MACHIAVEL A UN SOU
11 est si pur enfin, qu'il ne prétend pas au succès. Il croit à sa mission, mais non à sa victoire. Autant il est sur qu'elle est la plus belle et la plus sainte du monde, autant il a de pudeur à s'en promettre le triomphe. Il donne licence à Sancho de le quitter; car après tout, « en ces temps de calamités, j'ignore encore si la chevalerie peut réussir. » Les Machiavels de village le méprisent.
Pour détester Don Quichotte, pour le
frapper au cœur, pour lui aveugler l'âme en lui ouvrant les yeux, pour le guérir enfin de son humanité, pour l'insulter grossièrement en ce monde et le perdre dans l'autre, il n'y a que les politiques et les théologiens.
Que sont d'ailleurs les politiques, sinon les docteurs dans la théologie des lieux bas et de la méchanceté humaine? Moins le politique est généreux, plus il se croit politique. La dialectique de l'intérêt se prend pour une sagesse supérieure : elle méconnaît seulement ce que l'autre ne veut pas cesser de connaître. Le premiervenu, s'il fait le Machiavel, le tyran, l'infaillible, il se tient un César et on lui donne du Richelieu. Je ne me moque même plus de ces gens- là, tant je les
méprise. Dans un monde gouverné par l'esprit, Bismarck serait en cellule :
et pour dire la messe de son culte, en guise d'aube sur le dos et de chasuble, il aurait la camisole de force. Mais où mettra- t-on ses petits singes, quibismarquisent dans les journaux? Et quel savant de bon sens s'occupera d'agencer une machine à leur tirer éternellement les oreilles?
Cervantes est l'un des rares héros qui nous consolent de l'humanité, à mesure qu'ils la créent en nous. Ils nous délivrent par le rire. Le poète fait alors la révélation au monde pensant de la plus haute vérité, par où la sérénité humaine
participe enfin à l'ironie divine. L'ironie est la seule forme de la négation clans la divinité. Souvent, la puissance qui s'amuse à créer la nature, et à la laisser jouer entre ses doigts, semble à ma tendre tristesse un dieu chinois : plus la poupée souffre, plus elle grimace; et plus elle grimace, plus il rit.
Mais l'ironie divine ne saurait être si cruelle. Le dieu est impassible, s'il n'est pas bon. Ou bien sa suprême bonté se confond dans l'apparente impassibilité de la justice; ou bien, au contraire, sa toute sérénité semble de l'indifférence aux pauvres éphémères.
Plus proche il est aux objets, plus l'esprit s'en moque. Mais après avoir ri de la réalité, une grande âme l'élève à soi.
Elle exalte toutes les folies qu'elle pourrait bafouer. Elle leur prête sa propre noblesse ; elle ne se connaît d'excellence que pour la partager. Cervantes a toute l'ironie qu'il défend à Don Quichotte, mais que le bon Chevalier parfois laisse percer. Il faut que Don Quichotte tienne ferme en selle sur Rossinante. Son destin est d'être si noble, qu'il ennoblit toute l'espèce, et si pur qu'il la purifie même de la mauvaise gaîté, celle des tyrans. 11 n'a contre lui que les Machiavels à un sou : les politiques seuls ne peuvent pas être sauvés : ils mentent toujours, et même par vertu : car ils ont fait une vertu suprême de l'intérêt. Je ne croirai qu'au politique qui est absent de son système.
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« Il n'est si parfait bonheur sur la terre, que de recouvrer la liberté perdue ».
« C'est, à mon gré, une dure violence de vouloir rendre esclaves des gens, que Dieu et la nature ont créés libres. Seigneurs de la police, ces malheureux n'ont pas commis de crime contre vous : que chacun porte son péché. Il y a un Dieu au ciel pour accomplir la justice, il ne sied pas à des hommes de se faire les bourreaux d'autruî ». Voila le pur senli-
ment du peuple en Bretagne et en Russie : ce que personne ne comprend en Allemagne, pas même les prêtres de l'Évangile, la Germania sicni et in inferno nulla est redemptio. Pourquoi? Ils ont toujours un texte. Le diable est docteur ; le diable est archiviste. Le plus petit diable à tout faire est chancelier.
Dans le captif, il finit par y avoir deux hommes : le criminel, que Ton punit et condamne à bon droit, sans doute, mais dans le passé, comme si on ne le voyait pas ; et l'homme qu'on voit, le prisonnier à qui violence est faite, le souffrant que l'on plaint, fût- il forçat. Cervantes reste en deçà de Don Quichotte.
La liberté de Don Quichotte est sans bornes. Rabelais et Montaigne seuls, en
ce lemps-là, sont libres comme lui. Je ne dis rien de Shakespeare, le souverain : son àme est libre comme le destin : elle est confidente de toute volonté et de toute passion. À la fin, Ariel et Prospéro, elle se donne congé dans 1 elher et dans le sourire de la prairie, rosée du tombeau. Don Quichotte a la fureur de la liberté. La scène où il rompt le ban des galériens esc unique dans l'art, avant Stendhal. Un souffle de raillerie court dans tout le récit; et l'ironie en est destructive, si Ton s'y prèle. Les forçais se justifient de telle sorte en dépit d'énormes crimes, qu'on est pour eux contre les gensdu roi. L'écolier souillé de tous les stupres parle de ses aclions avec la simplicité et le calme d'un héros antique. Ginès de Pasamonte,
le coquin, est beaucoup plus libre de soi qu'un duc allemand, régnant ou non.
Quel Barbare se dépèlre jamais de ses liens à soi-même? La violence et l'orgueil sont de ces tenons qui ajustent l'homme aux mortaises de la bête.
Nos maîtres sots en politique pour qui tout est anarchie qui n'est pas Tordre à leur façon, n'auront pas de peine à trouver dans Don Quichotte un rebelle. Ils auront toujours la ressource de le traiter en fou. Mais qui se moque de Don Quichotte, Don Quichotte le bafoue.
Don Quichotte règle sa liberté luimême : qui est la seule façon, à la fois, d'avoir un bel ordre et d'être libre. Il ne se donne qu'une entrave, et on ne le voit que trop, aux derniers jours de sa vie :
c'est l'absurde religion du Saint Office. Il se renie. Il efface toute son œuvre. Il ne faut jamais lire les dernières pages de Don Quichotte : elles ne sont ni de lui, ni de Cervantes, j'espère ; mais de son confesseur qui l'aura forcé, mourant, à les écrire. Mais silence. L'heure de la mort est hantée d'étranges accidents. Tel n'est déjà plus, et l'on croit qu'il se déjuge. Don Quichotte ne saurait tomber de ce haut rang, pour être un gibier aux crocs d'un curé sans âme, d'une stupide duègne et d'une nièce nigaude. Don Quichotte ne peut être avili : voilà ce qui s'appelle tenir son rang.