‹ CerisetteChapitre 7 sur 14 · CHANTRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHANTRE QUATRIEME

OE PERIUQUE. - RÉPÉTITION. — TAÏBOI'RN.

Les comédiens trouvent facilement à se loger ; l'auberge est grande, et elle n'est pas pleine.

122 CEF.ISETTE.

Desroseaux et Montézuma courent la salle de spectacle ; ils doivent

•ite se rendre chez M. le maire, car on ne joue pas la comédie sur un

âtre sans permission ; mais, hors de

la comédie se joue partout, chez les petits, chez les grands, chez le riche, chez le pauvre, chacun ici-bas joue son rôle sans demander la permission à

ie maire.

Poussemard s'occupe de faire soigner Vertigo ; ensuite il doit se mettre la recherche d'amateurs pour corner un or hestre.

Grangérant, ayant été chez l'avoué

est naturellement charge de rédiger l'affiche, de la porter chez l'imprimeur et de corriger les épreuves.

Les dames sont toutes à leurs costumes, aux préparatifs de leur toilette pour les rôles qu'elles doivent jouer.

Angely et Cerisetle se parlent de leur amour ; leur liaison est si nouvelle qu'ils ont encore beaucoup de choses à se dire.

Cerisette, tout étourdie de sa nouvelle position , se figure par moments être le jouet d'un rêve ; mais un baiser çT Angely lui prouve bientôt qu'elle ne dort pas.

I2i CERISETTE.

« — Et je jouerai 'la come'die de- » main , » s'écrie la jeune fille tout émue.

« — Oui, ma chère amie , tu joue- » ras un rôle fort intéressant.

» — Mais je ne Je sais pas., .je ne le » saurai jamais d'ici à demain!...

» — 11 n'y a que deux mots à dire :

» — [Minuit et toujours. »

» — Minuit et toujours.'*

>» — il me semble que tu pourras bien » retenir cela.

>» — .Oh î s'il ne faut dire qucceln...

» — Pas autre chose. Quant à la » pièce : c'est un jeune homme qui ar- » rive dans une auberge si tuée dans une » forêt , il n'a avec lui que son valet; » rhôtessc le reçoit très bien ; mais elle » est associée à une bande de voleurs » qui ont l'habitude de tuer et dedéva- • liser tous les voyageurs que le hasard »» amène dans cette auberge...

» — 0 mon Dieu... et ce pauvre » jeune homme !..

» — Il n'y a là, pour le sauver, » qu'une jeune fille à qui on défend de » parler au voyageur. C'est ton rôle. » Moi, je ferai le voyageur, tu vois

» bien que cela ira tout seul... Tu me » fais des signes, tu cherches toujours à » me faire comprendre les dangers qui » m'entourent...

» — Oh ! très bien...

,, — D'ailleurs ce soir je te donnerai » des leçons...

> — Mais un costume...

» — Celui que tu portes est suffisant.

» une servante d'auberge...

» — C'est vrai , ça ne me changera » pas.

»Et tu seras charmante, «t tu aura?

» un grand succès L . Car- tu es cent fois » plus jolie que toutes ces dames ! Ce * dont elles sont furieuses. . . Oh ! si je » n'étais pas là, on ne te laisserait pas » jouer ; mais sois tranquille ! je te » pousserai, moi...

» — Et vous m'aimerez toujours?

» — Assurément... Et toi ?..

» — Mais je le crois aussi !

» — Tu n'en es pas certaine ?

» — C'est que tout ce qui m'arrive > s'est fait si vite... je ne suis pas en-

128 CERISKTTE.

» core bien persuadée que tout ceci est * réel.

»» — Ma chère Cerisette, dans la vie » les promptes résolutions sont toujours » les meilleures, le premier mouvement » est le bon...

» — Oui... mais pourtant... si vous » n'étiez pas venu dans le grenier... je » ne serais pas partie avec vous.

» — Alors je rends grâce au ciel de » t'y avoir suivie... En es-tu donc fâ- » chée?..

• — A quoi cela ser v i rai t-i l main te-

■ an t.

» — C'est que je voudrais te voir » l'air plus gai, plus heureux...

» *~ Je n'ai pas encore eu le temps » de me demander si j'étais heureu- » se ! . .

» — Enfant, il ne faut jamais se de- » mander cela. Il faut suivre le tor- » rentî.. prendre le temps comme il » vient... profiter de sa jeunesse eteé- » der aux penchants de son cœur...

» C'est comme cela qu'on est heu- » reux.

» — En êtes-vous bien sûr. »

Pour toute réponse, Angeîy embrasse

130 CEIUSETTE.

de nouveau Cerisette, qui se dit en ellemême :

c — Pourvu que le soldat n'aye pas » raison !.. »

Monte'zuma revient enchante de la salle et du théâtre ou la voix doit, à ce qu'il présume , acquérir beaucoup de sonorité. Le bel homme a fait plusieurs pirouettes sur le théâtre, et un entrechat sans toucher les frises, c'est pourquoi il a trouvé la scène très vaste.

' Desroseaux a l'autorisation déjouer.

On peut faire poser les affiches. Le maire qui a naturellement une belle

loge à sa disposition, a promis d'envoyer quatre personnes payantes.

t Ça promet ! dit Albertine. Et » dans la ville ont-ils l'air d'aimer le > spectacle, sont-ils mélomanes?

» — Us ont l'air d'être portes vers'la » musique : j'ai entendu un orgue dans » une cour, et un accordéon chez un » coiffeur.

»~— t'n attendant, » s'écrie madame Grattenboule, « vous savez que je n'ha- » bille personne si on ne me fournit pas » une autre perruque, je n'ai pas envie » de passer ma vie en serre-tête..,

» — Mon Dieu, souffleur, ou vefus » en donnera une. . . choisissez dans le

» magasin...

» — Et où donc le prends- tu le ma- » gasin, chacun a sa gar dérobe à soi... » En voilà une bonne blague.

« — Pardonnez-moi, Pousse ma rd a

» une malle où sont les objets qui sont » communs à la troupe ; et i! y a des »> perruques.

» — Nous allons voir cela quand il » va revenir... Et le dîner... est-c<?

» qu'on ne dîne pas?..

» — Noui ferons bien auparavant

» d'aller au théâtre, prendre connais- » sance de la salle, et repéter.

» — Je ne vais nulle pari; Pans'pcri ::- » que !..

» — Mon Dieu ma mère que tu es » eruelle... pour un méchant chignon » avec un tour !.. Ne dirait-on pas que » tu espères encore faire des conquêtes.

» — Eh ben, pourquoi pas donc!..

» si tu laissais tes sourcils dans la mé- » lasse, toi , je voudrais voir ce que tu » dirais...

» — C'est très vilain ce que tu dis » là, ..Tu as l'iiir d'insinuer que je n'ai

\o!l CfcRISfeïTE.

| as de source... Est-ce que tu veux » me faire du tort? »

Le retour de Poussemard met fin à cette querelle. Le chef d'orchestre est aux abois, il a couru toute la ville pour chercher des amateurs et il n'a pu trouver que quatre tambours ; deux qui sont dans la gardenationale, etlesdeux autres qui s'exercent pour y entrer.

t — Quoi ! pas un pauvre petit vio- » Ion... pas un instrument à vent?» dit fîlodia.

« — Rien que quatre tambours.

» — Ça fera un singulier orchestre

CERISKTTE. 135

pour accompagner trois opéras com-

» miques.

» — Comme c'est heureux que vous » ayez intitule la première pièce : la » Journée militaire , on admettra très » bien les tambours pour cette pièce

.ià.

» — Passe pour la première pièce , » quoique la musique me semble par » trop militaire. Mais pour la seconde, » pour Deux mots ?

» —Dans celle-ci il y a des brigands; » or, du moment qu'on voit des vo- » leurs en scène, de petits roulements » de tambour à l'orchestre ne font pas

ï ' CEAISETTE.

» mal, cela ajmite à l'intérêt de la si- » t nation.

» — Passe encore pour les. petits rou- » lements à cause des voleurs ; mais les » Rendez-vous bcinrgeois... une » pièce gaie, une Folie presque, corn-

>- ment m'expliqueras-tu un accompa- » ornement de tapins?

' » IN'appellez-vous pas la pièce :

» les Voleurs j)Our rire, ou V Amour » et ta peur? Du moment que vous . admettez des gens qui ont peur, je » ferai battre le rappel à l'orchestre, » et vous verrez la peur se répandre » dans toute la salle.

» — Ce diable de Poussemard a ré- » ponse à tout... Les tambours vien- » dront-ils répéter?

» — Oui, rendez- vous dans une heu- » re au théâtre, c'est convenu. Ah! ce » n'est pas l'orchestre qui m'inquiète » le plus... mais notre cheval... Ce n pauvre Ver ti go !..

» — Eh bien, est-ce qu'il va mal?

» — Il est couronné , mes en- » fants !

» —Il est bienheureux ! dit Cuchot, » je ne l'ai jamais été, moi. Allons ré- » péter.

» — Un instant , et une perruque

pour moi ! » s'écrie la mère d'Alber-

tîne. « Monsieur Poussemard, c'est

v vous qui tenez les accessoires , et on

» dit que vous avez des perruques.

» — Vous allez voir ce que je possè- » de, madame Grattenboule, et vous » choisirez. Mais le peu que nous ayons » sert souvent pendant la représenta- » tion , et si vous en prenez. . .

» — Est-ce que je ne sers pas aussi, » moi ? est-ce que tu crois que je vais » me placer dans le trou du souffleur , » un endroit malsain, où il vous vient * du vent de tous les côtes , sans avoir

» la tête garantie par une perruque?., » Conduis- moi au magasin et vive- ' ment ! »

Tout le magasin tenait dans une malle; au milieu de sabres, de poignards en ferblanc, de couronnes de rosières , de diadèmes enrichis de pierres fausses, de paniers, de verres, de bouteilles, représentant du Champagne; de pâtés, de volailles en carton, et une foule d'autres objets . qui au théâtre se nomment accessoires, madame Grattenboule trouve enfin trois perruques : Tune de Jocrisse, avec une grande queue rouge , qu'elle rejette avec dédain; une autre à cadenettes et

CERISETrE,

grosse queue, le tout ayant été poudré ; enfin, la troisième', très ample, très longue, très noire, et que Ton a baptisée : à la Louis XIV, sert ordinairement pour les juges, les avocats, les médecins et les marquis de Molière.

Madame Grattenboule penche pour la perruque à cadenettes ; mais sa tête rie peut entrer dedans ; il lui faut donc -e coiffer à la Louis XIV, et promettre surtout de ne point rogner les boucles de la perruque , qui peut d'un moment à l'autre être indispensable à un personnage faisant un commissaire.

Le souffleur se coiffe en murmurant

CERISETTE. ilil

un peu ; mais Albert; ne jure à sa mère qu'elle a l'air d'être à la Ninon.

La troupe se rend au théâtre pour répéter. Sur son chemin , madame Grattenboule, coiffée à la Louis XIV, fait retourner tout le monde; et il se forme derrière elle un rassemblement de gamins qui lui sert de cortège y en murmurant l'air de : jâ.lil c cadet-là % quel pif 7

« — Qu'est-ce qu'ils ont donc à me » suivre , ces polissons-là ? » dit madame Grattenboule en lançant à droite et à gauche des regards auxquels on répond par des éclats de rire. « Est-ce

i£2 CERISETTE.

» qu'ils croient qu'ils vont encore me

• licher le visage?

» — Ils te regardent , » dit Alber-

s , « parce que tu es superbe avec

»> ta perruque , et qu'ils n'ont pas l'ha-

tude à Nemours de voir des femmes

* coiffées comme cela. »

On arrive au théâtre; on n'y trouve \t toutes décorations qu'un salon , e foret et une place publique."

On est obligé de se servir du salon /pour représenter la prison du De'ser-

: ent\

& — Alors , » dit Montezuma , < au

CERISETTE. il\i

» lieu de : Alexis est en prison , » vous direz : Alexis a été conduit à » l'hôtel-de- ville, qui lui sert de pri- » son !

» — Mais la scène se passe dans un » village. . .

» — Qu'est-ce que cela nous fait; il y » a bien une prison dans votre village, » il peut bien y avoir un hotel-de- » ville.

» — Pour jouer : Deux 77zo£s,ilfau- » drait l'intérieur d'une chaumière, »

dit Angely.

« — Nous prendrons la forêt.

\fxf\. CEEISETTE.

» — Ce ne sera plus an intérieur...

» Moi, qui suis enfermé, qui ne sait » comment me sauver.

» — Il y a un petit mur de clôture » que nous mettions au fond... avec » deux coulisses de place publique , ça » fera une chaumière très conforia- » ble ! . . .

» — A l'orchestre!.. Qu'attendons- » nous pour repeter?

» — J'attends mes tambours...

» — Poussemard, quand je chante-

» rai : Peul-un affliger ce qu'on ai- » me ! tu me feras le plaisir de m'ac-

CERTSETTE. l/j5

» coinpagner seul avec ton violon...

n Je neveux pas de tambours, moi !...

» Mais si je fais le geôlier, je ne » resterai pas à l'orchestre.

d — Oh ! par exemple , s'il n'y a pas » "au moins un violon à l'orchestre, je » ne joue pas Si vous croyez que je vais » chanter de Topera pendant qu'on me » battra des fia! et des ra ! merci...

» — Mes enfants, » dit Grange'rant, » je me sacrifie à la chose publique , je )> consens à rempli rie rôle du geôlier...

» — Ah ! bravo , père noble...

» — C'est bien cela !

» — C'est un trait digne d'un hom- » me qui a ét4 chez l'avoué.

» — Seulement , je demande une » annonce ; on dira : La personne » chargée du rôle du geôlier, se trou- » vant subitement indisposée , notre » camarade Grangérant a bien voulu » se charger de la remplacer pour ne » pas faire manquer la représenta- » tion.

» — C'est cela... c'est convenu...

» — Ah ! je crois que voilà mes tam- » bours. »

En effet, quatre gaillards dont deux en uniformes et deux en bourgeois, enjambent par dessus les banquettes du parterre et viennent avec leur caisse se ranger derrière Poussemard,qui est monté avec son violon à la place de chef d'orchestre, et leur crie :

« — A vos pupitres, messieurs, s'il » vous plaît,

» — Pourquoi faire ?

» — Pour suivre la partition ; voœ » marquerez au crayon les endroits » où je veux du tambour.

, — Nous ne savons pas la musique

148 CKRISETTE.

» — Vous nous ferez signe quand il » faillira rouler, ça suffira.

» — Soit. Je joue l'ouverture... at- > tendon. .. Je commence piano et sans n tambour. >

Poussemard joue avec son vi l* ouverture du Déserteur'; lorsqu'il fait signe à ses musiciens de partir, un superbe roulement se fait entendre:

cela couvre entièrement le violon;

ais Montézuma assure que cela non iue mieux.

Au toLd , l'ouverture produit un uid effet m les acteurs, qui njont

CBR1S8TTE. ÎV.)

jamais eu tant de bruit clans leur urchestre , et mai'ame Grattenboulc sort sa tête du trou du souffleur et se tourne vers les musiciens^ en criant :

t — Mes enfants, c'est magnifique» . .

» c'est à en pleurer... si ça va comme » ça pendant la pièce, nous aurons un » succès étourdissant. , . Je vous embras- » serai après le spectacle.

» — Ce monsieur est bien bon , »> dît un des tambours, qui prend madame Grattenboule pour un homme; « mais

» je ne tiens pas à l'embrasser. Il a une

» tête de lion ! »»

CERJSETTE. II. 10

150 CERIShTTE.

On repète le Déserteur. Montézumase fait faire des petits roulements doux pendant son chant. Élodia trouve qu'un violon seul est bien maigre après des tambours; il lui faut aussi un léger roulement. Zînzinette en veut également pour ses couplets. Bref, les chanteurs s'accoutument au tambour , ils trouvent que cela les soutient ; il leur en faut à tous.

On s'accorde à trouver que le Déserteur va comme sur des roulettes.

On passe à la seconde pièce, celle dans laquelle Gerisette doit débuter.

Angely la fait monter sur le théâtre;

il lui indique ses entrées , ses sorties ; il la fait marcher, courir ; enfin , il tâche de lui enseigner la pantomime. La jeune fille ne manque pas d'intelligence ; elle est gracieuse, c'est pour mimer la qualité la plus essentielle ; enfin , elle est jolie , et aux quinquets ses yeux noirs doivent jeter encore plus de feu , seulement elle a eu trop souven t envie de rire en répétant ; mais on présume que devant le public elle sera tout à son rôle.

Tous les hommes s'accordent à dire que Cerisette ira bien. Les femmes prétendent qu'il ne faudra pas lui me nager le tambour.

1 52 CEIUSETTE.

Les Jic/idez-cous bourgeois , qui emploient toute la troupe, excepté la duègne, sont répétés au galop et comme un ouvrage que Ton joue sous la jambe; on laisse les tambours y fignoler à leur fantaisie de petits agréments par-ci par-là, bien entendu que dans les morceaux d'ensemble ils doivent toujours accompagner le violon. Enfin* |a répétition se termine, et l'on se se- . pare très satisfaits des tambours, qui promettent d'être exacts pour le lendemain à six heures du soir. ,

Les comédiens regagnent leur auberge en se promettant un grand succès pour le lendemain. Madame Grat-

tenboule en obtient un nouveau dans la rue, grâce à sa perruque-, et Angeh , qui a pris le bras de Cerisette, lui dit encore :

* — Tu réussiras... tu seras char- » niante,. .. IN 'aie pas peur et je réponds • du succès; seulement, tâche de rire

> moins souvent ; tu comprends que

> dans ce rôle-là où tu trembles pour » ma vie, il ne faut pas avoir Tair trop

•gai-

» — Mon Dieu , mon ami , ce n'est » pas ma faute-, mais lorsque ^r ha- » sard mes yeux se portent For celle

» vieille dame qui soufile avec sa grau-

» de perruque à boucles... je ne peux > pas garder mon sérieux.

» — Diable ! heureusement que pour >» ton rôle tu n'as pas besoin de souf- » fleur... fais en sorte de ne pas la re- » garder. Eh bien! voyons... es-tu con- » tente à présent que je taie enlevée » de ce trou dans lequel tu végétais? »

Cerisette sourit à Angely; mais sa bouche hésite encore, tout en balbutiant :

« — Oui... oui... je suis contente. »

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