants crient, les marmots pleurent, et plus on approche de Nemours, plu? la musique qui part de la tapissière produit d'effet et attire de curieux.

Enfin on entre dans la ville. Stimulé par le bruit du fouet, par le son des instruments, par la bride que Pousse mard secoue avec vigueur , Vertigo s'est lîy. é à une noble ardeur : il galoppe, ce qui , de temps immémorial, ne lui était point arrivé. Poussemard

>re quel chemin il doit prendre ; mais une grande rue se présente, et elle doit conduire au centre de la ville, il laisse donc Vertigo se lancer dans cotte rue dont les habitants apparaissent, tout effarouches, aux portes et aux fenêtres. Un charretier conduisant un haquet se trouve sur la route de Vertigo, Poussemard se demande s'il accrochera le haquet ou s'il se rangera. Mais il ne s'agissait pas ici d'une modeste boutique de pommes ou d'un âne de laitière. Le haquet était chargé de futailles et le charretier n'avait pas l'air endurant, Poussemard veut prendre à droite , Vertigo, qui est lancé , s'obstine à galoper tout droit sur le

haquet; le charretier, qui le voit venir, lui administre sur la tête une grêle de coups de fouet. Vertigo , peu habitué à des corrections de cette violence, devient furieux ; il se détourne, mais c'est pour galoper avec une nouvelle vigueur... Ce noble élan ne dure guère, les jambes de devant lui manquent, le pauvre animal s'abat devant un épicier, la voiture tombe sur les brancards, dont l'un se casse, et madame Graltcnboule et le père noble, qui étaient assis à côté de Poussemard, soiû lancés par dessus le cheval et vont rouler, l'un sur des pruneaux, l'autre dans un tonneau de mélasse, placés

devant la boutique pour affriander le?

passants.

D'abord tout le monde crie. On n'entend que plaintes et jurements; mais enfin ceux que la secousse n'a pas fait tomber de la voiture et qui n'ont reçu aucune contusion, se hâtent de descendre pour porter secours aux autres. Le père noble en était quitte pour un pruneau enfoncé dans son œil gauche, Poussemard s'était retrouvé sur ses pieds, mais madame GraUenhoule pousse des hurlements affreux. Elle a piqué une tête dans le tonneau de mélasse, elle n'en peut plus sortir, il faut trois personnes pour la remettre sur ses

pieds; alors un spectacle singulier frappe les spectateurs : la mère d'AÎbertine ayant laisse dans la mélasse son bonnet et sa perruque, en sort avec une tête qui est rasée à la malcontent et entièrement enduite de mélasse, depuis le sommet jusques et y compris le menton. Dans le premier moment, plusieurs éclats de rire se mêlent aux exclamations de la surprise.

« — Quelle magnifique négresse ! »

î'éjcrîe Cuchot,' « ô mes enfants ! regar- »» dez donc comme la mélasse fait bien » sur un visage !...

>» — Mais sont-ils bêtes !... essuyez-

» moi donc, jour de Dieu ! » crie madame Grallenboule, t ils vont me lais- » ser manger aux mouches... j'en sens » déjà trois ou quatre qui me piquent 2

» — Calme-toi, ma mère, » dit Aî- Lertine- « Monsieur l'épicier, donnez- » nous donc quelque chose pour eme~ » ver cette mêlasse...

» — Attendez, mesdames, attendez,»

dit l'épicier en faisant signe à quelques gamins qui sont arrêtés dans la rue, t voici tics gaillards qui adorent la mé- » lasse... quand ils en achètent un cor- » net, il faut voir comme ils l'ont vite » léché! ils n'en laissent pas un centi-

lli CCRISETTE.

» gramme sur le papier... si madame • veut sclaisser faire, en quelques mi- » mîtes, ils l'auront débarrassée de » ce qui couvre son visage.

» — Tiens ! c'est une idée cela!» dit Desroseaux, « dis donc, Grattenboule, m veux-tu te laisser lécher la tête par » des garnir s ?...

» — Tout ce qu'on voudra, pourvu ► qu'on me débarbouille... ça metient h horriblement chaud ! .. »

Les gamins appelés par l'épicier , comprennent sur-le-champ ce qu'ils ont à faire , et se régalent de mélasse

GiiRISETTE. 15

sur la têce de madame Grattenboule, d'autres enfants viennent pour les aider, la mère d'Albertine a bientôt autour d'elle une partie de la marmaille de l'endroit; quelques uns commen cent à boxer pour repousser leurs camarades, puis madame Grattenboule se met aussi à leur administrer des claques parce qu'il y en a qui lui mordent l'oreille. Enfin Albertine arrive avec un seau et une éponge au secours de sa mère ; avec l'éponge, elle lui débarbouille la tête, avec ce qui reste dans le seau elle met en fuite les gamins.

Pendant que tout ceci se passe on a indiqué aux comédiens la meilleure au-

berge de l'endroit qui est au bout de la rue. On parvient, non sans peine, à remettre Vertigo sur ses quatre pieds ; le père noble a enfin retire le pruneau qui masquait son œil gauche; on dédommage l'épicier en lui offrant une entrée gratis au spectacle pour lui et sa famille; puis on se remet en route pour l'auberge.

Mais madame Grattenboule ne peut pas se consoler de la perte de sa perruque et de son bonnet retirés du tonneau de mélasse dans un état si déplorable qu'il faut les abandonner dans la rue, et elle s'écrie en suivant la société :

CKIUSLTTIi. 1 l 7

« — Elle est gentille", notre entré.

» à Nemours... faudra qu'on me rem- » place ma perruque d'abord... Je ne » sais pas si nous ferons de l'argent, » mais voilà une fichue re'clame ! »

«FRISETTE. H.

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