‹ CerisetteChapitre 8 sur 14 · M COMMIS VOYAGEUR QUIPROQUO · texte numérisé non relu

M COMMIS VOYAGEUR QUIPROQUO

Dans l'après-midi du jour où la fameuse représentation doit avoir lieu , un voyageur descend à l'auberge où sont logés les ce maliens.

C'est un homme de trente-quatre ans, grand , fort, assez bien bâti, mais affichant surtout beaucoup de prétentions, voulant qu'on remarque en lui un bel homme ; portant une petite redingote bien courte qui lui serre et lui étrangle la taille, un pantalon de coutil d'un dessin bizarre , des carreaux qui se voient de trente pas; bien chaussé, bien cravaté, bien ganté, la badine à la main , le petit bout du foulard sortant de la poche, un lorgnon; enfin, un chapeau exagérant la mode

La figure de ce monsieur ne doit pas obtenir le même succès que sa taille.

C'est un blond, de ceux qu'on sur-

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nomme fadasse; il a de gros yeux à fleur de tête, qui ne sont ni bleus ni noirs , mais varient entre le vert de mer et le vert bouteille ; sa bouche est rentrée, ses lèvres minces, son menton avance; son nez, écrasé vers le milieu, ressemble à ceux des hommes de couleur. Tout cela n'empêche pas ce personnage de se trouver fort joli garçon et d'être persuadé que toutes les femmes doivent être de cet avis. ,tm

Sa mise recherchée annonce du reste un petit-maître de mauvais goût , mais un homme à son aise, s'il faut juger de la fortune par les habits , ce qui se fait

toujours et trompe moins souvent qu'on ne le dit.

En entrant dans l'auberge, ce monsieur a crie au maître de la maison , en jetant un paquet de cartes imprimées sur son comptoir :

« — Tenez, cher ami, Froimont, » commis voyageur en vins superfins, » plutôt par goût que par nécessité...

» Pardieu ! vous devez me reconnaître, )> j'ai déjà logé chez vous l'année der- » nicre... Mais à déjeûner d'abord...

» te que vous avez de meilleur... et du > bon vin , car vous comprenez que je » m'y connais , moi.

CCRISETTE. ICI

» — Monsieur logera -t-il?

» — Oui, certainement, je passerai » peut-être trois jours dans votre ville... » à moins qu'on ne s'y ennuie trop, » pourtant !

» — Oh ! monsieur ne s'y ennuiera » pas... car il vient justement de nous » arriver une troupe de comédiens, et * ils jouent ce soir.

» — Ah! tant mieux... j'aime assez » le spectacle, et d'où viennent-ils, ces » acteurs?

» — De Paris, à ce que je crois,

» monsieur, ce sont des premiers ta- » lents de la capitale, en congé.

» — Oui , congé définitif, probable- » ment ! Enfin, nous verrons bien, et » pourvu que les actricessoient jolies. . .

» — Elles le sont toutes, monsieur...

» sauf deux mères. . . ou deux tantes. . .

n — Oui, le» duègnes, et combien » déjeunes?

» — Quatre, monsieur.

> — Allons, il y aura du choix, et » ou logent-ils ces comédiens?

» — Ici même, monsieur, dans mon hôtel.

» — Oh ! mais c'est charmant, cela.»

Et le commis voyageur court aussitôt devant une glace, il arrange ses cheveux, son col, sa cravate, remonte ses bretelles, regarde si son pantalon dessine bien ses formes; puis, satisfait de sa revue, sort un cigarre de sa poche et crie à l'hôte :

« — Du feu!

„ — Voilà, monsieur.

» — Je dînerai ici , dans cette salle...

$64 CERISETIF.

» dressez-v mon couvert... mettez trois » verres à pattes sur la table, un pour » le madère, un pour le bordeaux, un » pour le Champagne... Je vais voir un » correspondant... que tout soit près » dans une heure, et portez ma valise » dans une de vos plus belles cham- » bres... Je vous permets d'annoncer à » son de trompe que vous avez le ben- » heur de me posséder.

» — -le n'y manquerai pas, mon- ,»» sieur.»

Le commis -vova»;eur est sorti de l'auberge. L'hôte se hâte de faire dresser dans la salle u:». couvert élégant, St'ir

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lequel iî met cinq verres à pattes au

lieu de trois, se disant que: qui peut plus, peut inoins.

Les comédiens sont nllés autheuir.

oU ils ont fait porter leurs costurric* pour la représentation du soir, ils cherchent l'endroit où les dames pourront s'habiller; ils choisissent une petite ; 'èce, qui a sans doute été faite pour

vir de foyer et où l'on peut tenir quatre personnes, en se gênant beaucoup.

Quant aux hommes, il est décidé qu'ils s'habilleront partout, e'est-à-iiii ■«■ qu'ils se mettront dans le premier ç©in

CE RISETTE. II. il

on l'on pourra changer de culotte sans être aperçu du public.

Ensuite, ces messieurs parcourent la ville, entrent dans le plus beau café de 1 endroit, jouent des petits verres au billard et aux dominos, en parlant très haut de leur représentation du soir et des immenses succès qu'ils ont obtenus <îans les principales villes de France.

Ces conversations ne manquent jamais d'attirer l'attention des flâneurs, des habitués, auxquels on offre avec amabilité du feu ou du tabac. Lepiovinci al est enchanté d'avoir causé avec un "; !ien, avec un homme qui a fait i liais et Agatne/nnofi) qui en-

fonce feu Talma et surpasse Frédéric Lemaitrey il ne manque pas d'aller dire cela à tousses voisins, à toutes ses connaissances, le bruit se répand dans la ville que l'on possède de très grands artistes, qui ne pourront peut-être y donner qu'une représentation , et que, par conséquent, il faut se hâter d'aller les voir.

Tout cela est de la banque, de la réclame; mais on en fait partout, en politique, en finances, dans le commerce, en littérature. Lisez la dernière feuille d'un journal, cette feuille consacrée aux annonces ; lisez ces affiches immenses, avec ou sans lithographie, que

iCd CBRIIEITB.

i vu placarde jusques sur les lieux les [Ans infimes de la capitale, et dites-nous où l'on ne glisse pas de la réclame.

Puisqu'on en fourre partout, pourquoi donc les comédiens ambulants s'en '.ver aient-ils?

Madame Gratlcnboule seule est restée à l'auberge, où elle repasse les pièces qu'elle doit souffler le soir; en allant demander une prise de tabac au maître de la maison, elle a été frappée par l'aspect du couvert, élégant et surchargé de verres à pattes, qui est dressé dans la salle du rez-de chaus^r que l'on travers pour aller dans les

autres pièces. Elle fait un froncement de sourcils significatif, en murmurant:

« — Peste!., le beau couvert !.. ah, » on peut dire que voilà un joli cou- » vert!... pour qui est cela?

* — Pour un voyageur, qui va lo- » ger ici... il a commande' son dîner, il » va revenir.

» — Je n'ai pas besoin de vous de- » mander si c'est un quelqu'un de » comme il faut!., ça se voit tout de » suite!., quand on a cinq verres à » pattes autour de son assiette, c'est » qu'on n'est pas un muflel.. ça déno-

» te le bon genre et les capacités, c'est » un particulier qui doit avoir voiture.

» — Il est venu en voiture, oui, » dans la diligence. . . mais il était dans » le coupé...

» — Je l'aurais parié. . . c'est si dis- » tingué le coupé... j'y ai voyagé sou- » vent. . . et Dieu sait les jolis souvenirs » qui m'en restent ! Ce voyageur est- » il jeune?

» — Oui, c'est un homme jeune » encore. . . un bien bel homme !

» — Je l'aurais parié à son couvert, » il doit être joli garçon... avec cinq

» verres à pattes on ne peut pas être » laid.

» — Il est très bien, c'est un petit- » maître... il a un lorgnon...

» — Pardié l il doit avoir «bien autre » chose ; c'est un prince étranger qui » voyage incognito?

» — Non, c'est un commis voya- » geur.

» — - En diamants ?

» — Non, en vins.

» — C'est la même chose. Je crois

- même que je préfère les vins, je m'y » connais mieux. Je vais remonter là- » haut passer une robe plus légère.., » celle-ci m'étouffe, j'ai déjà bien assez » de celte perruque pour me tenir • chaud... ah! le beau couvert! eh » bien, du temps de Clappotensky, je » dînais tous les jourscomme ça.. . mais » ma fille ne sait se tenir à rien, que » malheur! cher ami!... »

Madame Grattenboule quitte la salle. Quelques instants après, M. Froimont revient et se met à table ; il ne se plaint pas de la nombreuse collection de verres qui décore son couvert, mais il regrette de ne point rencontrer dans

la salle quelque daine du théâtre.

En ce moment, la mère d'Albertine reparaît à l'entrée de la salle ; elle a mis une robe traînante, faite en peignoir et de couleur ponceau ; avec sa grande perruque noire, dont les boucles descendent jusque sur ses épaules, et les brochures'de pièces qu'elle tient sous un bras, elle ressemble à un juge se rendant au palais pour rendre des arrêts.

M. Froimont fait un mouvement d'effroi, en disant au garçon qui le sert :

17/j. CERISETTE.

« — Qu'est-ce que c'est que ça !.. le » commissaire de police ?

» — Non, monsieur, c'est une ac* >» trice.

»— Ça! une actrice... vous blaguez, » mon cher...

» —C'est-à-dire, c'est la mère d'une -» de ces dames.

» — Ah ! à la bonne heure. »

Et le commis voyageur salue madame Grattenboule, qui lui fait une révérence de menuet

Elodia, Zinzinette, Albertine et Cerisette rentrent à l'auberge et traversent précipitamment la salle, non pas cependant sans répondre par de gracieux saluts à celui du voyageur.

« — Mon Dieu ! comme vous êtes » pressées,» leur dit madame Grattenboule.

« — C'est qu'on manque de tout, à » ce théâtre!..

» — Et dans la ville nous ne trou- » vons pas ce qu'il nous faut...

» — Nos costumes ne seront jamais

» prêts, si tu ne viens pas nous aider.

» — Je suis à vous tout à l'heure. »

Les actrices sont montées chez elle ; madame Grattenboule se rapprocha de la table de Froimont, en disant:

« — Est-ce que je ne les connais » pas!... c'est chaque fois la même » chose!., mon costume n'ira pas! il » me manque ceci, cela!... je ne joue- » rai pas... et puis le soir, tout va » comme sur des patins. »

Le commis voyageur a particulièrement remarqué Cerisette, qui est en-

trée en tenant le bras d'Albertine, laquelle témoigne une vive amitié à la jeune débutante, pour faire endêver Elodia et Zinzinette qui en sont jalouses.

« — Madame, » dît Froimont, en

s tournant vers madame Gratten-

boule : e Vous faites aussi partie de la

» troupe qui joue ce soir au théâtre?

«i » — Oui, monsieur, et je m'en ho-

» nore...

» — Ces dames sont fort bien... mais » il y en a une surtout.. . qui est entrée » la dernière... une jeune personne aux » yeux noirs...

178 ^ CEMSKTTE.

» — C'est ma fille, monsieur.

» — Ah ! c'est mademoiselle votre » fille, je vous en fais mon compli- » ment... si elle a autant de talent » qu'elle est jolie...

• —Elle en a encore plus, monsieur, » elle est farcie de talent... C'est un » enfant gâté par la nature. .. c'est un » superbe sujet!..

» — Quel emploi tient-elle?

» — Elle les tient tous, monsieur.

» J'entends par là qu'elle peut jouer » toutce qu'elle veut avec succès; mais

CEBlj^iTE. 179

» où elle brille surtout, c'est dans les » excentriques!..

h — Ah! vraiment...

» — Si vous l'aviez vue dans Frétil-

» — Elle joue les Uéjazety alors.

» — Oui, mais elle joue ça autre- » ment que Déjazet... ce n'est plus » reconnaissable.

» Madame, voulez-vous me permet- » tre de boire à votre santé...

» — Comment donc, monsieur..

180 CEIUSETTE.

» mais je voudrais vous rendre cette » politesse...

» — Seriez-vous assez aimable | « accepter un verre de madère, avec » un biscuit...

» — Je ne sais pas refuser un lioumr.' » qui a aussi bon genre que vous, mon- »» sieur. »

Madame Grattenboule est déjà as-

a table, elle demande une assiette

•r veut goûter du fromage r.vant 1rs

biscuits; ie commis voyageur, qui est

n aise de se ménager des in tel lige n-

àvec 1rs actrices, emplit le vern

cette ilame dès qu'il est. vide, et celleci !e vide dès qu'il est plein.

« — Vous nous ferez l'honneur ■ '.*

• venir au spectacle, ce soir, n .'•:; " sieur.

>» — Oui, madame! je m'en fais un plaisir. D'ailleurs la composition du

• spectacle est fort piquante , s'il faut » en juger par l'affiche. Mais ce sont >» donc toutes pièces nouvelles, car, » moi qui vais fort souvent au spec- » tacle quand je suis à Paris , je ne me » souviens pas d'avoir vu aucun de ces » ouvrages-là ?

ŒRISETTE. II. il

]S/ CEI

» — C'est nouveau... oui , monsieur, » c'est presque nouveau...

» — U Amant fusillé , c'est un » opéra?

» — Pur opéra !

» Et Ja Muette qui parle ?

» — C'en est encore ; tout ce que » nous donnons ce soir est de l'opéra , » nous ne sortons pas de là !...

» — Mademoiselle votre fiile joue* » t-elle?

» — Je crois bien ! est- ce qu'on fe-

» raitde l'argent sans elle... elle joue » dans deux pièces... Vous la soigne- » rez, cher ami... je vous la recom- » mande!

» Je suis persuadé qu'elle n'a pas >» besoin de cela... mais vous m'enten- » drez l'applaudir Un verre de cham* » pagne...

» — J'y suis ! . . . Où serez- vous placé, » bel homme?

» — Je me mets toujours aux avant- » scènes quand il y en a.

» — S'il n'y en a pas , on vous en » fera... Par exemple!... nn théâtre

184 CER1SETTJ2.

y sans avant-scène... autant vaudrait » pas de lustre!... »

Le commis voyageur a fait boire au souffleur du madère, du fiontignan, du Champagne, ensuite c'est le café et le petit verre; madame Gratlen- Sioule ne se ménage pas du tout; en vain le garçon vient lui dire à chaque instant :

« — Ces dames vous demandent • là haut.

» — C'est bon ! dis-leur cpie j'y vais î » mon Dieu ! j'ai bien le temps! d'ail- * leurs c'est moi qui les habille et je » réponds de tout.

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» ~ C'est vous qui habillez ces » clames? » s'écrie Froimon t.

« — Oui, cher ami, le plus pénible » c'est de les lacer, vois-tu !... ça veut » être serrée... la première chanteuse » ne veut porter que quarante-deux !... » j'ai souvent mal aux pouces... Quelle » différence d'avec ma fille, elle ne se » gêne pas dans son corset, et elle fait » bien... tout ça fond, tout ça se case...

» — Elle m'a paru fort mince...

» une taille fine...

» — Oui, dans mon genre... jadis...

» — On demande madame Gratten- » boule tout de suite en haut !

» — Fiche-moi donc la paix , toi, » puisque je réponds de tout!... Je » vais y aller... Est-ce qu'il ne faut pas » que je prenne un peu de force pour » les souffler...

» — Vous soufflez aussi !

m — Eh mon Dieu oui, mon ami, ils » me mettent à toute sauce, je m'at- » tends un de ces jours à ce qu'ils me » fassent danser un pas de deux toute » seule.

» — Je vous laisse monter près de » ces dames , je ne veux pas vous re- » tenir davantage... A ce soir, je serai » au spectacle et je vous prie de dire ja à mademoiselle votre fille qu'elle » peut compter sur un admirateur » de plus...

» Tu lui jetteras un bouquet, » n'est-ce pas, cher ami?

» — C'est bien mon intention...

» — Un bouquet monstre, ça fait » plus d'effet.

» — Vous serez satisfaite... A ce » soir ! »

Le commis voyageur quitte la table <*t l'auberge que madame Grattenhoulé lui crie encore :

« — Et des vers si tu yeux, cher » ami... Grangérant les lira... il lit » très bien, il a été chez l'avoué.

» — Madame on vous demande là » haut, » dit le garçon, en desservant la table.

« — Ah ! que tu m'ennuies bouffi !

» verse-moi donc encore un petit verre B ça sera pour le compte du bel homme. . » il a le moyen de payer! je réponds

» de lui... je ne réponds pas pour » moi, mais je réponds de lui. »

Madame Grattenboule boit encore un petit verre, puis un autre, et elle s'endort sur la table pendant que l'on continue à l'appeler en haut. Quant au garçon, on lui a donné une entrée gratis, il va se faire beau et se mettre à la queue devant le théâtre où il n'y a encore personne.

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