AU DELA
Souvent, dans Cervantes, la vie va fort au delà de l'œuvre : signe d'une immortelle excellence.
Ce que Cervantes dit pour se moquer, peut-être, prend un tout autre sens ; et au lieu que Don Quichotte soit ridicule, il est sage, profond et vénérable. Ce trait est propre aux grands comiques, à Rabelais, à Molière, à Go^ol et aux chefs-d'œuvre russes.
« Imbécile, s'écrie Don Quichotte, les
chevaliers errants n'ont pas à vérifier si les malheureux, les opprimés et les captifs, qu'ils rencontrent par les chemins, sont traités de la sorte pour leurs péchés ou leurs bonnes actions : les chevaliers volent au secours des malheureux, eu égard à leurs peines et non à leurs méfaits. Quant à moi, si je rencontre une chaîne de gens enfilés comme les grains d'un rosaire, dans la misère et la douleur, je fais pour eux ce que ma religion me commande; et peu m'importe le reste. » Il ne se croit au monde que pour châtier l'insolence des violents, la cruauté de l'orgueil et les abus de la force.
Il n'est pas rebelle à la Cité. C'est la Cité qui n'est pas encore sociale, ni conforme à la charité. Le théologien qui
blâme Don Quichotte et le nasarde, sent trop le Saint Office : il est enfoncé jusqu'aux narines dans la boue de 1550 et des bûchers : sa niaiserie est infinie comme le contentement de sa grossière certitude. Don Quichotte, lui, en dépit de Cervantes même, n'est pas plus de 1550 que de 3720 : il est du jour et de la veille : en quelque temps que ce soit, il est humain.
Sa charmante bonhomie, l'aide à toujours vivre et penser en noblesse. La bonhomie est alors l'habit de dessous : le chevalier lui-même quitte parfois l'armure.
Après une querelle, une vaine dispute ou quelque pique d'amour- propre, Don
Quichotte, supérieur à son droit même, conclut la paix avec qui l'offense : « A l'avenir, dit-ii, vivons un peu plus dans Tordre. » Que ce mot est riche, et plein de sens : Don Quichotte entend par là qu'on lui doit le respect.
« Je te pardonne, va; mais toi aussi, pardonne-moi le déplaisir que je t'ai fait : les premiers mouvements de l'humeur ne sont pas dans la main de l'homme. »
Bonhomie n'est pas du tout familiarité.
Elle est une sorte de simplicité amicale, à double racine d'indulgence pour les autres et d'abandon à leur humeur. On leur fait confiance en raison de la parfaite loyauté : celle qu'on a, non pas celle qu'ils ont. Sans beaucoup de facilité au pardon, la vertu n'est pas supérieure :
sicut et nos dimittitnus. Cette douceur dans une âme puissante va bien au delà de toute magnanimité. « Tu n'es pas bon chrétien : jamais tu n'oublies une injure, » dit Don Quichotte. On pardonne sept cents fois et on n'oublie pas une. Et il arrive qu'on n'oublie pas d'avoir oublié.
Don Quichotte ne laisse pas de rompre en visière aux opinions communes, et il bâille aux proverbes. Il est aussi franc de préjugé qu'un grand noble d'Occident doit toujours l'être. Le hobereau seul est engainé dans la vanité de tout ce qui le touche; et seul le petit bourgeois est aux genoux du hobereau.
Don Quichotte ne fraie volontiers qu'avec les empereurs, les rois malheureux qui sont deux fois rois, les Prêtres Jean de Trébizonde et les merveilleuses princesses. De prédilection il aime la noblesse souveraine, les ducs et pairs de la Table Ronde. Et les saints, à ses yeux, sont les pairs du Charlemagne céleste.
Mais, à tout propos, il fait sentir que la noblesse, pour lui, est moins un héritage qu'une conquête. Raisonnant sur la suprême qualité de ceux qui font les grands princes et les grandes maisons, contrairement à ceux qui en sortent et les défont, « les uns ont été et ne sont plus, dit-il; et les autres sont ce qu'ils n'étaient d'abord pas. » Tant il a le cœur haut placé, « je ne jurerais pas, fait-il,
que je ne fusse d'une origine jadis fameuse, et qui aura pour contenter le roi mon beau-père, sans doute. Mais n'en fût-il rien, l'infante va m 'aimer d'un tel amour qu'elle me voudra pour époux et seigneur, quand je serais le fils d'un porteur d'eau. »
Quoi qu'il arrive donc, et quoi qu on lui fasse, Don Quichotte garde son rang: source inépuisable de comique. Le même héros, s'il est indulgent et s'il se plie aux misères de la vie, s'il peut passer sur les outrage?, c'est la comédie; et la tragédie, s'il résiste. Bien mieux : résister ne suihl pas, ni même la passion qu'on ne craint pas d'y mettre : il faut encore être soimême en ne pensant qu'à soi. Et quoi qu'il en coûte aux Grecs, au Danemark
ou à l'univers entier : Achille est à ce prix, Hamlet ou Polyeucte. Le* héros tragique est un égoïste :
Cervantes a toutes les sortes de comique. Quand Sancho fait du vent, « c'est sans doute du nouveau : les aventures ne commencent jamais pour si peu, » Cervantes répond à Rabelais, mais comme à Tri boulet l'astrologue de la reine :
« Qu'entends-je? dit brusquement Don Quichotte; quel est ce bruit? » Même là, il est toujours digne et de bonne compagnie. On rit de tout cœur avec lui, à la vérité : on ne rit pas de lui. Le rire dilate l'homme et le disperse : il ne l'ennoblit pas. Le rire frais des jeunes fdles, le rire doré des jeunes amants est une chanson. Et la musique, si elle est belle, est tou-
jours un peu triste. Don Quichotte est le seul héros en qui le rire fleurit la dignité. Et plus on rit de lui, plus on le respecte. Une exquise pudeur, une exquise modestie. Il a le chaste orgueil. Il se donne tort, quand il faut. Mais il mourra, si on lui fait tort d'un doute : il ne tolère pas l'injure à ses volontés généreuses. Il sait non pas ce qu'il vaut, mais ce que valent ses raisons de vivre.