STYLE
L'espagnol de Cervantes est la plus belle langue d'Espagne : tel est, du moins, l'avis de tous les Espagnols. Pour moi, qui ne sais pas assez la langue, je n'en décide pas; mais je m'en fais une idée supérieure à tout ce qu'on m'en dit. Je veux juger de ce style par le peu que je connais, et par tout ce que j'en devine. Parlant un jour à quelqu'un qui me faisait la lecture de Don Quichotte, et m'avait traduit mot à mot les chapitres de Dulcinée, j'admi-
rais le nerf de ce langage, la grandeur sonore, la finesse vive et la force des cadences; j'écoutais ce ton si hardi, si varié, toujours noble ; et partout, l'accent même de l'esprit. Je me pris à dire qu'entre autres vertus, le style de Cervantes a une force comique incomparable.
Ce n'est pas seulement la puissance de Molière, qui tient toujours à l'action et qui est l'expression des caractères : en sorte que le comique est le geste du personnage : il sort de la réplique et se multiplie par la repartie. La vertu comique de Cervantes est celle de Rabelais et celle de Flaubert : elle est du style plus que de la langue, et de la langue encore plus que de la pensée. Les mots dans Rabelais et l'ordre des mots dans Flaubert sont plus — • 94 —
bouffons que ce qu'ils expriment : Cervantes a le double don.
Sans parler de l'ironie ou de la farce, des sentimentshumainsni des idées tournés en ridicule, il est un comique de la parole : il lient au simple contact des mots, à leurs rapports, à leur succession, à leur figure; aux mines qu'ils se font; aux grimaces et aux tours qu'ils se jouent; à leur personne enfin et à leur vie commune.
Ce comique verbal est le torrent joyeux où Rabelais se plonge et nous entraine. Il est aussi la source, entre les quatre murs d'une prison sans porte, du rire sinistre qu'on entend tomber en pluie de sable dans Bouvard et Pécuchet. Un esprit, qui médite sur les œuvres comme sur des paysages, compare malgré soi le comique
de Flaubert à celui de Don Quichotte. Et de là il n'y a qu'un pas à Gogol et aux illustres bouffons russes.
L'affinité des Russes et des Espagnols est une des plus singulières parmi les rencontres humaines. Les Espagnols et les Russes sont entre eux comme les Arabes et les Persans. Là dessus, il y aura bien un critique encore pour me faire dire que l'Espagnol est un Russe, et pour se moquer d'une opinion si ridicule. Il me la prête : je la lui rends : qu'il en rie : elle est à lui.
Différant en tant de points, ilestcurieux que ces deux peuples aient des allures
voisines et de communes vertus. En toute comparaison, et la plus juste est parfois la moins directe ou qui vient déplus loin, on ne regarde qu'aux ressemblances, et l'on néglige le reste. On ne comparerait jamais, s'il fallait une exacte similitude : elle serait d'ailleurs fade et sans intérêt, ne révélant pas de mystère: elle ne découvrirait rien.
En Espagne et en Russie, les quantités sont parfois égales ; mais elles ne sont pas de môme signe. Les juges grossiers ne voient pas les chiffres; ils s'arrêtent aux signes et s'en étonnent.
L'honneur de Dieu est dans les Espagnols ce que la charité est dans les Russes. Ils se rencontrent dans la folie de la croix. Les cyniques en Espagne se vantent d'être
sans charité, et sans honneur en Russie. Dans les Espagnols, la foi est plus formelle; et chez les Russes, plus intérieure. Elle est action en Espagne, et même politique; sentiment en Russie et fuite du siècle. Il arrive d'ailleurs que la tyrannie de la croix ait les mêmes effets dans les deux pays.
Ils ont en commun le trait direct, une vue ardente de la réalité, une sorte de vérité presque outrageante. La finesse du sentiment la corrige en Russie; et en Espagne, l'élégance de l'esprit, et la hauteur des mœurs nobles.
La poésie, le drame et le roman de l'Espagne nous jettent dans un monde qui ne resssemble à aucun autre: c'est la lune, c'est la Chine, avec une rouge brusquerie,
ennemie de toute lenteur. La logique de ces passions nous paraît étrangère : la raison est latine: mais la façon de sentir a des ressorts inconnus à l'Occident; et parfois leurs idées ne s'associeut pas à la manière des nôtres : ils ont des coups imprévus et une détente qui n'est qu'à eux.
Avec tant de contrariétés qui sautent aux veux, je ne vois rien qui s'apparente aux Intermèdes espagnols, aux farceurs et aux bizarres d'Espagne, si ce n'est les merveilleux bouffons, les innocents, les hors rang et hors la loi de l'art russe. Il n'y a que Gogol, Stchédrine et Dostoïevski pour nous rendre les originaux de Rojas, de Quévédo, de Cervantes, et des autres. Il va de soi, mais il est admirable
que la France, ayant tant agi sur l'esprit de toutes deux, soit le lien moral entre l'Espagne et la Russie.
A la veille de sa mort, entre les deux parties de Don Quichotte, Cervantes a donné un recueil de Nouvelles. Il en est une, le Jaloux de VEstrémadure, où je crois trouver un miracle du style. On dirait une chronique italienne, si d'ailleurs le chroniqueur était un grand artiste, ,1e oe sais pas de plus vif éloge.
Le tour est d'une force souveraine : il a l'aisance et la noblesse d'un prince, partout chez soi, partout le premier, même s'il plie le genou. Telle est la puissance du style que le ton général, l'ordre et le choix des mots, le rythme de Ja phrase
donnent du drame une sensation beaucoup plus ardente, plus cruelle et plus complète que ne fait le récit. Cervantes a des scrupules. Il s'est mis des entraves, ou souffre qu'on les lui mette. 11 ne dit pas tout ce qu'il pourrait dire. Un vieillard qui meurt d'amour et de douleur, à cause de la trahison supposée de sa jeune femme, ce drame atroce de la jalousie est révélé par la beauté du style comme les visions du musicien par la symphonie :
les faits ne sont qu'un thème pour l'imagination. C'est la* touche de Vélasquès, large, infaillible ; les plus rares valeurs : un tel don de la lumière que les détails les plus crus tiennent l'accord d'une exquise harmonie : on ne saurait avoir le goût plus fin ni plus fort.
Et rien dans ce style n'est jamais vulgaire. Tous les mots sont nés, comme on dit des grands seigneurs. Les façons et les allures sentent le lieu le plus haut. Ces phrases ont une maîtresse liberté, un vol que rien n'alourdit, que rien n'essouffle. Dans un aigle allemand, il y a toujours un butor de bourgeois, qui a son poids de ventre et de petit tonneau. Le trait le plus humble, dans Cervantes, voire le plus grossier, est prompt comme la flèche : il est ailé aux talons, et môme au bas des reins. Il ne manque au rustre qu'un coup de pouce, non pas pour en faire une brute, mais pour le purger de sa brutalité. La cruauté leur est mille fois plus naturelle que la lourdeur et la sottise. Us seront méchants, cyniques, tigres plutôt qu'épais.