‹ CertainsChapitre 28 sur 31 · BIAN'CHI · texte numérisé non relu

BIAN'CHI

nus et chaussés de sandales rattachées par des bandelettes au bas de la jambe, l'on dirait du traditionnel costume d'une Bradamante ou d'un saint Georges.

Puis que penser de cette adorable tête dont une inétanchable douleur a voilé les traits ? que penser de ces yeux clairs mais dont le bleu évanoui cache comme un fond de bourbe ? — Ce ne sont plus les yeux navrés, les yeux purs, les yeux aux eaux de source, Umpides et froides, du saint Benoît, ce sont des yeux brûlés par des tentations qui aboutirent, ce sont des prunelles <i*eaux remuées et réfléchissant, quand elles se tranquillisent, des firmaments d'automne roux, ce sont de belliqueuses prunelles mal pacifiées par la pénitence, après la faute. Et l'aspect entier du saint fait rêver. Ces formes de garçonne, aux hanches un peu développées, ce col de fille, aux chairs blanches ainsi qu'une moelle de sureau, cette bouche aux lèvres spohatrices, cette taille élancée , ces doigts fureteurs égarés sur une arme , ce renflrment de la cuirasse qui bombe à la place des seins et protège la chute divulguée du buste, ce linge qui s'aperçoit sous l'aisselle demeurée libre entre l'épaulière et le

gorgerin, même ce ruban bleu de petite fîlle, attaché sous le menton, obsèdent. Toutes les assimilations éperdues de Sodome paraissent avoir été consenties par cet androgyne dont l'insinuante beauté, maintenant endolorie, se révèle purifiée déjà, comme transfigurée par la lente approche d'un Dieu.

Car elle n'est pas encore venue pour lui, la combustion de l'âme qui fond et s'écoule en le Seigneur; cet état parfait de l'extase, où l'esprit s'enivre de délices dans l'existence essentielle, n'a point été acquis par l'androgyne dont les abandons n'ont sans doute pas été assez pressurés par le remords. L'inconsolable détresse de sa physionomie l'atteste. Il semble bien que ians cette attitude la Renaissance éclose et qu'elle peigne un épisode intermédiaire d'âme que le Moyen Age, plus absolu, eût supprimé.

Mais toutes ces idées compréhensibles, alors qu'elles s'appliquent à des saints qui, après s'être internés dans les maladreries exquises de la chair, ont été subitement illuminés par la. grâce, deviennent inexplicables alors qu'on les adapte à saint Quentin. Ni le martyrologe, ni la monographie de l'abbé Mathieu, ne concernent

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un hermaphrodite cuirassé de fer, un chevalier qui, après avoir été affamé de tracas luxurieux, agonise sous le poids de ses peines. La légende le représente simplement comme le fils d'un sénateur romain qui vint, dans le Vermnndois, confesser son Dieu, et que le préfet de Diodétien, Varus, fit torturer.

De Tillemont relate les successions de son supplice. Il fut d'abord pendu à des poulies et étiré de telle sorte que ses genoux, déboîtés, flottèrent ; il fut ensuite flagellé par de courtes chaînes, puis on lui tisonna le dos avec des torches ranimées par de la poix et l'on empUt sa bouche d'une pâte mouillée de chaux vive.

Ces préludes terminés, le bourreau voulut qu'il reprît haleine et le déposa dans une cave. Pansé par le froid des ténèbres, il se recouvra, et alors le tortionnaire le transperça, du col aux cuisses, de deux barres aiguës, puis il lui fit jaillir des clous sous les ongles et, enfin, il le perfora de longues pointes dont l'une, mal dirigée, pénétra dans la cervelle et mit fin à son martyre.

Or, rien, dans la figure, dans les attributs du

saint ne rappelle les incidents de ce supplice. Le

sujet du tableau demeure donc mystérieux, et, ce qui ajoute encore à l'énigme de la scène, c'est le visage de la Vierge, douloureux et altier, sous ses yeux baissés, des yeux qu'on devine pareils à ceux du saint Quentin, limpides à la surface et troubles au fond. Aucun des personnages ne concourt, du reste, à l'explication du groupe. Indifférents à la Madone et à l'Enfant Jésus qui sourit et joue, les saints regardent fixement, tristement, devant eux et aucun lien ne semble rattacher entre elles ces hautes figures dont la vie vous poursuit et vous presse.

Et alors l'on s'aperçoit que toutes cependant se ressemblent. On dirait du saint Benoît, le père, de Marie et du saint Quentin, la sœur et le frère, et du petit ange vêtu de rose jouant de la viole d'amour, l'enfant issu du diabolique a:couplement de ces Saints. Le vieillard est un père qui a résisté aux aguets d'épouvantables stupres, et dont le fils et la fille ont cédé aux tentations de l'inceste et jugent la vie trop brève pour expier les terrifiantes délices de leur crime ; l'enfant implore le pardon de son origine, et chante de dolentes litanies pour détourner la souveraine colère du Très-Haut.

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